Suite de la page 16
Suite de la page 16
L'Histoire sous un autre Angle
L'Histoire sous un autre Angle

L’Ensemble Cathédral

ou

La Ville Sainte

 

de Metz

La Ville Sainte

 

Le "Grand Robert" définit d'une manière sélective la Ville sainte et ne retient que les villes de grand pèlerinage :

 

« Villes saintes : Jérusalem, Rome, La Mecque, Varanasi (Bénarès) . »

 

Mais, au Moyen-âge, chaque cité épiscopale possédait sa Ville sainte qu'Alain Erlande-Brandeburg définit ainsi dans son œuvre La Cathédrale:

 

« À l'intérieur de la cité repliée se trouvait ce qu'il faut déjà appeler une ville sainte entièrement tournée vers Dieu et vers le prochain. Elle occupait une partie plus ou moins importante de la ville fermée, gé­néralement plus vaste qu'on ne le soupçonnait jusqu'à une date récente. Cette ville sainte n'est pas l'ex­pression de la ville, mais de la totalité du diocèse… »

 

Et cette totalité du diocèse était, selon l'auteur précité :

                                                                                                          

« Une ville entièrement tournée vers Dieu, peuplée d'êtres qui prient jour et nuit pour les vivants et les morts du diocèse... »

 

Parleurs prières, les orants protégeaient la cité des menaces d'un voisin plus puissant, de ses ten­dances peccamineuses, de la malédiction qui pesait sur elle et qui remontait à la fondation de la première ville.

Après le meurtre d'Abel, l'Éternel s'adressa à Caïn :

 

« ... Maintenant tu seras maudit de la terre qui a ouvert sa bouche pour recevoir de ta main le sang de ton frère. Quand tu cultiveras le sol, il ne te donnera plus sa richesse. Tu seras errant et vagabond sur la terre. » (Genèse IV, 11 et 12) (Fig. N° 1)

 

Fig. N° 1 Le meurtre d'Abel (Leben Jesus)

Au lieu d'errer et de vagabonder, Caïn s'établira hors de la face de l'Éternel :

 

« Puis Caïn s'éloigna de la face de l'Éternel, et habita dans la terre de Nod, à l'orient d'Eden.

Caïn connut sa femme ; elle conçut et enfanta Henoc. Il bâtit ensuite une ville, et il donna à cette ville le nom de son fils Henoc. » (Genèse IV, 16 et 17)

 

Si la fondation d'Henoc met fin à l'errance de Caïn, elle contrarie les desseins de l'Éternel. Aussi une malédiction originelle pèse-t-elle sur toute ville, et la suite du Livre nous le confirme.                                                                                                                                                          

Après le déluge qui détruisit le genre humain et ce qu'il avait construit, les rescapés partent de l'orient et se rendent dans une plaine au pays de Shinear :

                                                                                            

« Ils se dirent l'un à l'autre : Allons ! faisons des briques et cuisons-les au feu. Et la brique leur servit de pierre, et le bitume leur servit de ciment. Ils dirent encore : Allons ! bâtissons-nous une ville et une tour dont le sommet tou­che au ciel... » (Genèse XI, 3 et 4)

                                                                                

La construction de la ville et de la tour déplaît à l'Éternel qui vient en personne se rendre compte des travaux qu'accomplissent les humains :

                                                                                                             

« L'Éternel descendit pour voir la ville et la tour que bâtissaient les fils des hommes » (Genèse XI, 5)

 

Dieu, pour punir les fils des hommes et non les fils de Dieu confond leur langage :

 

« Et l'Éternel les dis­persa loin de là sur la face de toute la terre ; et ils cessèrent de bâtir la ville. C'est pourquoi on l'appela du nom de Babel... » (Genèse XI, 8 et 9) (Fig. N° 2)

 

Fig. N° 2 Destruction de la tour de Babel (Leben Jesus)

   Lorsque l'Éternel dé­cide de s'allier à l'huma­nité, il ne choisit pas un citadin, mais un nomade, Abraham. Il avertit ce dernier qu'Il va détruire Sodome et Gomorrhe et n'épargne qu'un seul ha­bitant, Lot, frère d'Abra­ham :

 

« Le soleil se levait sur la terre, lorsque Lot entra dans Isoar. Alors l'Éternel fit pleuvoir du ciel sur Sodome et Gomorrhe du soufre et du feu, de par l'Éternel. Il détruisit ces villes, toute la plaine et tous les habitants des villes et les plantes de la terre. La femme de Lot regarda en arrière, et elle devint une statue de sel. »(GenèseIX,23-26)

                                                                                              

   Comme la femme de Lot - cette citadine sans nom - se retourne et contemple avec regret ce qu'elle a perdu, l'Éternel la punit et la transforme en statue de sel. (Fig. N° 3)

                                                                                            

Fig. N° 3 La femme de Lot transformée en statue de sel (Leben Jesus)

   Les enfants d'Israël, ce peuple de nomades, ne fondent pas de villes, mais les conquièrent, en se conformant aux ins-tructions de l'Éternel :

 

« Quand tu t'appro-cheras d'une ville pour l'attaquer, tu lui offri-ras la paix. Si elle accepte la paix et t'ou­vre ses portes, tout le peuple qui s'y trouvera te sera tributaire et asservi. Si elle n'ac-cepte pas la paix avec toi et qu'elle veuille te faire la guerre, alors tu l'assiégeras. Et après que l'Éternel, ton Dieu, l'aura livrée entre tes mains, tu en feras passer tous les mâles au fil de l'épée. Mais tu prendras pour toi les femmes, les enfants, le bétail, tout ce qui sera dans la ville, tout son butin, et tu mangeras les dépouilles de tes ennemis, que l'Éternel, ton Dieu, t'auras livrés. C'est ainsi que tu agiras à l'égard de toutes les villes qui sont très éloignées de toi et qui ne font point partie des villes de ces nations-ci. Mais dans les villes de ces peuples dont l'Éternel, ton Dieu, te donne le pays pour héritage, tu ne laisseras la vie à rien de ce qui respire. » (Deutéronome XX, 10-16)

 

   Lorsque les enfants d'Israël arrivent devant Jéricho - ville qui leur est dévolue dans le pays de Ca­naan - l'Éternel leur livre la ville :

 

« Ils s'emparèrent de la ville et ils dévouèrent par interdit, au fil de l'épée, tout ce qui était dans la ville, hommes et femmes, enfants et vieillards, jusqu'aux bœufs, aux brebis et aux ânes. » (Josué VI, 21) (Fig. N° 4)

 

Fig. N° 4 Prise de Jéricho (Leben Jesus)

 

   Au cours de ce massacre, les enfants d'Israël n'épargnè­rent que Rahab, la prostituée, qui avait donné l'hospitalité aux deux espions de Josué, mais n'appliquèrent pas à la lettre les instructions de l'Éternel, d'où son courroux :

 

« Les enfants d'Israël com­mirent une infidélité au sujet des choses dévouées par in­terdit. Acan, fils de Carmi, fils de Zabdi, fils de Zirach, de la tribu de Juda, prit des choses dévouées. Et la co­lère de l'Éternel s'enflamma contre les enfants d'Israël. »  (Josué VII, 1) 

 

Lors du premier assaut contre la ville d'Aï, l'Éternel, en colère, ne leur livre pas la ville, mais permet aux assié­gés de repousser les assail­lants  et d'en tuer trente-six. Pour apaiser la colère divine, Josué se fait livrer Acan, ses fils, ses fil­les, ses bœufs, ses ânes, ses brebis, son butin. Et tout Israël « les brûla et les lapida ». Le sacrifice accom-pli, l'Éternel leur livre la ville d'Aï.

   Passons à la conquête de Jérusalem. Sous son règne, David, roi de Juda depuis sept ans, quitte Hébron et prend d'assaut la forteresse de Sion. Aussitôt la ville conquise, il en chasse les Jébusiens, y installe l'arche de Dieu, élève Jérusalem au rang de métropole religieuse. Il se fait construire un palais de cèdre et projette de bâtir un temple à l'éternel. Ce dernier refuse le projet par la voix de Nathan :

 

« Est-ce toi qui me bâtirais une maison pour que j'en fasse ma demeure ? Mais je n'ai point habité dans une maison depuis le jour où j'ai fait monter les enfants d'Israël hors d'égypte jus­qu'à ce jour ; j'ai voyagé sous une tente et dans un tabernacle. Partout  où j'ai marché  avec tous les en­fants d'Israël, ai-je dit un mot à quelqu'une des tribus d'Israël à qui j'avais or­donné  de paître  mon peu­ple d'Israël,  ai-je  dit : Pourquoi  ne  me  bâtissez-vous  pas  une  maison  de cèdre ? » (II Samuel VII, 5-7)                         

 

C'est à Salomon, fils et successeur de David, que revien­dra le soin de construire une demeure à l'Éternel :

                                                                                                                                  

« Quand tes jours seront accomplis » - l'Éternel à David – « et que tu seras couché avec tes pères, j'élèverai ta postérité après toi, celui qui sera sorti de tes entrailles, et j'affermirai son règne. Ce sera lui qui bâtira une maison à mon nom et j'affirmerai pour toujours le trône de son royaume. » (II Samuel VII, 12 et 13)

                                 

Le temple que construira Salomon protégera non seulement la ville de Jérusalem, mais aussi le peuple d'Israël, devenu sédentaire après sa conquête du pays de Canaan :

       

« L'Éternel adressa la parole à Salomon et lui dit : Tu bâtis cette maison ! Si tu marches selon mes lois, si tu pratiques mes ordonnances, si tu observes et suis tous mes commandements, j'accomplirai à ton égard la promesse que j'ai faite à David, ton père, j'habiterai au milieu des enfants d'Israël, et je n'abandonnerai point mon peuple d'Israël. »  (I Rois VI, 11-13) (Fig. N° 5)

Fig. N° 5 Construction du Temple de Jérusalem / Flavius Josèphe / Antiquités judaïques de Jean Fouquet ( BNF Département des Manuscrits)

Les enfants d'Israël se sédentarisent après leur fuite d'Égypte. Cette sédentarisation s'explique par le fait qu'au cours de leur captivité, ils participent à la construction de deux villes : Pitham et Ram­sès. Aussi, après la traversée du désert, se hâtent-ils d'abandonner leur vie errante et de s'installer dans les villes conquises. Et, pour conserver leurs conquêtes, les Hébreux construisent un temple dans lequel ils déposent « l'arche de l'Éternel, la tente d'assignation, et tous les ustensiles sacrés qui étaient dans la tente ». En clair, ils créent une ville sainte.

Nous pouvons donc considérer l'ancien ensemble cathédral de nos cités épiscopales, comme la ré­plique du saint des saints de la Cité de David. Et cet ensemble comprenait toujours, selon Alain Erlande-Brandeburg :

 

« les édifices religieux, le palais épiscopal, l'enclos canonial, les bâtiments de service et l'Hôtel-Dieu. »

La Protection Divine

 

À peine sédentarisés, les enfants d'Israël construisent un temple à l'Éternel, dans la cité de David. Cette façon de procéder n'est pas propre aux Hébreux : en effet, dès la plus haute antiquité, le fon­dateur d'une ville la dévouait à une divinité. Et toute fondation d'une ville s'accompagnait d'un acte religieux, comme nous le confirme Michel Ragon, dans son œuvre L'Homme et les Villes :

 

« Le fondateur est celui qui accomplit l'acte religieux sans lequel aucune ville ne peut être validement créée. Cet acte sacré consiste à allumer le feu et à tracer le sillon. Le sillon (1) est destiné à limiter la cité. C'est à l'emplacement du sillon que l'on construit ensuite la muraille qui ferme la ville. Mais le sil­lon est plus important que la muraille car, cercle magique, il retient les dieux prisonniers et interdit l'accès de la ville aux étrangers. »        

 

   Les Romains ne procédèrent pas autrement en fondant leur ville, le 21 avril 753 avant Jésus-Christ :

 

« Pour en marquer la limite, » - selon l'auteur précité « Romulus creuse un sillon avec une charrue à soc de cuivre, traînée par un taureau blanc et une vache blanche. En habit sacerdotal, Romulus guide la charrue en psalmodiant des prières. Ses compagnons le suivent en procession. Ce sillon étant inviola­ble, de temps en temps la charrue est soulevée et le sillon interrompu où s'ouvriront les portes de la ville. On reconnaît là les rites urbains et étrusques. » (Fig. N° 6)



(1) Voir pomœrium , page 23

Fig. N° 6 Fondation d'une ville (Rome / Musé de la civilisation romaine)

Chaque ville possède ainsi son enclos sacré - sa ville sainte - dans lequel on enferme le dieu tuté­laire. Ville et dieu se confondent, et leur sort est étroitement lié.

Lorsqu'une cité-temple part à la conquête d'autres cités-temples et les asservit, la cité victorieuse devient capitale d'un royaume ou d'un empire. Sa divinité tutélaire a prérogative sur les autres divi­nités qui, soit disparaissent, soit deviennent ses parèdres. Pour justifier la puissance du premier dieu du nouvel état, les prêtres créent, à son intention, une nouvelle cosmogonie ou l'incluent dans une cosmogonie existante en lui prêtant une naissance digne de son rang.

Prenons le cas de Babylone qui, à un moment donné, soumet toute la Mésopotamie. Marduk, dieu de Babylone, devient, de ce fait, le dieu suprême de l'empire ; les dieux des cités asservies, parè­dres. Une nouvelle cosmogonie - la cosmogonie akkadienne - reflète la nouvelle société mésopota­mienne, centrée autour de Babylone et de son dieu Marduk, le nouveau chef du panthéon. Emprun­tons à Merveilleuses Mythologies, le mythe cosmogonique concernant Marduk :

 

« ... dans le chaos aquatique primordial apparaît le premier couple, Aspu (l'eau douce) et Tiamat (la mer). Tiamat, l'élément féminin, est bisexuée. Ce couple engendre un deuxième couple, Lakhmu et Lakha Mu, puis un troisième, Anshar et Kishar. Anshar (le "tout supérieur") et Kishar (le "tout inférieur") engendre Anu, le dieu du ciel, qui lui-même donne naissance à Nudimmud ou Ea (Enki sumérien). Or Apsu, gêné par le vacarme que font les jeunes dieux, décide de les anéantir. Alors Ea endort, par la magie, Apsu et le tue. Ea devient ainsi dieu des Eaux, et engendre, dans son sanctuaire l'Apsu (mot qui signifiait eaux en sumérien), le dieu Marduk.

Tiamat réagit en créant des monstres et des démons et en mettant à leur tête l'un d'eux, Kingu. Seul Marduk, élu dieu suprême, ose affronter Tiamat et Kingu qu'il tue après un combat titanesque. Du corps de Tiamat naissent le ciel et la terre, de ses yeux coulent le Tigre et l'Euphrate, etc. Du sang de Kingu naît l'humanité. »

 

Babylone, capitale d'empire, devient ainsi une ville sacrée et un centre de pèlerinage, ce que nous confirme Michel Ragon, déjà cité :

 

« La multiplicité des temples affirmait le caractère sacré de la ville de Babylone : cinquante-cinq cha­pelles de Marduk, cinquante-trois temples de grands dieux, trois cents chapelles de divinités terrestres, six cents chapelles de divinités célestes, cent quatre-vingts autels pour la déesse Ishtar. »

 

   Ishtar (nom sémitique) ou Inanna (nom sumérien) était la déesse de l'amour et de la fertilité et la fille d'Ea. Elle avait pour frères Utu, le dieu-soleil, et Marduk, le dieu de Babylone. Dans cette ca­pitale religieuse, le grand temple de Marduk s'enorgueillissait d'une ziggourat (Fig. N° 7) , dont nous tirons la définition du Dictionnaire encyclopédique d'Histoire de Michel Mourre :

 

« Construction typique de l'architecture religieuse mésopotamienne, la ziggourat était une énorme tour de briques, haute généralement de sept étages reliés par une pente douce et symbolisant les trajectoires des planètes, le sommet étant censé, grâce à un piédestal, communiquer avec le ciel. La ziggourat était en sorte, l'arche mystique tendue entre la terre et le monde d'en haut, une image de la montagne où les dieux étaient jadis honorés, enfin un observatoire astronomique. On a retrouvé des restes de ziggourat à Our, à Khorsabad, à Tchoga-Zambil ; le plus connu de ces édifices est l'Etemenanki, tour du grand temple de Marduk à Babylone, dont on n'a pu trouver que l'emplacement (c'était la fameuse "tour de Babel"). »

Fig. N° 7 Ziggourat d'Ur (perso.wanadoo.fr/spqr/baby_zig.htm

 

Abandonnons Babylone, intéressons-nous, à pré­sent, à Rome ainsi qu’à ses conquêtes. Lors du siège d'une ville, les soldats ro­mains procé­daient à l'évo­cation du dieu tutélaire de la cité assiégée. En terme de langage reli­gieux, le fait d' "evocare deum" c'était engager la di­vinité de l'en­nemi à quitter son temple. Pour ce faire, ils devaient connaître le nom de cette divinité. Ne le connaissant pas, ils s'emparaient, par ruse, d'un prêtre et le torturaient jusqu'à ce qu'il dénonce le nom du dieu. Ayons, à nouveau, recours à Michel Mourre :

 

« Les Romains étaient experts dans cette méthode. Ayant ainsi pu savoir le nom de la déesse de Véii (Veies), cité étrusque, le général romain Camille  l'invoqua en ces termes :

 

 

"Junon Reine, qui pour le présent habite à Véii, je te prie, viens avec nous vainqueurs ; suis-nous dans notre ville, reçois notre culte, que notre ville devienne la tienne."

  Junon se laissa attendrir par Camille, et la ville de Véii fut détruite. »

 

Georges Dumézil - La Religion romaine archaïque - nous apprend que :

 

« Par la promesse d'un culte romain compensant le culte supprimé en territoire ennemi, l' " evocatio"  est une opération de droit religieux et se distingue de l'acte magique et contraignant, que désigne le verbe  "excontare"  (faire venir par des enchantements). Excontare luxum : guérir une luxation par des paroles magiques…

… C'est tout au plus comme la "devotio" (respect religieux, dévotion), une proposition de pacte que l'évocateur juge si séduisant pour les dieux auxquels il l'adresse qu'il n'envisage pas leur refus. Il n'y a pas de raison de penser qu'il en ait été autrement, mais, du même coup, il devient probable que n'étaient ainsi évoquées que les divinités recevables à Rome, communes aux Romains et à leurs ennemis ou bien qu'une interprétation précoce et solide ou un jeu de sons, identifiait à une divinité romaine. »

 

   Au contraire de Junon, beaucoup de dieux tutélaires subiront la dure loi du vainqueur et seront captifs :

 

« Cette loi » - selon Georges Dumézil - « subsistera toujours et se durcira plutôt, à mesure que la conquête romaine s'éloignera des terres proches et familières. Tertullien (apologiste et théologien chré­tien des IIe et IIIe siècle) s'en indignera :

 

“Les Romains ont commis autant de sacrilèges qu’ils ont de trophées ; ils ont triomphé d’autant de dieux que de nations : je n’en veux pour preuves que les statues captives.” »

 

Et le Digest (Recueil méthodique de droit romain publié en 533, sur l'ordre de Justinien) la justi­fiera rationnellement, froidement :

 

« Quand les lieux sont pris par les ennemis,

  toutes choses cessent d'y être religiosa et sacra. »

 

Pour connaître ce qui se passait après la prise d'une ville, recourons à Michel Ragon :

 

« Le massacre de toute la population qui suivait la prise d'une  ville se justifiait par le fait que la victoire n'avait pu être obtenue que parce que les dieux de la cité vaincue l'avaient abandonnée. Une cité sans dieu n'ayant pas le droit de vivre, on massacrait non seulement la population, mais on tuait aussi les animaux, on brûlait les récoltes, on sciait les arbres, on répandait du sel dans les puits ; Rome s'étendit ainsi en faisant un désert autour d'elle. »

 

   Les assiégés, quant à eux, n'ignoraient ni la pratique de l'évocation, ni le sort réservé aux vaincus après la conquête de la ville. Et Michel Ragon de nous apprendre que :

 

« De leur côté, les assiégés, qui connaissent cette technique (l'évocation), s'emploient à retenir leurs dieux par tous les moyens. On attache leurs statues avec des chaînes. On les cache. On récite des for­mules pour conjurer celles de la désertion. Les Romains firent mieux en tenant secret le nom des dieux de leurs cités et en leur donnant publiquement des faux noms. »

 

   Si les assiégés tentaient ainsi de conjurer le mauvais sort, nous savons, à présent, que chaque ville de l'Antiquité possédait sa ville sainte et sa divinité tutélaire.           Malheureusement, cette dernière, telle une épouse infidèle, n'hésitait pas à abandonner son foyer, laissant ses protégés à la merci d'un en­nemi implacable, qui lui promettait un avenir meilleur...

Alors, Metz, cité très antique, puisque sa fondation, si nous suivons la légende, remonte à l'époque diluvienne, disposait-elle d'une ville sainte ?

 

La Fondation de Metz

 

Avant de situer la ville sainte à Metz, intéressons-nous à sa fondation. Dans ses Études sur l'Histoire de Metz, Auguste Prost nous rappelle que :

 

« Aucun peuple ne s'est refusé la satisfaction de répandre un éclat imaginaire sur la région obscure de ses origines. L'antiquité a eu sa mythologie, le Moyen-âge a eu ses légendes. Metz n'a pas plus que d'autres hésité à illustrer son berceau par le prestige de faits merveilleux. »

 

En effet, nous devons la fondation de Divodurum, nom légendaire de Metz, à la descendance de Noé, le patriarche biblique, ainsi qu'à celle de Ninos et de Sémiramis, les fondateurs mythiques de Babylone. En compagnie d'Auguste Prost, suivons et résumons le récit légendaire de cette fondation :

« Après le déluge et la dispersion des peuples qui suivit la ruine de la tour de Babel, Azita, fille de Noé, et ses trois neveux, Geteh, Jazel et Zelech, fils de Sem, arrivent dans les Gaules avec leurs familles. Ils portent successivement leurs tentes en divers lieux, et s'arrêtent enfin dans une contrée où ils sont rete­nus par la douceur de l'air, par l'abondance des arbres, et par la richesse des pâturages. Deux fleuves de réunissaient à cet endroit : les voyageurs étaient au confluent de la Moselle et de la Seille ; ils se dé­cident à s'y fixer.

Les fils de Sem construisent en ce lieu, où Metz devait s'élever un jour, trois hautes maisons, trois châ­teaux.

En même temps que les petits-fils de Noé bâtissaient leurs châteaux, la princesse Azita, leur tante, s'il­lustrait par l'établissement des arches de Jouy : création ingénieuse destinée à fournir un moyen de re­traite assuré, pour gagner commodément les montagnes, si un nouveau déluge venait encore à inonder les plaines...

... Les trois châteaux des petits-fils de Noé sont, pour leur défense, entourés de fossés profonds. Le peu­ple naissant grandit tellement que bientôt il ne peut plus y être contenu. De nouvelles habitations s'élè­vent de toutes parts. La nécessité de protéger cette nombreuse population exige enfin la construction d'une ceinture de murailles, qui enveloppe et les trois châteaux primitifs et les établissements créés au­tour d'eux. Cette première enceinte était comprise entre les deux rivières, elle avait ses portes... »

 

Malheureusement, la ligne de défense dans laquelle s'ouvrait la porte « Méridiane » - nom légen­daire de la porte Serpenoise - ne comprenait qu'un fossé et une simple palissade, alors qu'ailleurs de solides murailles assuraient la protection de la nouvelle cité.

 

« Elle » - il s'agit de la cité, toujours selon l'auteur précité - « voit un jour débarquer sous ses murs des étrangers qui avaient suivi le cours du Rhin, puis celui de la Moselle. Ils étaient conduits par Trèber, fils de Ninus (Ninos), et avaient traversé la Méditerranée, puis remonté l'Océan. Ils demandent à s'éta­blir à Metz. L'entrée de la ville leur est refusée; ils attaquent celle-ci et forcent son enceinte, vers la porte Méridiane, dans l'endroit où la clôture n'était formée que par une palissade et un fossé. Grâce à un accord passé ensuite entre les anciens habitants et les nouveaux venus, ceux-ci s'établissent au de­hors de la ville, dans un quatrième château qu'ils construisent sur l'emplacement occupé plus tard par l'abbaye de Sainte-Glossinde.

Les deux peuples se mêlent en grandissant l'un près de l'autre et fournissent bientôt des colonies, qui vont donner naissance aux villes de Trèves et de Tongres, de Toul, de Verdun, de Thionville et de Mous­son. Metz devient ainsi la cité-mère de toute la contrée... »

 

Après la chute de Troie, selon la Chronique rimée, les Troyens fugitifs "se présentent à Metz, at­tirés par la renommée de sa splendeur, » et « signalent leur arrivée dans la cité par de splendides travaux."

Cette " satisfaction de répandre un éclat imaginaire sur la région obscure de ses origines" - selon Auguste Prost - n'est pas propre à Metz, et Diderot, dans ses Pensées philosophiques, nous le confirme :

 

« Tous les peuples ont de ces faits, à qui, pour être merveilleux, il ne manque que d'être vrais ; avec les­quels on démontre tout ; mais qu'on ne prouve point ; qu'on n'ose nier sans être impie, et qu'on ne peut croire sans être imbécile. »

 

Évitons d'être imbéciles, mais soyons impies en abordant la création de la cité messine ainsi que son développement non sous l'angle de la légende mais sous ceux de l'histoire et de la configuration de son lieu d'implantation.

Comme les origines de Metz se rattachent à la civilisation celtique, empruntons à Jean-Jacques Hatt, auteur de la rubrique Celtes dans Encyclopædia Universalis, quelques passages :

 

« Entre 1800 et 1600 avant J.-C., se forme en Allemagne du Sud, un peuplement protoceltique,...

… Vers 1500 avant J.-C., en Allemagne du Sud et de l'Ouest, ainsi que dans la Gaule du Nord-Est, ap­paraît la civilisation protoceltique du bronze moyen. Entre 1500 et 1200 avant J.-C., les Proto-Celtes essaiment vers le centre et le sud-ouest de la Gaule. »

 

Peuple nomade de pasteurs, à l'âge du bronze moyen, les Celtes se sédentarisent, occupent les ter­res et les mettent en culture, au bronze final II (de 1100 à 900 avant J.-C.) :

 « L'économie, à prédominance pastorale pendant l'âge du bronze moyen, » - selon le même auteur - « re­devient agricole. Plusieurs innovations techniques (perfectionnement de la faucille, apparition du véhi­cule à roue) ont certainement contribué à l'expansion agraire et à la sédentarisation. C'est alors que se multiplient les oppida, bourgades fortifiées situées sur les hauteurs, dans les îles lacustres ou au milieu de marécages.

Les origines de la plupart des refuges celtiques remontent à cette époque. Même les villes plongent leurs ruines dans ces temps lointains…

… La troisième époque (IXe-VIIIe s. av. J.C.), celle du bronze final III, est une période de stabilisation au cours de laquelle les populations s'installent, ou se déplacent encore, souvent à contre-courant, d'une région à l'autre, suivant les possibilités locales et les opportunités agraires ou climatiques. »

 

Nous pouvons donc faire remonter la création de l'oppidum messin entre les IXe et VIIIe siècle avant J.-C., en tenant compte des données historiques de la civilisation celtique. (Fig. 8, 9 et 10)

Fig. N° 8 Oppidum celte de Zavist, en Tchécoslovaquie (http://www.esigge.ch/primaire/banque/hist/00Celtes/celtes.PDF)
Fig. N° 9 Coupe de mur protégeant les places fortes celtes (http://www.esigge.ch/primaire/banque/hist/00Celtes/celtes.PDF)
Fig. N° 10 Foyer celte (Encyclopaedia Universalis)

Quant à la configuration du lieu d'implantation de l'oppidum, ce dernier se si-tuait, il est bon de le rappeler, sur l'escarpement, plus tard dénommé "Le Haut-de-Sainte-Croix ". Et cette colline servait de lieu de culte aux Celtes : en effet, nous ne leur con-naissons pas de bâtiments cultuels en pierre, mais nous savons par contre que leurs cérémonies religieuses se déroulaient dans des en-ceintes consa­crées, tels que clairières au cœur d'une forêt ou sommets d'une colline - le cas du Haut-de-Sainte-Croix. À l'origine, seuls les druides y rési-daient. Savants de la na­ture, interprètes des dieux et sacrificateurs, ils éduquaient la jeunesse et rendaient la justice.

Mais revenons à notre sainte colline qui dominait le confluent de deux rivières : la Moselle et la Seille. Les Celtes, ne l'ou­blions pas, quelque peu fétichistes, divinisaient les forces de la nature et vénéraient particulièrement l'eau - source de vie et de puissance - qu'ils considéraient comme une Mère bienfaitrice. Aussi don­nèrent-ils à leur oppidum le nom de Mediomatricum : Au Milieu des Mères. De l'Indo-Européen "medhyo", qui est au milieu, et "matr", mère.

L'une de ces deux Mères revêtait, aux yeux des Celtes, un caractère encore plus sacré : la Seille, en effet, prend sa source dans une région salifère. Cette der­nière produisait un minerai, le sel, dont les propriétés lui étaient reconnues dès la plus haute antiquité. Indispensable au maintien de l'équilibre hy­drominéral de l'être humain et non substituable, il jouait, en outre, le rôle de conservateur des aliments.

 

« L'importance vitale du sel" - selon le Dictionnaire ency­clopédique d'Histoire, de Mi­chel Mourre – « lui conféra, dans de nombreuses civilisa­tions, un caractère magique, voire sacré, que l'on retrouve notamment dans la cérémo­nie du baptême chrétien. »

 

   Sans oublier le Sermon sur la Montagne. Le Christ, s'adressant à ses disciples, leur dit :

 

« Vous autres, vous êtes le sel de la terre. » (Matt. V 13)

 

Dans le système économique des sociétés archaïques, le sel avait un rôle prépondérant, dont nous ne mesurons plus la portée. Aucune société humaine ne peut subsister sans échange - échange de vues, échange de femmes, échange de biens.

Dans l'antiquité, ce dernier échange se faisait à partir de la valeur d'une unité monétaire :
l'étalon-sel. Jean-Claude Hocquet, dans sa rubrique Sel de l'Encyclopædia Universalis, nous le confirme :

 

« Il (le sel) assumait les formes et les fonctions de la monnaie. Ce n'était pas du troc, car avec le sel la conversion était générale ; il fournissait un équivalent mesurant la valeur de toutes les marchandises. »

 

Si toute peine mérite salaire, ce dernier mot tire sa racine de l'indo-européen "sal", le sel :

 

« À Rome, » - selon le Dictionnaire encyclopédique d'Histoire, déjà cité – « les soldats touchaient un "salarium", une quantité de sel aisément divisible, qui pouvait être échangé contre d'autres marchandi­ses. »

 

Non seulement nos ancêtres considéraient le sel comme un élément indispensable à l'équilibre de l'être humain, relevant du sacré et de la magie, mais encore s'en servaient comme une monnaie d'échange dans leur système économique.

L'importance capitale de ce produit de première nécessité exigeait donc une gestion ainsi qu'une protection des lieux de production, d'acheminement et de stockage. Si la propriété de ces lieux ap­partenait à la communauté, la gestion du domaine incombait aux druides (les « très savants ») ; la protection, à l'aristocratie ; la production, au menu peuple.

Dans ce processus d'élaboration du sel et de logistique, l'oppidum jouait un rôle considérable. Les Celtes, ne l'oublions pas, maîtrisaient déjà les voies fluviales. De ce fait, ils acheminaient le sel en empruntant le cours de la Seille et le déchargeaient au pied de la colline. Le Port Saillis, port fluvial, situé en bas de Fournirue, leur servait de lieu de décharge, et d'entrepôt. Comme les cérémonies religieuses celtiques s'accompagnaient toujours de marchés, la caste druidique distribuait cette den­rée précieuse et l'échangeaient contre d'autres produits. Les Hauts-de-Sainte-Croix faisaient donc, à l'époque, fonction de centre religieux et de centre commercial.

Mais au vu de l'importance stratégique de la colline sur la route du sel, ne peut-on conjecturer que, dès le néolithique, elle abritait le siège d'une chefferie pré-urbaine ; ce qui ferait remonter la fonda­tion de la ville de Metz à quelque cinq mille ans avant Jésus-Christ.

La Conquête Romaine

 

L'ambition d'un aristocrate romain va bouleverser le fragile équilibre de la civilisation celtique en déclin, et l'impérialisme romain, sans avoir mûri ce projet de conquête, en tirera tout le profit.       

Pour renverser la République romaine et pour imposer son pouvoir dictatorial, Caïus Julius Cæsar se trouvait dans l'obligation de se couvrir de gloire et d'être argenté. La Pacification de la Gaule (Fig. N° 11) (58 à 51 av. J.-C.) lui procurera gloire ainsi qu'argent. Auréolé de sa victoire sur les peuples de la Gaule, il franchira le Rubicon, neutralisera les patriciens et gagnera les bonnes grâces de la plèbe en lui distribuant des subsides. Si la Guerre des Gaules entraîne la mort d'un million de Gau­lois, elle permettra à l'ambitieux général romain de s'enrichir en amassant un riche butin ainsi qu'en vendant sur le marché d'esclaves un autre million de Gaulois.

Fig. N° 11 La Gaule à la veille de la conquête (La Guerre des Gaules / Acteurs de l'histoire)

 

Vers le milieu du premier siècle avant notre ère, le territoire des Médiomatrices passe sous la dé­pendance de Rome. Comme les détails militaires de la conquête de leur territoire et de leur oppi­dum ainsi que leur soumission nous font défaut, nous recourrons à la Légende, et emprunterons à Auguste Prost, dans ses Études sur l'Histoire de Metz, la Légende du Chevalier Métius, version qu'il tire de la Chronique rimée :

 

« Jules César guerroyant dans les Gaules, un de ses lieutenants, le chevalier Métius, arrive à Metz. Il en admire l'as­siette et les défenses, le régime et la bonne police. La ville est grande et bien peuplée, les nobles réunis en ont le gouvernement. César a résolu de la soumettre à son empire; son lieutenant a pour mission de l'y réduire de gré ou de force ; et comme dit la "chronique rimée" :

                         "Lors donc Métius fit son devoir

                              Du mandement faire, assavoir

                              Aux citoyens monstra par lettre

                              Comment César les vouloit mettre."

 

Les citoyens, fort troublés à une pareille communication, demandent un délai pour prendre conseil. Ils se décident, finalement, à la résistance, et répondent :

 

                            "Nous sommes sur nos héritaiges

                            De par nos anciens parentaiges

                            C'est nostre, si on nous fait tort

                            Nous les tiendrons jusqu'à la mort.

                           

                            Quand Métius scust la responce

                            De grant colère le nez lui fronce.

                             Et commande par grand dépit

                            Qu'ils n'eussent ni jour ni respit."

 

Le Romain réunit ses gens d'armes, la cité assaillie par tous les côtés à la fois est enlevée et livrée aux horreurs de la guerre.

 

                           "Or fut la cité mal instruite

                            Prinse, abastue, arse et détruite ;

                            Noyés, pendus, tuez, rostys

                            Furent riches, grants et petits.

 

                            Fortune passe et s'y s'en va,

                            Qui se peust se sauver se sauva.

                            Après ce grant trouble et huttin

                            Chacun mit la main au butin."

 

Capitaine et chevaliers retournent à Rome chargés de richesses, laissant derrière eux la ville détruite. »


Cette première partie de la légende connue, passons à l'Histoire. Les détails militaires de cette conquête, figurent dans les Commentaires de Caïus Julius Cæsar et s'intitulent "La Guerre des Gaules".

 

« Ses Commentaires » - selon le Dictionnaire ency­clopédique d'His-toire de Michel Mourre - « ouvrage de propa-gande autant que Mémoires de Guerre, écrits au fur et à mesu-re de l'événement, pu-bliés dès 51, entrete-naient sa gloire auprès de l'opinion ita­lienne. »

                                              

 

Pouvons-nous, de ce fait, accorder quelque crédit à ces écrits ? Je ré-pondrai par l'affirma­tive, mais j'adopte­rai une cer-taine circonspec­tion, du fait des non-dits. Parmi ces derniers : l'oppi­dum des Médiomatrices que l'auteur ne cite pas. Quant aux Mé­diomatrices, ils n'apparais­sent que deux fois dans le texte : la première fois en 55 av. J.-C. et la seconde fois, en 52 av. J.-C.

Une première fois, en 55, les Tencthères et les Usipètes - des Germains - traversent le Rhin, s'empa­rent, par surprise, du terri­toire des Ménapes - Belgi­que, entre les bou-cles du Rhin et de l'Escaut - et les massacrent. Au printemps, ils arrivent sur le territoire des Éburons - Belgique, provinces de Liége et de Limbourg - et sur celui des Condruses - Belgique, provinces de Liége et de Namur. Jules César ne peut accepter la présence de barbares sur le territoire de la Gaule qu'il considère comme sa propriété. De leur côté, les Ger­mains, pour tromper le proconsul, entament des négociations avec ce dernier. Au cours des pour­parlers, ils engagent les hostilités. César réplique, les défait au confluent de la Meuse et du Rhin et les massacre avant qu'ils ne puissent traverser le fleuve. Pour faire une démonstration de la puis­sance des légions romaines, il décide de franchir le Rhin. Avant la construction du pont et le fran­chissement du fleuve, il nous donne un cours de géographie :

 

« Quant à ce fleuve, il prend sa source chez les Lépontes, habitants des Alpes, parcourt d'une allure ra­pide un long espace à travers le pays des Nantuates - Suisse, canton du Valais -, des Helvètes - Suisse, entre le lac Léman et le lac de Constance -, des Séquanes - Jura, Doubs et Haute-Saône -, des Médio­matrices - Moselle, Meurthe-et-Moselle et Vosges -, des Triboques - Bas-Rhin -, des Trévires - Alle­magne, les deux rives de la Moselle -, ....... » (Livre V, A. 10).

 

Une seconde fois, lors de l'insurrection générale des peuples de la Gaule, en 52 av. J.-C., la plupart de ceux-ci four­nissent une armée de secours, au jeune chef arverne, Vercingétorix :

 

   « On demande... aux Médiomatrices... cinq mille (hommes) ... » (Livre VII, A. 75)

 

Pourquoi les Médiomatrices qui, jusqu'à cette date, avaient gardé une attitude de neutralité envers Rome, interviennent-ils, à présent, dans le conflit ? Je m'explique ce revirement par un problème d'otages. Procédons par conjecture et remontons le temps.

Dans ses Commentaires, Caïus ne relate que ses propres exploits ainsi que ceux de ses légats, au nombre de dix, qu'il avait lui-même choisis. Au début de la conquête de la Gaule, il ne disposait que de six légions ; de 57 à 54, de huit ; en 53, de dix ; en 52 ainsi qu'en 51, de douze. En théorie, une légion se composait de cinq mille officiers, sous-officiers et hommes de troupe. Le proconsul disposait donc de cinquante mille légionnaires à qui incombaient des opérations de police sur un territoire de 500 000 km². Ramené au légionnaire, le territoire d'opération de ce dernier s'étendait sur une superficie de 1 000 hectares. Opérations de police impossibles à réaliser, quand on sait qu'une légion, en campagne, ne se dispersait pas, mais se cantonnait dans un camp retranché ; le fameux castrum.

Dans sa présentation de La Guerre des Gaules, Christian Goudineau, professeur au Collège de France, me conforte dans mon assertion :

 

« Le corps expéditionnaire relativement limité que commandait César ne pouvait produire que des effets de choc, après quoi il fallait que la situation fût stabilisée par des procédures autres que militaires... »

 

Les « procédures autres que militaires » les fameux non-dits, se manifestent par deux activités : le négoce et la diplomatie.

Avant l'intervention de Caïus Julius Cæsar dans les affaires intérieures de la Gaule, il existait, dans une partie de la Gaule indépendante, une zone de libre-échange, la zone du denier. (Fig. N° 12) Des negociatores - personnes qui se livraient au négoce en grand -, installés à demeure dans cette zone économique, y pratiquaient l'import-export.  

 

Fig. N° 12 Zone du denier, contours approximatifs / les Médiomatrices appartiennent à celle-ci (La Guerre des Gaules / Acteurs de l'histoire)

Grâce aux échanges com­merciaux, des Gaulois oppor­tunistes s'enrichissaient, se créaient une clientèle - insti­tution par laquelle les prolétai­res se mettent sous la dépen­dance de citoyens riches - adoptaient la façon de vivre romaine et formaient le parti romain.

Dans son corps expédition­naire, Jules César disposait d'agents administratifs : des tribuni - tribuns, issus de la jeunesse équestre, qui s'ini­tiaient à la chose militaire - ainsi que des centubernales - jeunes Romains ou Gaulois de la noblesse, attachés à sa per­sonne. Il leur confiait des mis­sions plus diplomatiques que militaires. Ces ambas-sadeurs itinérants prenaient contact avec le parti romain des peu­plades gauloises de la zone du denier, négociaient et scel­laient, le cas échéant, un pacte de non-agression et d'assistance mutuelle.

Hors de la zone du denier, le proconsul procède-t-il de la même manière ? Pourquoi pas... La Gaule, n'en déplaise aux Romains, est un pays civilisé et non barbare. À moins qu'il ne se serve du jeu des clientèles entre les peuples gaulois... Toutes ces tractations n'entrent pas dans la catégorie des exploits guerriers, ne servent pas à relever le prestige de Caïus Julius Cæsar, aussi font-elles partie des non-dits dans ses Commentaires.

Il nous faut, à présent, retrouver les Médiomatrices dont la soumission n'est pas consécutive à un exploit guerrier du lieutenant de César, le chevalier Métius, mais s'obtient par la voie diplomatique. Dans ses Commentaires, Jules César, en effet, n'y fait aucune allusion. (Fig. N° 13)

Fig. N° 13 Les opérations de l'année 51, en dehors du territoire des Médiomatrices (La Guerre des Gaules / Acteurs de l'histoire)

Quant à Métius, ce personnage légendaire qui se présente aux portes de l'oppidum messin, muni d'une lettre du proconsul, il m'intrigue fort... L'auteur de la légende reprend-il une vieille tradition messine dans laquelle figure un délégué romain du nom de Métius ? À moins qu'il ne découvre, dans les Commentaires, un personnage réel, Marcus Métius, qu'il travestit en étymon de la ville de Metz. Prenons connaissance de ce personnage :

En 58 av. J.-C., Arioviste, chef germain de la tribu des Suèves, intervient, à l'appel des Séquanes - Jura, Doubs et Haute-Saône - dans le conflit qui les oppose aux Éduens - Saône-et-Loire, Nièvre et Côte d'Or. Après les avoir défaits, Arioviste et quelque cent vingt mille Suèves s'installent dans le pays des Séquanes. Plu­sieurs chefs gaulois implo­rent le secours de César :

 

« … car Arioviste, roi des Germains, s'était établi dans leur pays (celui des Séquanes) et s'était em­paré d'un tiers de leurs terres, qui sont les meil­leures de toute la Gaule ; et à présent il leur intimait l'ordre d'en évacuer un autre tiers... » (Livre. I, A. 31)

 

   Dans un premier temps, Jules César entame des pour-parlers avec Arioviste :

 

« Tandis qu'avaient lieu ces pourparlers on vint dire à César que des ca­valiers s'approchaient du tertre, poussaient leurs chevaux vers notre troupe, lui jetaient des pierres et des traits. César rompit l'entre-tien, rejoignit les siens et leur donna l'ordre de ne pas répondre aux Germains, fût-ce par un seul trait. »  (Livre I, A. 46)

Le lendemain, Arioviste envoie à César une ambassade. Il désirait reprendre l'entretien qu'ils avaient entamé et qui avait été interrompu ; que César fixât le jour d'une nouvelle entre-vue ou, si cela ne lui plaisait point, qu'il lui envoyât un de ses légats. César ne pensa pas qu'il eût motif d'aller s'entretenir avec lui d'autant plus que la veille on n'avait pu empêcher les Germains de lancer des traits à nos sol­dats. Envoyer quelqu'un des siens, le jeter entre les mains de ces barbares, c'était courir grand risque. Il pensa que le mieux c'était d'envoyer Caïus Valérius Procillus... Il lui adjoignit Marcus Métius, que l'hos­pitalité liait à Arioviste... »(Livre I, A. 47)

 

   Dans un premier temps, Jules César entame des pour-parlers avec Arioviste :

 

« Tandis qu'avaient lieu ces pourparlers on vint dire à César que des ca­valiers s'approchaient du tertre, poussaient leurs chevaux vers notre troupe, lui jetaient des pierres et des traits. César rompit l'entre-tien, rejoignit les siens et leur donna l'ordre de ne pas répondre aux Germains, fût-ce par un seul trait. »  (Livre I, A. 46)

Le lendemain, Arioviste envoie à César une ambassade. Il désirait reprendre l'entretien qu'ils avaient entamé et qui avait été interrompu ; que César fixât le jour d'une nouvelle entre-vue ou, si cela ne lui plaisait point, qu'il lui envoyât un de ses légats. César ne pensa pas qu'il eût motif d'aller s'entretenir avec lui d'autant plus que la veille on n'avait pu empêcher les Germains de lancer des traits à nos sol­dats. Envoyer quelqu'un des siens, le jeter entre les mains de ces barbares, c'était courir grand risque. Il pensa que le mieux c'était d'envoyer Caïus Valérius Procillus... Il lui adjoignit Marcus Métius, que l'hos­pitalité liait à Arioviste... »(Livre I, A. 47)

 

Le proconsul délègue, auprès du chef germain, deux "centubernales" - probablement des nobles gaulois - pour ne pas  "jeter entre les mains de ces hommes barbares" des Romains ou des militai­res...

Arioviste accuse les deux ambassadeurs d'espionnage, les enchaîne et les condamne à mort. Au cours de la bataille qui s'ensuit, César, à la tête de sa cavalerie, libère Caïus Valerius Procillus. Quant à Marcus Métius, il "fut également retrouvé et ramené à César. " (Livre I, A. 53)  

Caïus Julius Cæsar envoie chez les Médiomatrices, un ambassadeur – simple conjecture de ma part - et s'assure ainsi de leur neutralité et d'une certaine bienveillance. Pour affermir leur fidélité, il exige, comme à l'accoutumée, la livraison d'otages. Ces derniers font, à présent, partie du trésor et des bagages du corps expéditionnaire et le suivent dans ses déplacements. En 52 av. J.-C., les ota­ges se trouvaient à Noviodunum (1), dans le pays des Éduens :

 

« Noviodunum était une ville des Héduens située sur les bords de la Loire, dans une position avanta­geuse. César y avait rassemblé tous les otages de la Gaule, du blé, de l'argent des caisses publiques, une grande partie de ses bagages et ceux de l'armée ; il y avait envoyé un grand nombre de chevaux achetés en Italie et en Espagne, en vue de la présente guerre. » (Livre VII, A. 44)

 

Mais les Éduens, ces fidèles alliés de Rome, lui font défection, concluent un traité de paix et d'al­liance avec Vercingétorix et s'emparent des biens de l'armée romaine :

 

« Ayant donc massacré le détachement de garde à Noviodunum et les marchands qui s'y trouvaient, ils se partagèrent l'argent et les chevaux, ils firent conduire les otages des divers peuples à Bibracte (Mont Beuvray, près d'Autun) auprès du magistrat suprême... » (Livre VII, A 55)

 

Les insurgés, en possession des otages, exercent, à présent, une pression sur les alliés de Rome et les obligent à prendre part au contingent de secours. Les Médiomatrices, contraints et forcés, participent donc à cette armée de secours par l'envoi de quatre mille hommes.

Le contingent de secours ne pourra déloger les légions romaines autour d'Alésia, et les assiégés livreront à Caïus Julius Cæsar le jeune chef arverne, Vercingétorix. (Fig . N° 14)

Malgré d'ultimes tentatives de soulèvement, au cours de l'année 51 av. J.-C., l'ensemble de la Gaule entrera dans l'orbite romaine et perdra, pour son malheur, sa spécificité celte.



(1) Certains historiens localisent Noviodunum à Lamenay-sur-Loire, d'autres, plus au sud, à Diou

Fig. N° 14 Vercingétorix se rend à Jules César

Urbs Romana

 

Revenons à la Légende du Chevalier Métius. Si nous accordons quelque crédit à ce récit légen­daire, la Cité des Médiomatrices aurait subi la dure loi des envahisseurs. Nous y lisons, en effet, que :

 

« Capitaines et chevaliers retournent à Rome chargés de richesses, laissant derrière eux la ville détruite. »

 

Consultons, à présent, la seconde partie de la légende :

 

« Sur l'ordre de César, Metz, tombée au pouvoir de son lieutenant Métius, a été détruite de fond en com­ble. La charrue a été promenée parmi ses ruines, et dans les sillons on a semé des deniers à l'image de l'empereur. On les retrouvera un jour, comme des témoignages de son triomphe, chaque fois que sera remué, à quelque profondeur, le sol de la cité. Ayant accompli cette dernière partie de l'œuvre prescrite, Métius revient à Rome, non sans remords de cette impitoyable exécution. Sa conscience troublée lui fait craindre d'être, pour un si grand crime, voué à la damnation éternelle. Il se dit qu'une seule chose peut lui faire trouver grâce devant Dieu, c'est de réparer le mal opéré par lui, et de reconstruire la ville anéantie. Il demande à César de lui en concéder le territoire, et il l’obtient comme récompense de ses grands services, avec la permission d'en relever les murailles et d'y réunir un nouveau peuple.

Métius, qui était au reste fils de roi, part donc avec des ouvriers de toutes sortes et des gens de diverses nations. Arrivé au but de son voyage, il fait crier par tout le pays que ceux des anciens habitants qui sur­vivraient quelque part peuvent revenir et qu'ils seront accueillis dans la nouvelle ville. Un grand nom­bre de présentent :

 

                      Entre lesquels cinq on trouva

                     Que moult noble et sage approuva,

Et il les mist de son conseil

Et en justice ses pareils.

 

De ces cinq nobles hommes sont venus les cinq paraiges, ajoute Philippe de Vigneulles à cet en­droit.

La ville reconstruite, son nouveau fondateur lui donne un nom qu'il tira du sien propre.
De Métius il fait Metz ; et depuis lors on dit Metz-la-Pucelle, parce que, pour lui assurer longue durée, et peut-être aussi, par suite de quelque mystérieuse croyance, pour la maintenir en éter­nelle jeunesse, une vierge avait été, à ce que racontaient les anciens, renfermée dans la muraille d'une de ses tours. La ville est donc refaite et bien peuplée, et, ajoute la chronique ri­mée :

 

Métius en fut le seigneur

                                               Et la soubmit à son empereur. »

 

Que pouvons-nous déduire et retenir de ce récit légendaire ?

 

  • Les Romains ne détruisent pas la Cité des Médiomatrices mais la transforment.

  • La Cité subit une transformation telle qu'elle s'apparente à un bouleversement de fond en comble.

 

Effectivement, lorsque les Romains s'établissent dans une ville – le cas de Metz – déjà bâtie, ils procèdent à la cérémonie de fondation. Cet acte la rend religiosa et sacra (religieuse et sainte). Les dieux immortels et les humains cohabitent dans ce sanctuaire et deviennent des citoyens à part en­tière. Si les humains perdent leur citoyenneté à leur mort et qu'ils doivent, de ce fait, quitter la Cité pour la nécropole, située extra muros, les dieux y résident pour l'éternité. Une Cité est donc, par essence, la Cité des dieux et des vivants. Mais la relation entre les citoyens humains et les citoyens divins s'apparente à un rapport de respect, de crainte, voire de méfiance. Pour vivre en bonne intel­ligence avec les dieux dont ils reconnaissent la supériorité, les humains leur rendent un culte en observant un rituel rigoureux pour ne pas les contrarier.

Quant à notre divinité poliade, qui leur a été favorable puisqu'elle leur a livré la ville sans combat, les conquérants romains la laissent-ils à Metz ou l'expédient-ils à Rome ?

Libre à Metz, elle fait partie dorénavant du nouveau panthéon messin mais, subordonnée à un dieu plus puissant, celui des vainqueurs, elle perd son statut privilégié et devient une divinité parèdre.

Captive à Rome, le collège des pontifes lui assigne soit un caractère profane et la détruit, soit un caractère sacré. Dans ce dernier cas, elle prend place dans une niche du Panthéon ; temple romain sur Champ de Mars – en dehors de la limite sacrée de la ville – étant donné qu'aucun dieu étranger ne peut y résider. Destiné à recevoir tous les dieux captifs (pan = tous ; théos = dieux), ce qui fait dire à Tertullien dans son Apologétique :

 

« Les Romains ont donc commis autant de sacrilèges qu'ils ont élevé de trophées ; ils ont remporté autant de triomphes sur les dieux que sur les nations ; le butin qu'ils ont fait se compte par le nombre de sta­tues de dieux captifs, qui demeurent aujourd'hui encore. »

 

Après avoir désacralisé Divodurum, les Romains peuvent, à présent, fonder leur nouvelle ville en déterminant l’emplacement, le decumanus, le cardo et le pomœrium.

 

Les habitations : exemples d'insulae

(Photo O. Greppi)

Les insulae ("îlots") présentées ici sont un bloc d'immeubles situé au pied du Capitole. Ce type de construction, où s'entas­saient les gens les plus pauvres, se développa surtout au IIe siècle ap. J.C. Il y a une part d'imagination de l'auteur de la ma­quette, P. Bigot, dans la situation et la représentation de ces insulae.

 

Les « Insulae » (photos et texte) : http://www.unicaen.fr/rome

Fondation de la Ville Romaine

 

   Le rite de la fondation – acte religieux par essence – s'articule donc autour de trois éléments :

 

  • Emplacement

  • Cardo et Decumanus.

  • Pomœrium

     

L'Emplacement

 

   Dans le choix de l'emplacement, la décision revient aux dieux, ces citoyens à part entière. Sans leur avis, aucune cité ne peut être valablement fondée. Cette consultation des dieux ne peut s'effec­tuer qu'à partir d'un templum qu'il nous faut à présent définir. Nous emprunterons à John Scheid - Article "Rome" dans l'Encyclopédie des Religions, publiée par Universalis - la définition d'un templum :

 

« L'apparente équivalence entre le mot "Templum" et celui qui, dans les langues romanes, désigne l'édi­fice de culte, ne doit pas nous induire en erreur. Tant "Templum" n'est pas coextensif à un temple ; il ne définit pas davantage un sanctuaire conçu comme un "temenos"(1) grec avec, même si les deux termes procèdent d'une même racine qui signifie "couper" ou "séparer"…

… Les "templa" les plus anciens sont, en fait, des quadrilatères dépourvus de toute construction, que les augures ont défini par la parole, selon le rite déjà nommé de l'effatio (2) ; orienté en fonction des points cardinaux, cet espace "inauguré", et subdivisé par des médianes généralement matérialisées au sol par des pieux ou des plots, était clos au moyen de palissades de bois ; ses angles, qui pouvaient être des ar­bres, devaient être solidement fichés en terre." »

 

Faisons connaissance, à présent, avec le personnage qui circonscrit l'espace et qui interroge les dieux : l'augure. Danielle Porte, dans son œuvre Les Donneurs de sacré - Le prêtre à Rome,nous le définit ainsi :

 

« Il est de fait que la dignité d'Augure apparaît à Rome sinon comme l’une des plus prestigieuses, du moins comme celle qui donne à qui la revêt les clefs du pouvoir. Avant de passer à l'exécution de tout acte public, on doit obtenir la sanction divine sur la décision qu'on pense appliquer. Avant de livrer aux utilisateurs un temple récemment bâti, une ville, une colonie nouvelle, on doit les inaugurer. »

 

L'interrogation humaine se fait à partir d'un templum terrestre. Quant à la réponse divine, elle ne peut se faire qu'à partir d'un templum céleste. Aussi l'augure circonscrit-il cette fe­nêtre dans le firmament à l'aide de son " li­tuus " (3). (Fig. N° 15)

Il emploie de même ce dernier pour circons­crire le templum terrestre. En fonction du vol des oiseaux dans cette fenêtre, il interprète la volonté de divine. Si l'oiseau effectue son vol dans la partie gauche – sinister - du templum céleste, il s'agit d'un oiseau de mauvais au­gure ; dans la partie droite, d'un oiseau de bon augure.

Tertullien, dans son Apologétique, se moque de cet art oraculaire :

 

« …L'armée va livrer bataille. Soudain, il tourne à gauche : Vous serez vainqueur ! Au moment encore si les poulets sacrés ont de leur bec, en mangeant, laissé tomber de la pâtée – comme s'ils pouvaient faire autrement ! -, vous serez encore vainqueur ! Mais si deux malheureux chevaux produisent "l'augure conjoint", c'est-à-dire crottent au même moment ensemble : fussiez-vous vingt fois supérieur à l'ennemi, restez au repos, ne livrez pas bataille, vous serez écrasé ! »

 

   Revenons à Metz où l'oiseau de bon augure a déterminé l'emplacement de la ville romaine



(1) Terrain sacré fermé par une enceinte, et sur lequel était édifié un temple, dans l’antiquité grecque.

(2) Effatio : action de parler pour circonscrire l'espace sacré.

(3) Lituus : bâton augural, en bois et courbé par le haut, que l’on peut identifier à la crosse d’un évêque.

Fig. N° 15 Le bas-relief de ce sarcophage représente un cortège funèbre : en deuxième position un prêtre avec son lituus (Musée du Vatican)
Le Cardo et le Decumanus

Comme chaque cité symbolise l'ordre cosmique et qu'elle doit être en harmonie avec le monde, le magistrat chargé de sa fondation, se réfère à d'anciens traités d'arpentage, les fameux Gromatici vetere. La grande voie nord-sud, le cardo maximus, représente l'axe du monde autour duquel tourne la terre, tandis que la grande voie est-ouest, le decumanus maximus, correspond à la course du so­leil, de l'orient à l'occident.

Après avoir reçu l'aval des dieux, le magistrat choisit le centre de la future ville. À partir de ce point central, il vise le soleil levant et détermine le decumanus maximus. Pour que l'orientation de la ville corresponde aux points cardinaux, sa fondation doit se dérouler le jour de l'équinoxe de printemps. Le décalage entre la ligne nord-sud de Metz et le nord-sud géographique s'explique par le fait que la fondation de notre ville ne s'est pas déroulée le jour de l'équinoxe vernal, à moins que le magistrat fondateur ne se soit conformé aux recommandations de Vitruve, dans le livre premier de son traité d'architecture :

 

« Une fois l'enceinte terminée, on doit à l'intérieur s'occuper de l'emplacement des maisons et de l'ali­gnement des grandes rues et des petites, suivant l'aspect du ciel. Les dispositions seront bien faites, si l'on a eu soin d'empêcher que les vents n'enfilent les rues : s'ils sont froids, ils blessent ; s'ils sont chauds, ils corrompent ; s'ils sont humides, ils nuisent. Aussi faut-il se mettre à l'abri de ces inconvé­nients et éviter avec soin ce qui arrive dans plusieurs villes. »

 

   Après avoir déterminé le decumanus maximus, le magistrat trace ensuite une perpendiculaire, le cardo maximus, à l'aide d'un instrument d'arpentage, la "groma". ( Fig. N° 16) La croix formant le point d'intersection prend de même le nom de groma. Le travail d'arpentage terminé, il s'apprête à fixer les limites sacrées de la ville que nul ne peut franchir : le pomœrium.

Fig. N° 16 Groma (ac-nancy-metzfr/ IA57/jussy/netsco/outils.htm)
Le PomŒrium

 

Nous pouvons le définir comme le sillon périmétrique d'une cité qui sépare le cultus (la civilisa­tion), de l'incultus (la barbarie) et sur lequel il est interdit de construire et de cultiver. Limite reli­gieuse de la ville, les augures consultent les auspices à l'intérieur de cette limite. Si les hommes en armes ainsi que les dieux étrangers (1) ne peuvent pas la franchir, les morts quant à eux sont rejetés à l'extérieur.

Pour comprendre ce sillon périmétrique, remontons dans le temps. Le 23 avril 723 av. J.C., jour de la fondation de Rome, le vol des oiseaux détermine l'emplacement de la nouvelle cité (le Pala­tin) et qui, des deux frères, Romulus et Remus, fera l'office de fondateur. Romulus, l'élu des dieux, creuse le sillon avec le soc d'une charrue tirée par un attelage d'une vache blanche à gauche et d'un taureau blanc à droite. Il y dépose un peu de terre, rapportée de la ville d'Albe, la patrie de ses an­cêtres. Ses compagnons l'imitent et remettent à l'intérieur du sillon les mottes de terre que le soc de la charrue verse à l'extérieur : aucune parcelle de terre sacrée ne peut rester dans le terrain de l'in­cultus.

Remus, soit par bravade soit par moquerie, commet le sacrilège de sauter par-dessus le sillon. Romulus injurie son frère, se saisit de son épée et le tue en ajoutant :

 

« Voilà le sort de quiconque voudra sauter par- dessus mon rempart. » (Tite-Live) (Fig. N° 17)



(1) Le Champ de Mars (campus martius), terrain d’exercices militaires et sportifs, se situait à l’extérieur du pomœrium. Le Panthéon, temple de tous les dieux … étrangers, se trouvait sur le Champ de Mars.

Fig. N° 17 Arrivée d'Enée en Italie. Faustulus recueillant les jumeaux. Assassinat de Remus (BNF / Manuscrits)

Pour franchir cette limite sacrée, Romulus interrompt le sillon et soulève la charrue aux deux ex­trémités de chaque voie principale, et chaque intervalle prend le nom de porta : la porte de la cité.

Reprenons, à présent, la légende de la fondation de Metz et rappelons-nous que, sur ordre de Me­tius :

           

« La charrue a été promenée parmi les ruines, et dans les sillons on a semé des deniers à l'image de l'em­pereur. On les retrouvera un jour, comme des témoignages de son triomphe, chaque fois que sera remué à quelque profondeur le sol de la cité. »

 

 Ne s'agit-il pas plutôt du rite de la fondation que de celui de la destruction ? Le magistrat fonda­teur dépose, en effet, un peu de terre de Rome dans le sillon périmétrique, et Metz, ville conquise, devient la fille de la ville conquérante. En outre, lors de cette fondation,

 

«…  pour lui assurer longue durée, … pour la maintenir en éternelle jeunesse, une vierge avait été … renfermée dans la muraille d'une de ses tours. »

 

Cette vierge ne représente-t-elle pas cette terre de Rome ? La ville fondée, intéressons-nous aux édifices que va construire la colonie romaine.

 

Le Forum

 

Nous pouvons le définir comme le centre économique, le centre financier, le centre judiciaire, le centre politique de la Cité. Plaute, poète comique latin, le compare à un

 

« grouillis d'avocats et de plaideurs, de prêcheurs et de marchands, de boutiquiers et de prostituées, de bons à rien guettant l'aumône d'un riche ». (Fig. N° 18)

Fig. N° 18 Forum romain (Photo . Jadot / www.unicaen.fr/rome)

Autour du forum, c'est un entassement de bâtiments à caractère administratif, à caractère commer­cial, à caractère religieux (Fig. N° 19), à caractère sportif. Dans cet amoncellement de basiliques, de maisons, de temples, il nous paraît très difficile de déterminer à quoi servait tel édifice, à quel dieu était consacré tel temple. Aussi ne pouvons-nous que conjecturer, à tort ou à raison, en partant d'édifices religieux, aujourd'hui disparus. Ces derniers, dont certains formaient la ville sainte de la cité messine, succéderont aux monuments romains. Mais avant de nous y intéresser, situons notre forum :

 

« On possède aujourd'hui des éléments suffisants » -selon Bernard Vigneron dans son œuvre Metz Antique - « pour situer l'emprise du forum et de ses principaux monuments. Le temple d'un côté, la basilique de l'autre. L'ensemble s'in­sère en longueur dans deux "insulae" (1) et demi, en gros entre les rues au Blé et de La­doucette. Par contre, il n'occupera pas, en lar­geur, l'intervalle offert entre le decumanus maxi­mus et celui qui représente aujourd'hui la suite des rues de la Pierre Hardie, du Palais, du Petit-Paris…

C'est donc un forum très allongé ; environ 224 mètres sur 80 : proportion 1/2,8. »



(1)   Insulae, pluriel d'insula : île. Les voies principales, ainsi que les voies secondaires (les cardines, parallèles au cardo, et les decumanes, parallèles au decumanus), se croisent entre elles et forment un quadrillage. Chaque élément formé par ce dernier est une insula ; bref, un îlot.

Fig. N° 19 Maison quarrée de Nîmes / Tel devait être le temple de la divinité tutélaire de la cité messine

Le forum se situe donc bien à l'intersection du cardo maximus (rues Serpenoise, de Ladoucette, Taison) et du decumanus maximus (En Fournirue, rue d'Estrées). (Fig. N° 20 et 21)

Fig. N° 20 Emplacement approximatif du forum messin
Fig. N° 21 Forum de Bavay / Tel devait être celui de la cité messine (Mairie de Bavay)

Intéressons-nous, à présent, au christianisme qui s’implante près du forum.

L’Origine du Christianisme à Metz

 

Historiquement, nous avons la certitude qu'un édifice religieux, dédié à Etienne, le protomartyr, existait à Metz, au milieu du cinquième siècle (451)

 

« Le corps » - celui d'Etienne après sa lapidation, selon un dictionnaire hagiographique – « enseveli par des hommes pieux fut découvert au nord de Jérusalem en 415, transféré d'abord dans l'église de Sion, de là à Constantinople. Des reliques furent portées en Afrique, à Rome, à Metz, etc. » (Fig. N° 22)

 

Fig. N° 22 Martyre d'Etienne

Après le transfert des reliques à Constantinople, l'Église de Metz est donc l'une des premières, avec celles d'Afrique et de Rome, à les recevoir. Si nous nous référons à l'Histoire ecclésiastique de Claude Fleury (1640-1723), cet auteur nous apprend que l'Église de Metz…

                                     

 

« … possédait, avant l'invention des reliques proprement dites du premier martyr, des fioles contenant du sang recueilli, au moment de son supplice, et des pierres qui avaient servi à le lapider. »

 

  

Posons-nous, à présent, deux questions :

  

ØÀ quand remonte le culte d'Etienne à Metz ?

ØÀ qui devons-nous ce culte ?

 

   Martin Meurisse, dans son Histoire des Évêques de Metz, prétend que Clément, notre premier évêque, aurait apporté cette pierre. Personnellement, je ne le crois pas. Mais, pour répondre aux deux questions précitées, il nous faut remonter aux différentes composantes de l'origine du christia­nisme à Metz et dans sa région. En effet, selon moi, le christianisme peut se prévaloir de trois com­posantes :

 

    Øune première grecque ;

Øune deuxième romaine ;

Øune troisième: messine.

 

   Et j'attribuerais le culte d'Étienne à cette troisième composante.

 

   La Composante Grecque

 

Il nous faut, à présent, examiner le cycle des légendes messines qui comprend quelque six thèmes ayant trait à l'histoire de notre cité. Nous ne nous intéresserons qu'au thème : De la conversion de Metz au christianisme et du commencement de son Église. Il comporte deux légendes : celles de Clément et de Patient ; chacune de ces légendes nous est parvenue en trois versions. Clément et Patient sont respectivement nos premier et quatrième évêques. Rappelons les noms de nos cinq premiers prélats :

 

ØClément ;

ØCéleste ;

ØFélix ;

ØPatient ;

ØVictor.

 

Posons-nous cette question :

 

ØPourquoi une légende de notre premier évêque, ainsi qu'une légende de notre qua­trième évêque ?

 

Les trois premiers viennent de Rome ; le quatrième, de Grèce. Nous pouvons considérer Clément et Patient comme les fondateurs d'une communauté chrétienne : romaine, quant au premier ; grec­que, quant au second.

Examinons cette hypothèse :

 

ØEt si le quatrième était le premier ; et le premier, le deuxième ?

 

Les Bénédictins, dans leur Histoire de Metz, nous apprennent que nous devons à Urbice, notre quinzième évêque, l'érection de l'église Saint-Clément en collégiale. Auparavant, selon les mêmes auteurs :

 

« St. Clément - dit-on - y bâtit d'abord une crypte ou des catacombes, avec un Oratoire au-dessus qu'il dédia sous l'invocation du Prince des Apôtres. L'ancien Nécrologe de St. Clément (1) en marque la dédi­cace au troisième jour de Mai. St. Clément y fut inhumé, ainsi que ses saints successeurs Céleste, Félix, Victor I, Victor II, Siméon, Sambace, Rufe, Adelphe, Legonce, Auteur et Explece ; de sorte que cet Ora­toire fut, pour ainsi dire, l'ancien Mausolée des premiers évêques de Metz. »

 

   Comme Explece se situe au quatorzième rang, dans la liste de nos prélats, et que je n'en dénombre que douze, dans ce mausolée, il en manque deux à l'appel :

 

ØPatient, le quatrième ;

ØFirmin, le onzième.

 

Si les Bénédictins, dans leur Histoire de Metz, admettent l'existence de Firmin, l'auteur du Rituel diocésain de Monseigneur du Cambout, duc de Coislin, le raie de la liste de nos évêques. Le fait qu'il ne figure pas dans la nécropole de nos premiers évêques confirmerait qu'il n'est jamais monté sur le siège de notre Église.

   Du fait que Patient, notre quatrième évêque, ne figure pas dans la liste des premiers prélats mes­sins, inhumés dans la nécropole du Sablon, nous pouvons conjecturer qu'il préexistait à Clément. Consultons, à cet effet, la deuxième version de Patient... qui débute ainsi :

 

« Saint Jean l'Évangéliste, amené à Rome et soumis au martyre pendant la persécution de Domitien (1), est, au fond de sa prison, visité par saint Pierre. Le prince des apôtres lui apparaît dans une vision et lui annonce que la première Belgique, convertie par ses soins, manque de pasteurs, ceux qu'il avait en­voyés étant morts. » (Fig. N° 23)



(1) Registre, gardé dans les monastères, contenant les noms des morts leur appartenant et le jour de leur décès

(1) Il s'agit de la deuxième persécution, au cours de laquelle l'apôtre aurait été exilé sur l'île de Patmos. Pendant son séjour sur cette île, il écrit l'Apocalypse

Fig. N° 23 Saint Jean (Leben der Heiligen)

La légende nous apprend ainsi qu'il y a une rupture, à un moment donné, dans le processus de christiani­sation, entre 1'élément romain, représenté par Clé­ment, Céleste, Félix,et1'élément grec, en la personne de Patient. Rendons-nous à Lyon ?

La première communauté chrétienne, historique­ment connue et reconnue en Gaule, se fait décimer à Lyon, au cours de l'année 177, sous le règne de Marc Aurèle. À partir de cette date, si nous exceptons l'an 202, an­née de la mort légendaire d'Irénée nous perdons toute trace de l'existence d'une communauté chrétienne à Lyon. D'après notre légende, il existe un vide entre l'élément romain et l'élément grec. Pourquoi ne pas admettre le contraire : un vide entre 1'élément grec et l'élément romain ? Revenons à Lyon.

Au cours de la persécution lyonnaise, un diacre de l'Église de Vienne subit le martyre : preuve de la pré­sence d'une communauté chrétienne à Vienne. Et, ne l'oublions pas, Irénée était évêque de Lyon et de Vienne. Si l'Histoire demeure muette quant à l'exis­tence d'autres communautés chrétiennes en Gaule, l'épigraphie - science qui a pour objet l'étude et la connaissance des inscriptions - témoigne de la pré­sence de collectivités chrétiennes et grecques en Pro­vence.

À Bordeaux, au cours des fouilles du XXe siècle, les archéologues découvrent des médailles du IIe siècle, dans les sépultures chrétiennes du cimetière entourant la première église, dédiée à saint Étienne, et du cimetière de Terre-Nègre.

Rendons-nous à Marseille où le premier évêque historiquement connu, Oserius, est d'origine ro­maine. Lyon, cité romaine, s'honore d'une communauté chrétienne grecque. Phocée, cité grecque, d'une communauté chrétienne romaine. Comprenne qui pourra...

De Lugdunum, carrefour commercial de l'Occident et principal nœud routier des Gaules, partaient cinq grandes routes :

 

  • vers l'Italie ;
  • vers la Méditerranée ;
  • vers l'Aquitaine ;
  • vers la Côte atlantique et l'Armorique ;
  • vers la Belgique et le Rhin. (Fig. N°24)
Fig. N° 24 Voies romaines

Alors, d'où provient cette collectivité chrétienne que nous découvrons dans la capitale des Gaules ?

Mais d'Alexandrie, via Marseille et non d'Italie. En outre, si nous consultons les textes patristiques, la patrologie romaine ne commence qu'au IVe siècle avec le quatuor des docteurs de l'Église latine : Ambroise, Augustin, Grégoire le Grand et Jérôme. Mais admettons, une bonne fois, qu'au cours des deux premiers siècles de notre ère, l'élément grec, le groupe johan­nique, prédominait le groupe paulinien, l'élément romain, et non le groupe pétrinien (1).

Depuis plus de trente siècles, le peuple grec se "disperse" à l'échelle planétaire, et c'est à sa langue que nous devons le terme "diaspora" : dispersion, dissémination. Si nous trouvons à Lyon, ville romaine, une communauté grecque, pourquoi ne pas en dé­duire que des collectivités grecques s'établirent dans d'autres cités gallo-romaines, dont Metz ? Les Grecs devaient y pratiquer le commerce, puisqu'ils étaient des "negociatores ".

À présent, revenus à Metz, consultons la conclusion de la pre­mière version de la légende de Patient qui figure dans le petit car­tulaire de Saint-Arnould :

 

« Consacré et béni par saint Jean, Patient s'éloigne muni du précieux tré­sor de la relique dont il a reçu le dépôt. Arrivé à Metz, il en devient, par la grâce du Tout-Puissant, le pasteur suprême. Il élève alors au dehors de la ville, et du côté du midi, une basilique qu'il consacre à Dieu et à son maître, saint Jean l'Evangéliste, et il y dépose la dent de ce dernier avec douze parcelles de vête­ments des apôtres accompagnées d'autres saintes reliques. Il y institue aussi des clercs pour le service de Dieu, et enfin, après avoir accompli le cours de ses pieux travaux, il s'y endort dans la paix, au temps des empereurs Antonin et Adrien, et du pape Hyginus. » (Fig. N° 25)



(1) Pierre ne parlait que l'araméen. Quant à son séjour à Rome, les Actes des Apôtres l'ignorent. Paul est à Rome et ne rencontre pas Pierre :

"Paul resta deux années entières" – à Rome – "dans le domicile qu'il avait loué : il y accueillait tous ceux qui venaient le trouver. Il prêchait le royaume de Dieu et enseignait en toute liberté, sans empêchement, ce qui regarde le Seigneur Jésus-Christ." (Actes XXVIII – 30-31)

Pas de rencontre avec son supérieur hiérarchique…

Fig. N° 25 Emplacement approximatif de l'édifice de l'élément grec (Ad basilicas)

L'empereur "Adrien", plus connu sous le nom de Hadrien, règne de 117 à 138 ; son successeur, Antonin, de 138 à 161. Hygin, alias, "Hyginus", fils d'un philosophe d'Athènes, occupe le siège apostolique de 136 à 140. Nous pouvons donc conclure que Patient, d'après la légende, meurt en 138. Mais restons à Rome.

   Le prédécesseur du pape Hygin, Télesphore, dirige la communauté chrétienne de 125 à 136 ; tous les deux d'origine grecque. Pie, premier du nom, (140-155), frère de Hermas, un apologiste grec, naît en Illyrie. Anicet (155-166) naît à Émèse, en Syrie. Soter (166-175), nous ne connaissons pas son origine. Quant à Éleuthère (175/189), treizième pape, il est également d'origine grecque. De 125 à 189, en exceptant Soter (neuf années), soit pendant plus d'un demi-siècle, l'élément grec dirige la chrétienté.

À Metz, que nous reste-t-il ou que nous restait-il de cet élément grec du deuxième siècle ? À cet effet, rendons-nous dans l'ancien quartier des Basiliques, Nous y trouvons la basilique Saint-Jean qu'élève Patient qui, par la suite, prendra le nom de basilique des Saints-Apôtres. Lorsque l'empe­reur Constantin transfère son siège de Rome à Constantinople, il bâtit, dans cette ville, une basilique qu'il dédie aux Saints-Apôtres et qui lui servira de sépulture. Pourquoi Constantin abandonne-t-il Rome ? Parce qu'en ce IVe siècle, Rome est, dans le bassin méditerranéen, une forteresse du paga­nisme... Clovis l'imitera puisqu'il élève à Paris la basilique des Saints Apôtres et qu'il y fixe sa sé­pulture. Cette dernière église prendra le nom d'abbatiale Sainte-Geneviève ; aujourd'hui Lycée Henri IV. Revenons à l'église des Saints-Apôtres de Metz, plus connue sous la dénomination d'ab­batiale Saint-Arnould.

Dans le quartier des Basiliques nous y découvrons deux autres sanctuaires dédiés à des saints de la sphère johannique : le prieuré Saint-André et la paroissiale Saint-Bénigne. Les orthodoxes ne consi­dèrent pas Pierre comme le prince des apôtres, mais André comme le premier apôtre. Dans l'Evan­gile de Jean (Chapitre I - versets 35 à 42), le premier disciple que rencontre Jésus est bien André qui va trouver son frère et lui déclare :

 

« Nous avons trouvé le Messie. »

 

Quant à Bénigne, originaire de Smyrne, rappelons ses états de service :

 

« Apôtre légendaire de la Bourgogne où il aurait été envoyé par saint Polycarpe. »

 

Que Patient soit le premier de nos évêques, et non Clément, vous choque quelque peu, et pour­tant... Consultons le Dictionnaire hagiographique Dix Mille Saints, rédigé par les Bénédictins de Ramsgate, en 1988, et recherchons les rubriques Clément et Patient :

 

« Clément - Saint - 23 novembre - (date avec un point d'interrogation) - Premier évêque de Metz, envoyé de Rome pour évangéliser cette région de la Gaule romaine. »

 

« Patient - Saint - 8 janvier –IIe siècle. Il est vénéré comme quatrième évêque et patron de Metz, en France. »

 

Consultons le Dictionnaire d'Hagiographie de Dom Baudot, O.S.B., édité à Farnborough, le 21 mars 1925, en la fête de saint Benoît. Ce dictionnaire possède et le Nihil obstat et l'Imprimatur :

 

« Clément - Saint - Évêque - 23 novembre - IIIe siècle - Venu de Rome dans les Gaules, Clément prêcha l'évangile à Metz, y forma un troupeau de chrétiens qu'il gouverna saintement jusqu'à sa mort. Son corps fut enterré dans une chapelle qu'il avait fait construire hors de la ville. En 1090 on en fit l'éléva­tion pour l'exposer dans la cathédrale ; on le reporta dans le monastère de saint Félix qui fut alors nommé Saint Clément. En 1552, un nouveau monastère fut construit et on y déposa les reliques. Les nouveaux propres de Metz et de Nancy ont la fête le 23 novembre. »

 

« Patient - Saint - Evêque - 8 janvier - IIe siècle - Patient, quatrième évêque de Metz, est vénéré comme patron de cette ville. En 1193, on trouva ses reliques dans l'église de Saint Arnoul... où l'on croit qu'il fut enterré. Le nouveau propre de Metz en fait mémoire. »

 

Dom Baudot extrait ses deux rubriques :

 

  • du Dictionnaire Hagiographique, de Pétin (1850) ;
  • des Fastes épiscopaux de l'ancienne Gaule, de Duchesne (1907).

 

Sans avoir lu, au préalable, les dictionnaires hagiographiques précités, j'arrive aux mêmes conclu­sions que ceux-ci, savoir :

 

  • Patient préexiste à Clément...

 

Passons, à présent, à la composante romaine de l'Église de Metz.

 

 

La Composante Romaine

 

Le premier document écrit concernant la composante romaine remonte au VIIIe siècle, et nous le devons à Paul Diacre. Il s'agit du Liber de episcopis Mettensibus, l'Histoire des Évêques de Metz. Auguste Prost, dans ses Études sur l'Histoire de Metz, nous en donne une traduction :

 

« Après la résurrection de Jésus-Christ, les apôtres se rendent chacun dans le lieu qui leur a été assigné par le Sauveur. Saint Pierre vient à Rome, et de là il dirige ses disciples vers les grandes villes de l'oc­cident. Il envoie à Metz un homme éminent et d'un mérite éprouvé qu'il a auparavant élevé à la dignité pontificale : c'est saint Clément. Suivant l'antique relation, d'autres pieux docteurs partent en même temps pour aller convertir les peuples des principales cités des Gaules.

Parvenu à Metz, saint Clément s'établit, à ce qu'on rapporte, au dehors de la ville, dans les souterrains de l'amphithéâtre, où il construit un oratoire à Dieu, avec un autel consacré à saint Pierre son maître. (Fig. N° 26) Là il prêche le peuple, et l'arrachant au culte des idoles, il le convertit à la vraie foi. Ceux qui connaissent cet endroit assurent que, jusqu'à ce jour, nul serpent ne peut y demeurer et que toute influence pestilentielle est écartée du lieu d'où s'est répandu le souffle du salut. » (Fig. N° 27)

Fig. N° 26 Premier emplacement de Saint-Pierre-aux-Arènes (Ad Basilicas)
Fig. N° 27 Légende de Clément (Dessin Pierre Coustans)

   Les fouilles archéologiques, entreprises par les Allemands au cours des années 1902-1903, confirment l'exactitude de deux points :

 

  • l'origine romaine de Clément ;
  • le lieu " où il construit un oratoire à Dieu."

 

Au cours de ces fouilles, les archéologues dégagent un sanctuaire paléochrétien et le date du IVe siècle. Ce temple n'aura qu'une existence éphémère, puisque les Huns le détruiront, lors de leur in­vasion de 451. (Fig. N° 28)

Fig. N° 28 Découverte du premier sanctuaire ... paléochrétien, lors des fouilles de 1902 (Arch. dép. / Dépôt Paulus)

Quant à l'origine romaine de Clément, je la détermine grâce à la découverte de Tohnlampen, dans le cimetière attenant à notre sanctuaire paléochrétien. Ces lampes, en terre réfractaire, nous ne les trouvons qu'en Italie ainsi qu'à Trèves, ville impériale et fortement romanisée. Puisque rares dans la nécropole voisine du Sablon et dans d'autres nécropoles de la région, nous pouvons en déduire que les Médiomatrices, après plusieurs siècles de romanisation, avaient conservé un certain celtisme. Et ce celtisme des édiles de notre cité entraînera le rejet de Clément, le Romain.

Existe-t-il à Metz intra muros, et ce, avant le seizième siècle, un sanctuaire qui lui soit dédié ? Non ! Le monastère, érigé sur son mausolée, prend-il son nom ? Encore non ! Mais celui de Félix... Il s'agit de Félix de Nole, syrien d'origine, né en Campanie, et non de Félix, deuxième successeur de Clément et Romain comme lui. Après la translation des reliques de Clément à Metz, par Hériman, au cours de l'année 1090, et après son retour à l'abbaye Saint-Félix, cette dernière prendra le nom tel que nous le connaissons de nos jours : abbaye Saint-Clément. À partir de cette date, nous trouvons, dans l'absidiole du transept occidental de la cathédrale romane, un autel qui lui est dédié. Dans la hiérarchie des autels, il n'occupe que la troisième place : le premier, le maître-autel, est consacré à Étienne ; le deuxième, dans l'absidiole du transept oriental, à l'un des saints les plus populaires, Ni­colas, protecteur des prisonniers, des victimes d'erreurs judiciaires, des enfants, des jeunes filles, des marins et des voyageurs ; patron en outre de la Russie, de la Grèce, de la Lorraine, d'Amster­dam et de New York.

Mais revenons à l'autel Saint-Clément qui n'aura qu'une existence éphémère puisqu'il cédera sa place à Notre-Dame-la-Tierce. Nous ignorons la date exacte du changement de propriétaire, mais nous pouvons retenir qu'elle se situe avant 1365. En effet, nous savons, grâce aux Anciens Pouillés, publiés par Nicolas Dorvaux, qu'au cours de cette année 1365, Albéricus, archidiacre de Metz. fonde deux chapellenies à Notre-Dame-la-Tierce(1). Connaissant les mésaventures de Clément à Metz, il nous faut, à présent, parler de sa date d'arrivée à Metz

Selon Paul Diacre :

          «  Il » - saint Pierre -« envoie à Metz un homme éminent et d'un mériteéprouvé qu'il a auparavant élevé à la dignité pontificale : c'est saint Clément. Suivant l'antique relation, d'autres pieux docteurs partent en même temps pour aller convertir les peuples des principales cités des Gaules. »

 

Permettez-moi de vous lire un extrait d'une antique relation, que je relève dans l'Histoire des Francs de Grégoire de Tours (538-594) :

 

« Dans le même temps, » - sous l'empereur Dèce (249-251) – « sept hommes ordonnés évêques furent en­voyés pour prêcher dans les Gaules, comme le rapporte l'histoire de la passion du saint martyr Saturnin ; elle dit en effet :

 

"Sous le consulat de Decius et de Gratius, d'après le fidèle souvenir qu'on en conserve, la ville de Toulouse possédait déjà son premier et son grand évêque, saint Saturnin. Ces missionnaires dés Gaules furent, chez les Tourangeaux, l'évêque Gatien ; chez les Arlésiens, l'évêque Trophime ; à Narbonne, l'évêque Paul ; à Toulouse, l'évêque Saturnin ; chez les Parisiens, l'évêque Denys ; chez les Arvernes, l'évêque Austremoine ; chez les Limousins, l'évêque Martial. " »

 

   Cette antique relation nous apprend que la première mission romaine remonte au milieu du troi­sième siècle. Clément fait-il partie de cette première vague ? A priori je ne le pense pas. En effet, au cours de la persécution générale de Dioclétien, inaugurée en 303 et qui se poursuit sous ses succes­seurs jusqu'aux édits de tolérance de Galère, (311) - l'instigateur de cette persécution - de Maxime (312) et de Constantin (313) - plus connu sous le nom d'édit de Milan -, nous ne déplorons aucune victime dans l'Église de Metz. En conséquence de quoi, nous pouvons affirmer :

 

Ø soit que le christianisme ne s'était pas encore implanté dans notre région ;

Ø soit qu'il y existait à l'état embryonnaire.

 

En tout état de cause, si nous admettons la venue de Clément, au cours du troisième siècle, c'est à l'un de ses successeurs qu'il faut attribuer l'édification de Saint-Pierre-aux-Arènes. En effet, l'édit de Milan ne reconnaît pas le christianisme comme religion officielle mais le tolère. Pour la reconnais­sance officielle du christianisme, il nous faut attendre le règne de Théodose, premier du nom, sur­nommé le Grand, empereur de 379 à 395. Par l'édit de Thessalonique (380), la secte chrétienne de­vient la religion de l'Empire romain. À partir de cette date, la hiérarchie de l'Église se recrute parmi les dignitaires des grandes cités de l'Empire. De l’origine romaine de l’Église de Metz, passons à la troisième composante.

La Composante Messine

 

« Dans la vie du Romain » - selon 1999 - Encyclopædia Universalis – « les rites et les observances comptaient plus que les connaissances des dieux. L'accomplissement des rites était assuré, pour la reli­gion officielle, par les représentants de la cité qui en imposaient le respect. La première obligation rési­dait dans le respect de la qualité religieuse des jours. Le calendrier même était matière de religion…. » 

 

Nous pouvons donc considérer la religion romaine comme une religion politique, une religion de la raison d'État. Du fait qu'il n'existe pas de caste sacerdotale, la curie - sénat municipal - exerce, à l'échelon de la cité, le pouvoir religieux avec les magistrats ainsi qu'avec le prêtre. Ce dernier, le flamine municipal, nommé annuellement ou à vie par la curie, représente l'incarnation du sacré. Dépositaire du droit sacré, il ne contrôle que la régularité des actes religieux :

 

« Une grande partie du culte » - selon John Scheid – « notamment les sacrifices publics, les vœux, les dé­dicaces, les prises d'auspices et la divination, incombait aux autorités politiques élues… »

 

Aussi, après l'édit de Thessalonique précité, la curie ne veut-elle pas perdre ses prérogatives reli­gieuses et nomme-t-elle le responsable de la nouvelle religion, un évêque qu'elle choisit parmi ses membres. En clair, les Messins, comme tous les citoyens des cités de l'Empire, abandonnent leur défroque, mais conservent le pouvoir religieux. Auparavant l'ancienne divinité protectrice de la cité cède sa place à Étienne, le protomartyr. Étant donné que la législation romaine interdit toute sépul­ture intra muros, les nouveaux chrétiens, recherchent une relique ayant appartenu à Étienne et le représentant. Leur choix se porte donc sur une pierre ayant servi à sa lapidation.

À la fin du quatrième siècle, et ce jusqu'au milieu du cinquième siècle, trois composantes du christianisme cohabitent. Comment se passe cette cohabitation ? Assez mal... Fort opportunément les Huns quittent la Pannonie, comme nous l'apprend Grégoire de Tours :

 

« Les Huns étant donc sortis de la Pannonie, comme quelques-uns le rapportent, arrivent la veille même du saint jour de Pâques à la ville de Metz. Ils ravagent la campagne, et quant à la ville, ils la livrent aux flammes, passent le peuple au fil de l'épée, et tuent les prêtres du seigneur eux-mêmes au pied des saints autels. Nul endroit ne demeura à l'abri de l'incendie, si ce n'est l'oratoire du diacre saint Étienne, pre­mier martyr. Je m'empresserai de raconter ce que j'ai appris de quelques personnes au sujet de cet oratoire. Elles disent qu'avant l'arrivée des ennemis un homme pieux vit, dans une vision, le bienheu­reux diacre Étienne qui conférait avec les saints apôtres Pierre et Paul sur ce malheur, et qui disait :

 

"Je vous conjure, mes seigneurs, d'empêcher par votre intercession que la ville de Metz ne soit brûlée par les ennemis, car il s'y trouve un lieu qui contient les restes de mon humble corps. Faites plutôt que ses habitants éprouvent que je puis quelque chose auprès du Seigneur ; et si les crimes du peuple se sont tellement accumulés qu'on ne puisse faire autrement que d'abandonner la ville à l'incendie, que du moins cet oratoire ne soit pas consumé. "

 

Ceux-ci lui répondirent :

 

"Va en paix, très-affectionné frère ; ton oratoire seul sera préservé des flammes quant à la ville, nous ne pourrons rien obtenir, parce que la sentence de la justice divine est déjà portée contre elle. Les péchés du peuple ont prévalu, et le cri de sa méchanceté est monté jusqu'à Dieu. C'est pourquoi la ville sera brûlée par le feu."

 

Il est donc hors de doute que c'est par leur intercession que dans le saccagement de la ville l'oratoire est demeuré intact. »

 

Cette relation nous informe que les Huns détruisent les premiers établissements chrétiens, situés dans les faubourgs, et que, seul, l'oratoire Saint-Étienne demeure intact. Nous pouvons ainsi déduire que les premiers chrétiens avaient péché et que les nouveaux chrétiens avaient trouvé grâce devant Dieu, suite à l'intervention d'Étienne auprès des apôtres Pierre et Paul. Victoire des fidèles d'Étienne sur ceux des apôtres Pierre et Jean. Étienne devient, à présent, le patron de la cathédrale et du dio­cèse de Metz.

La sauvegarde miraculeuse de l'oratoire s'explique par le remparement de la cité. Pour éviter leur destruction, lors des invasions de barbares, les cités devaient assurer leur propre défense en se rem­parant. Mais laissons la parole à Pierre Rocolle, auteur de "2000 ans de fortification française"  :

 

« Pour faire échec à de telles menaces il devenait nécessaire que chaque cité fût en mesure de subir un siège et ceci supposait deux catégories de travaux : les villes qui avaient été fortifiées jadis devaient restaurer leurs remparts et les autres devaient être pourvues d'urgence d'une enceinte.

Un tel programme comportait une obligation supplémentaire. Pour que les cités, fussent capables d'as­sumer leur autodéfense avec ou sans l'appui d'une garnison, il fallait que le périmètre de leurs remparts ne fût pas démesuré. Or deux siècles de paix avaient amené les agglomérations à se dilater sur une vaste superficie et de sévères contractions s'imposaient pour aboutir à des enceintes défendables. Il s'agissait à n'en pas douter de mesures impopulaires, et, malgré la crainte des barbares, les citadins pouvaient difficilement accepter de sacrifier tous les faubourgs périphériques et une bonne partie des quartiers centraux.

Aussi la fortification des cités gallo-romaines fut-elle obtenue par décision impériale et malgré les mesu­res successives l'œuvre ne fut réalisée que progressivement. »

 

Les Huns - peuple de nomades - ne disposent pas d'engins de siège, aussi, à l'approche d'une ville, se contentent-ils de piller les faubourgs et de les incendier ensuite. Saint-Étienne se trouvant au cœur de la cité remparée ne peut être ni pillé ni incendié.

Après l'édit de Thessalonique, beaucoup de cités n'adhèrent pas au christianisme et continuent de pratiquer la religion traditionnelle de Rome. Pour y mettre un terme, Théodose promulgue plusieurs édits :

  • Interdiction des opérations divinatoires (381) :

  • Interdiction du culte domestique des dieux (392) ;

  • Fermeture des temples (392) ;

  • Donation des anciens temples aux chrétiens (392). (Fig. N° 29)

Fig. N° 29 Théodose accorde l'investiture à un haut fonctionnaire (Histoire romaine / Léon Homo

Mais revenons à l'orientation du temple qui ne s'établissait pas par rapport au nord géographique, mais par rapport à la ligne Nord-Sud de la ville ; en clair, par rapport au cardo (Avenue Robert Schuman, rue Serpenoise, Rue Taison, etc.). Parallèle au decumanus (En Foumirue), nous pouvons ainsi conjecturer que son chevet donnait sur la place d'Armes, que l'autel sacrificiel se trouvait place Saint-Étienne. Le temple romain se situait ainsi dans la nef de notre cathédrale. (Fig. N° 30)

Connaissant ce lieu de culte, élément majeur de la Ville sainte, il est temps de nous familiariser avec les éléments la constituant.

Fig. N° 30 Emplacement approximatif du sanctuaire de la divinité tutélaire de la cité messine
Les Trois Éléments Composant la Ville Sainte

 

Pour nous familiariser avec ces éléments, consultons Alain Erlande-Brandeburg dans son œuvre "La Cathédrale". Il nous présente la Ville sainte qui servit de "référence pour nombre de diocè­ses" :

" La restructuration de la ville sainte

Facilitée par les mesures d'ordre général prises par le souverain – Charlemagne -, la restructu­ration du quartier religieux a été particulièrement importante par la remise en cause d'un équili­bre défini au moment de la reconnaissance du christianisme. La ville sainte se trouva considéra­blement amplifiée pour répondre à son nouveau rôle. Il n'est pas toujours aisé de mesurer l'am­pleur des bouleversements, tant les documents qui les concernent sont allusifs et les plans d'une interprétation délicate. S'y ajoute une autre difficulté qui tient à la chronologie : le mouvement lancé à l'époque carolingienne s'est poursuivi bien au-delà. La datation des différentes étapes ne se définit pas toujours précisément, même si les résultats paraissent assurés.

Par chance, c'est la ville épiscopale dans laquelle s'est opérée la réforme religieuse qui fournit le plus grand nombre de précisions d'ordre architectural. Son rôle pilote permet d'imaginer qu'elle servit, dès l'origine, d'élément de référence pour nombre de diocèses. Au VIIIe siècle, l'ensemble cathédral était formé de Saint-Étienne, Saint-Pierre, Notre-Dame et le baptistère, auxquels s'ajoutait la domus episcopi. Il ne paraît pas que Chrodegang ait apporté à cette structure an­cienne des modifications importantes, si l'on fait abstraction du renouvellement du décor par un nouveau, beaucoup plus élaboré. Ainsi dans les sanctuaires de Saint-Étienne et de Saint-Pierre-le-Majeur. Ces édifices sont dits se trouver, à compter de cette époque, infra domum, c'est-à-dire à l'est du palais épiscopal, lui-même situé à l'ouest de la façade occidentale du XIXe siècle. L'ana­lyse du plan publié par François et Tabouillot, avant la destruction des bâtiments au sud de la cathédrale lors de la réalisation de la place d'armes, permet de les localiser avec une certaine précision. La ville sainte se répartissait alors en deux autres ensembles : la domus episcopi et l'enclos canonial, ce dernier destiné aux chanoines et au personnel qui leur était attaché. Il com­prenait, selon la règle, le réfectoire, la salle chauffée, le dortoir, les chambres, le poêle, la cuisine. Ils se trouvaient disposés autour d'un cloître situé au sud de la cathédrale, dont les galeries enca­draient un jardin. Deux autres édifices religieux donnaient également sur ce cloître : Saint-Pierre-le-Vieux et Saint-Paul. Cet ensemble de bâtiments, dont l'organisation paraît évidente, se trouvait enfermé dans une clôture de pierre fermée par une porte gardée par un portier et son adjoint, qui ne s'ouvrait qu'à l'aube pour se fermer à complies. La vie des chanoines se déroulait en grande partie à l'intérieur de cet enclos fortement circonscrit, suivant un rythme parfaitement ordonné par la vie communautaire : prières, repas pris en commun. L'aménagement intérieur du réfectoire était précisément défini avec la place pour le lecteur et les sept tables : la première pour l'évêque, l'archi-diacre, les hôtes et les étrangers ; la deuxième pour les prêtres ; la troisième pour les dia­cres ; la quatrième pour les sous-diacres ; la cinquième pour les clercs mineurs ; la sixième pour les abbés et les invités du prieur ; la septième pour les clercs du dehors. Malgré les nombreuses questions que soulève encore l'aménagement de l'enclos canonial de Metz, il demeure un témoi­gnage unique pour l'époque."

 

L’auteur ne nous présente que les deux éléments tournés vers Dieu :

 

  • la domus episcopi, que nous appellerons le domaine épiscopal ;

  • l'enclos canonial.

     

    Le domaine épiscopal se composait, à un moment donné de son histoire, de :

     

  • la cathédrale Saint-Étienne ;

  • Sainte-Marie ou Notre-Dame-la-Ronde :

  • Saint-Pierre-le-Majeur ou Saint-Pierre-aux-Images ;

  • Saint-Gall ;

  • Le baptistère Saint-Jean-Baptiste :

  • la résidence du prélat. (Fig. N° 31)

     

Fig. N° 31 Domaine épiscopal

L’enclos canonial comprenait, quant à lui :

 

  • la collégiale Saint-Paul ;

  • Saint-Pierre-le-Vieux ;

  • Notre-Dame-de-Lorette ou la chapelle des Foës ;

  • le cloître ;

  • l’école du Chapitre ;

  • la cuisine ;

  • le réfectoire ;

  • la salle chauffée ;

  • le dortoir ;

  • les chambres. (Fig. N° 32)

Fig. N° 32 Enclos canonial

Mais aucun auteur ne s’est intéressé, jusqu’à présent, à la troisième composante de la Ville sainte (à Metz), celle tournée vers le prochain :

 

  • la domus Dei ou l’Hôtel-Dieu.

 

Rien à Metz ne semble le rappeler, et pourtant...

L’Hôtel-Dieu

 

En parcourant les "Siècles monastiques", par M.D. Knowles, dans la "Nouvelle Histoire de l'Église", nous lisons :

 

« Une sorte de règle pour "chanoines" fut établie par saint Chrodegang de Metz (715-766) à partir de la Règle de saint Benoît et autres sources. Quand Charlemagne essaya de réformer et d'unifier tous les groupes de clercs, cette règle devint un élément important de l'institutio canonicorum (de l'institution des chanoines) et fut promulguée en 816-817 par le concile d'Aix-la-Chapelle. »

 

Le concile d’Aix se tient au palais impérial deux ans après la mort de Charlemagne, sous le règne de son fils Louis, premier du nom, et pendant la vacance du siège épiscopal de Metz (791 à 819). Cependant, un clerc de l’Église de Metz, Amalaire, non seulement y assiste mais y joue un rôle im­portant, si nous nous référons aux Bénédictins dans leur "Histoire de Metz" :

 

« On ne ſait pas précisément ſi Amalaire étoit déjà Abbé ou ſeulement ſimple Moine, lorsqu’on lui confia la direction de l’Ecole du Palais, à la place de Claude qui venait d’être fait Evêque de Turin ; ce qu’il y a de certain, c’eſt qu’il étoit à la Cour, lorſqu’il travailla, en 816 ou dès 815, à la Regle des Chanoi­nes, puiſque l’empereur Louis-le-Débonnaire lui fit ouvrir à cet effet la Bibliotheque Impériale. »  

 

   Intéressons-nous, à présent, à un second clerc de l'Église de Metz, Aldric, contemporain d’Amalaire. S’il n’assiste pas au concile d’Aix, il applique les décisions des pères conciliaires, lorsqu’il quitte Metz, après son élection au siège épiscopal du Mans. Restons en compagnie des Bénédictins

 

« L’empereur Louis, ſur ſa réputation, le fit revenir à la Cour malgré lui, & le prit pour ſon Aumônier & ſon confesseur ; mais il n’y demeura que quatre mois. Francon Evêque du Mans étant mort, Landran Archevêque de Tours, Roricon Comte du Mans & tous les Nobles du Diocèſe, avec le clergé & le Peu­ple, élurent Aldric pour leur Evêque. L’Empereur y conſentit, Drogon donna ses démiſſoires adreſſés tant à l’Archevêque de Tours, qu’à l’Evêque élu qui était Prêtre de ſon Egliſe ; & ce grand homme fut ſacré ſolemnellement, à l’âge de trente-deux ans, dans l’Egliſe Cathédrale du Mans, par Landran ſon Métropolitain & les Evêques de la Province, le Dimanche vingt-deuxième de Décembre 832. Dés la premiere année de ſon épiſcopat, Aldric fit conduire de l’eau dans la ville du Mans, où elle était trés-rare, & commença à faire bâtir un Cloître pour les Chanoines, qui étant disperſés parmi la Ville, ne pouvoient commodément aſſister aux Offices Divins. Il fonda ou rétablit pluſieurs Monaſteres & juſqu’à ſept Hôpitaux »

 

Le Concile d’Aix élabore donc la nouvelle structure de la Ville sainte, tandis qu’Amalaire instaure une nouvelle règle des Chanoines en s’inspirant de celle de Chrodegang. Quant à cette dernière, le chapitre 32 nous apprend que :

 

« Il leur (chanoines) permet auſſi la diſpoſition des aumônes qui leur ſeroient données pour leurs Meſſes, pour la Confeſſion et l’aſſiſtance des Malades ».

 

   Toujours en compagnie des Bénédictins, passons au chapitre 34 de la règle de Chrodegang qui traite des matriculiers (les nécessiteux) :

 

« ll ajouta qu’ils se confeſſeroient au même Prêtre deux fois l’an, en Carême & au mois d’Octobre ; qu’en chaque Matricule il y auroit un Primicier pour veiller ſur leur conduite ; qu’en venant à l’instruction ils découvriroient au Prêtre Cuſtode leurs beſoins ſpirituels & corporels ; que les indoci­les ſeroient effacés de la Matricule, & d’autres mis en leur place ; enfin que les jours d’inſtruction on leur diſtribueroit du pain, du vin, du lard ou du fromage, & de l’argent pour le bois. Ce qui montoit par an à deux cens muids de froment, soixante porcs gras, vingt-quatre muids de vin & douze quantités de livres de fromage. »

 

Antoine Furetière nous définit ; dans son "Dictionnaire Universel" (1690), la matricule :

 

« … chez les Auteurs Ecclésiastiques il est fait mention de deux sortes de matricules, l’une qui contenait la liste des Ecclésiastiques, l’autre celle des pauvres qui estoient nourris aux dépens de l‘Église. On ap­pelait aussi matricule, une maison où les pauvres estoient nourris, et qui pour cela avoit certains reve­nus affectez. Elle estoit d’ordinaire bastie à la porte de l’Eglise ; d’où vient qu’on a donné quelquefois ce nom à l’Eglise même. »

 

La nouvelle structure, élaborée par le concile d'Aix, comprend, à présent l'Hôtel-Dieu, et le devoir de charité n'incombe plus à l'évêque mais au seul chapitre. Pour lui permettre de mener à bien ce devoir de charité, les revenus de chaque église, gérés en commun jusqu'à présent, se séparent en deux menses : la mense épiscopale revient à l'évêque ; la mense canoniale, aux chanoines. Ce qui, à terme, enrichira les chapitres. Retenons qu’après 916, les Maisons de Dieu, les fameux Hôtels-Dieu vont se généraliser à proximité des cathédrales. (Fig. N° 33)

Fig. N° 33 Hôtel-Dieu de Rouen

 

Mais revenons à Amalaire, auteur de la nouvelle "institutio canonicorum" en compagnie des Bé­nédictins :

 

 

 

« Cette Regle est diviſée en cent quarante-cinq articles ou chapitres, dont il n’y a que les cent treize pre­miers qui ſoient d’Amalaire. Les trente-deux autres avec la Préface y ont été ajoutés par les Peres du Concile tenu à Aix-la Chapelle en 816. Les Chanoines de Metz ne voulurent point adopter les articles qui étoient d’Amalaire, mais ſeulement ceux du Concile d’Aix-la-Chapelle, comme ſupplément à la Re­gle que leur avoit donné Chrodegang ;… »

 

 

 

Si notre chapitre cathédral adopte les articles des Pères conciliaires(1), mais rejette ceux d’Amalaire, ceux-ci ne devaient être qu’une nouvelle mouture de la Règle de Chrodegang. Quant à Aldric, à peine arrivé au Mans, il fonde, entre autres "sept hôpitaux".

 

Amalaire s'implique dans les travaux pré-conciliaires et conciliaires ; Aldric dans des travaux post-conciliaires… Nous pouvons donc conjecturer, au vu des réalisations de ces deux clercs de l'Église de Metz, qu'ils n'ont fait qu'élaborer et réaliser ce qui préexistait au Concile d'Aix-la-Cha­pelle dans l'Église de Metz. Aussi nous faut-il localiser l'Hôtel-Dieu de la Ville sainte de la Cité messine.

 

 
Le Xenodochium

 

   Aucun nom de rue à Metz ne rappelle l’existence d’un Hôtel-Dieu. Ce phénomène s’explique par le fait que le terme "Hôtel-Dieu" n’apparaît que vers le milieu du treizième siècle et qu’à cette date l’hospice Saint-Nicolas était déjà municipalisé. Et selon Loredan Larchez :

 

« Une bulle du pape Innocent III (1206) est le premier titre qui fasse mention d’un hôpital à Metz en Neufbourg "Hospitalis Metensis in novo suburbio positi". »

 

L’un des canons du concile de Nicée (325) recommande aux évêques de créer un xenodochium pour accueillir les voyageurs et les pauvres. Depuis le quatrième siècle jusqu’au milieu du trei­zième, les hospices dirigés et gérés par les moines ainsi que par les chanoines se dénommaient xe­nodochia. Consultons un dictionnaire latin-français :

 

« Xenodochium. Neutre. Édifice destiné à recueillir les étrangers ; hôpital pour les étrangers. »

 

Suivant leur implantation dans la cité, les xenodochia assumaient une ou plusieurs missions : 

 
  • Hébergement des étrangers et des pèlerins ;

  • Hôpital ;

  • Asile de vieillards ;

  • Asile d’aliénés ;

  • Refuge des enfants abandonnés :

  • Orphelinat.

En clair, nous pouvons définir le xenodochium comme un lieu d’assistance, monastique ou épis­copal, au haut Moyen Âge. Nous en découvrons dans plusieurs villes :

  • Auxerre : celui de la cathédrale Saint-Étienne et celui des pauvres, près de la basilique Saint-Germain ;

  • Reims ;

  • Soissons ;

  • Tours ;

  • Trèves.

Mais revenons à Metz. Le chapitre 34 de la Règle de Chrodegang recommande au chanoine cus­tode de s'occuper des "besoins spirituels et corporels" des matriculiers qu'il accueille dans la matri­cule, cette maison de l'aumône qui était un xenodochium réservé aux seuls indigents admis au ser­vice de l'Église.

Dans sa thèse de doctorat en médecine, Patrick Lanotte se réfère aux Scriptores Rerum Merovin­gicarum (75, t. II, p. 411) :

 

« À la même époque, à Metz, il est écrit dans les scriptores rerum merovingium que " la matricule reçoit ceux qui sont admis au service de l’église ; les autres trouvent un gîte au xenodochium avec les hôtes pauvres de passage." »

 

Poursuivons nos investigations en consultant l’œuvre de Roch-Stéphane Bour "Les Églises anté­rieures à l'An Mil" :

 

« N° 40. Sainte-Marie in Xenodochio » - qu’il traduit à tort - « … ou en Citadelle …»

 

Situons ce sanctuaire en compagnie du même auteur :

 

« Emplacement.- Il est très probable que Ste-Marie a toujours été à la même place ; cet établissement religieux était situé dans la partie sud-ouest de la ville, à l’intérieur de l’enceinte, à l’endroit du square devant l’hôtel du gouverneur. Les dernières traces du passé, porte d’entrée du XIe siècle, restes de l’église, etc. ont été enlevées lors des travaux de nivellement en 1901 et 1902. » (Fig. N°34)

 

Fig. N° 34 Portail roman de l'abbaye Ste Marie (Photo Prillot)

L’abbaye Sainte-Marie possédait-elle un xenodo­chium ? Ou le xenodochium se transforme-t-il en abbaye ?

Dans la "Vie de l'abbé Jean de Gorze" un comte palatin Hamedeus est enterré "in basilica beatae Mariae, qui dicitur ad xenodochium". Ce sanctuaire, dédié à la Vierge Marie, se situait-il près d'un xenodochium ?

Dans sa note N° 37 – page 119 -, Roch-Stéphane Bour nous fait découvrir un troisième xenodochium, mais il n'en dénombre que deux puisqu'il ne retient pas Saint-André in Xenodochio :

 

« À Metz, il y avait deux Xenodochia, auxquels on pourrait d’abord penser : celui dont nous parlons et un autre, placé dans un faubourg et occupant un terrain qui appartenait à l’abbaye de Saint-Clément ; il est mentionné comme "xenodochium suburbii Metensis", dans le 2e li­vre des "Miracles de saint Clément" (en latin) édit. Sauerland, p. 35, donc pour le temps entre 1090 et 1121.- Est-ce ce dernier que Dorvaux avait en vue quand il fait remonter l'hospice de Saint-Ni­colas au IXe (= XIe ?) siècle »

 

D’après cette note, l’hospice Saint-Nicolas n’a pas été créé ex nihilo mais prend le relais d’un xenodochium de l’abbaye Saint-Clément : ce qui me paraît plus conforme à la réalité.

Dans les "Anciens Pouillés du Diocèse de Metz", Nicolas Dorvaux nous apprend que :

 

« Abbaye de Ste-Marie, ordre de St. Benoît.- Adalbéron II , évêque de Metz fonda ce monastère vers l'an 995 ; il le fit bâtir à côté de celui de St. Pierre, en place d'un petit hôpital ruiné… »

 

Comme Roch-Stéphane Bour, dans une note en bas de page, nous renvoie à la page 96 du Tome II des Bénédictins, consultons ces derniers :

 

« De retour à Metz, il bâtit l’Abbaye de sainte Marie en place d’un petit hôpital presque ruiné, situé près du monastère de S. Pierre, qui n’avoit rien de distingué que d’être dédié à la mere de Dieu : d’où vint à ce nouvel établissement le nom de sainte Marie. »

 

Nous voilà sûrs qu’un xenodochium messin était dédié à Marie, avant l’an mil. Mais revenons à l'œuvre de Roch-Stéphane Bour :

 

« N° 52. Saint-andré in xenodochio.- C’est la première mention que nous rencontrons de ce sanctuaire dans notre histoire locale ; je dirai que c’est probablement aussi la dernière – à moins d’une trouvaille exceptionnelle. Son emplacement est indiqué par la liste stationnale ; la partie de la ville à l’intérieur de l’ancienne porte de la Citadelle détruite vers 1902.

C’est tout ce que nous en savons.

Mais nous connaissons une autre église sous le vocable de Saint-André située au Sablon, au quartier des basiliques. »

 

Emplacement impossible à situer… Le prieuré Saint-André possédait-il un xenodochium ? Ou le xenodochium se transforme-t-il en prieuré ?

Convaincus, à présent, et ce grâce à la Règle de Chrodegang, aux "Scriptores Rerum Merovingi­carum", aux "Églises Antérieures à l'An Mil", aux "Anciens Pouillés du Diocèse de Metz" ainsi qu'aux Bénédictins qu'il existait, dans la Cité messine, plusieurs xenodochia, il ne nous reste plus qu'à situer ceux dépendant du Chapitre.

Le Domaine de la Charité

 

Pour le localiser dans la Ville sainte, domaine essentiellement tourné vers le prochain, recourons à Alain Erlande-Brandeburg :

 

« Il est malheureusement délicat de mieux préciser la carte de ces institutions charitables intra muros, dont l’entretien incombait donc aux chanoines. Il semble que, dans ce domaine comme dans bien d‘autres, le Nord ait été plus avantagé que le Midi. On peut même admettre que chaque diocèse était doté d’un tel Hôtel-Dieu dont les dimensions et l’importance pouvaient être variables. Dans la mesure où l’on trouve quelques précisions d’ordre topographique, on peut affirmer que le voisinage de la ca­thédrale est le cas général. On en a vu les différentes raisons exposées à l’époque carolingienne : la proximité facilitait l’œuvre de charité à laquelle se trouvait astreint tout chanoine. »

 

Suivons les indications de cet auteur et cherchons dans "le voisinage de la cathédrale". Et les Bénédictins de nous le confirmer lorsqu'ils évoquent la réforme du chapitre cathédral qu'entreprend le cardinal d'Aigrefeuille, au cours de l'année 1380.

 

« L'aumônier fut établi au commencement du neuvième siècle pour présider à l'hôpital bâti auprès du cloître de la cathédrale. »

 

Monseigneur Jean-Baptiste Pelt, dans ses "Etudes sur la Cathédrale de Metz" nous renseigne sur les nouvelles charges de l'aumônier, consécutives à la réforme du cardinal d'Aigrefeuille : 

 

« L’aumônier (eleemosygnarius) ou "grand aumônier", chargé de faire, en carême spécialement, des aumônes aux pauvres et de diriger l’hôpital dit des pauvres clercs, placé d'abord sous le vocable de saint Nicolas, puis de sainte Reinette. Cet hôpital était situé rue des Clercs, à laquelle il a donné son nom. Un "petit aumônier" était sous les ordres du grand aumônier. »

 

Cet hôpital n’étant pas tourné vers le prochain, rendons-nous dans un ancien lieudit, près de la cathédrale : En Chambres, avec une désinence plurielle alors que, de nos jours, place de Chambre s'écrit au singulier depuis que nous avons perdu le souvenir de ses origines. Si nous suivons Au­guste Prost dans son œuvre "La Cathédrale de Metz", cet auteur explique le toponyme par le fait que les chanoines, abandonnent la règle de Chrodegang et le dortoir en commun pour s'installer dans des chambres particulières … dans ce lieudit. Mais, au treizième siècle, le mot chambre dési­gne également une "maison pour osteler", une maison pour donner l'hospitalité. À nous de trouver, dans ce secteur, une ou plusieurs "maisons pour osteler".

Intéressons-nous à l’expulsion des dames de Sainte-Marie, lors de la construction de la citadelle, au cours de l’année 1556. Selon les Bénédictins, « il fallait renverser trois Églises », et ces derniers nous les énumèrent, dans une note en bas de page :

 

« Ces trois Egliſes étaient celles des Templiers, des Dames de ſaint Pierre & de ſainte Marie. Les Dames de ſainte Marie furent, comme on l’a dit ailleurs, relogées à l’hôpital du petit ſaint Jean ; celles de ſaint Pierre, en la Commanderie de ſaint Antoine, & les Chevaliers eurent pour indemnité, l’hôtel qu’ils poſſédent ſur les murs. »

 

En 1556, ces braves dames s'installent à nouveau dans un hospice que les chevaliers de Malte oc­cupaient depuis l'année 1194, comme nous le confirment les Bénédictins :

 

« Quant aux Chevaliers de Malthe, on ne ſait en quel temps préciſément ils furent établis à Metz ; mais ce qu’il y a de certain c’eſt que dès l’an 1194  l’Evêque Bertram leur donna le fief d’Augny ſous-Grimont.

Ils occuperent d’abord une Egliſe & une maiſon appelées l’Egliſe & l’hôpital du petit ſaint-Jean, ſituées au bout de la place de Chambre, dans l’emplacement où ſe trouve actuellement l’Abbaye de ſaint Louis, ci-devant de ſainte Marie. Il y avoit même déjà des Commandeurs en 1254, conformément aux arrange­ments que l‘ordre venoit de prendre pour tirer le meilleur parti poſſible de ſes revenus. »

 

Restons en compagnie de nos mêmes informateurs :

 

« Il paroît par un titre conſervé dans les archives du château de Voulaine-les-Templiers, en Bourgogne, où ont dépoſés tous les titres de la Commanderie de Metz, que les Chevaliers de Malthe vivoient encore en communauté en 1323. Ce titre commence et finit en ces termes :

 

"Nous Freires Convairs de Cirkes, Maîtres Commandeurs des Maxons de l'Oſpital ſaint Jehan en chambres de Més & dou Temple, en l'Eveſchier de Més, & Freires Hanris de Wolleſtorf, & Freires Maitheus, Chaipelains de la maxon de Més, & freires Watiers d'Ennery ke ſont "Freires de notredit Oſpital, faiſons ſçavoir… l'an de graice notre Signor m.ccc.&xxIII , lou "lundy après feſte ſaint Jehan Baptiſte." » (Fig. N° 35)

Fig. N° 35 Armoiries de Voulaines-les-Templiers

Nous sommes certains, à présent, qu'il existait, En Chambres, un hôpital : le petit Saint-Jean. Les chevaliers de Malte prennent-ils, à cet endroit, la succession du chapitre cathédral ? Et pourquoi pas… Quant à cette dénomination, le petit Saint-Jean, Gérard Tenque (1) fonde, au cours de l'année 1113, l'ordre des hospitaliers de Saint-Jean de Jérusalem. Chargés de l'accueil des pèlerins qui se rendent en Palestine, les Hospitaliers desservent et défendent un hôpital placé sous le vocable de Saint-Jean Baptiste. Lors de la chute du royaume franc, ils se réfugient à Chypre (1291), puis conquièrent l'île de Rhodes (1309). Chassés de cette île par Soliman II (1522) Charles-Quint leur cède l'île de Malte (1530), et l'ordre prend le nom de Chevaliers de Malte.

Revenons à Metz où ils occupent l'hôpital du petit Saint-Jean (2) et situons cet hospice : il donnait sur l'actuel quai Paul Vautrin. De nos jours, l'impasse Saint-Jean rappelle cet édifice, tourné vers le prochain. Elle prend naissance rue du Moyen-Pont, passe sous le quai Paul Vautrin et débouche sur la rive droite du bras de la Moselle, au pied du Moyen-Pont. Quant aux anciens auteurs, ils appe­laient ce débouché : abreuvoir du petit Saint-Jean. (Fig. 36)



(1) Gérard Tenque, comte de Forcalquier. Manosque le considère comme l'une de ses célébrités. Martigues prétend qu'il voit le jour dans ses murs…

(2) Dénomination messine qui correspond au précurseur pour ne pas le confondre avec l'Évangéliste ; sous-entendu : "le Grand".

Impasse Saint-Jean et Débouché sur le Bras de la Moselle

Fig. N° 36 Impasse rappelant l'hospice du Petit Saint-Jean

Dans certains textes, l'hospice des Che­valiers de Malte prend le nom d'"Ospitalz en Chambres". Abandonnons les religieuses de Sainte-Marie qui prennent possession de leur nouvelle demeure et rendons-nous, en compagnie des Béné­dictins, à la commanderie de Saint-Antoine qu'occupent, à présent, les nonnains de Saint-Pierre :

 

« Le Prieur de Notre-Dame-des-champs, moins zélé que Poince de Champel, abandonna le pays, & se retira avec ses confreres au monaſtère de Chezy en Brie, d’où dépendoit ce Prieuré. Auſſitôt-après leur départ, les biens furent diſſipés & envahis par différens particuliers. Dans la ſuite, les Antoniſtes de Pont-a-Mouſſon acquirent le terrein où il étoit ſitué, avec une partie des fonds qui en dépendoient, re­bâtirent l’Eglise, & y formerent une maison dont le Supérieur prenoit le titre de Prieur de Notre-Dame-des-champs. Ce Prieuré ayant été détruit une ſeconde fois en 1552, lors du ſiége de Metz par l’empereur Charles-Quint, les Antoniſtes ſe retirerent dans la ville, & ſe logerent dans l’hoſpice du Commandeur de Pont-a-Mouſſon, rue dite "dessus les Moulins" : hoſpice ſi vaſte, que les Freres Baudes, ou Corde­liers Obſervantins délogés dans le même-temps du grand Meiſſe, aujourd'hui le retranchement de Guiſe trouverent moyen de ſ'y loger avec eux pendant quatre à cinq ans.

Mais lors de la conſtruction de la Citadelle en 1561, le Roi voulant indemniſer les Dames de ſaint Pierre, dont on venoit de prendre les bâtimens pour faire un arſenal, leur accorda la partie de l'hoſpice du Commandeur de ſaint Antoine, occupée par les Cordeliers Obſervantins ; & le 19 février 1573, il leur ajouta la contre-partie occupée par les Antoniſtes. Il donna a ceux-ci en indemnité une maiſon ou hôtel­lerie qui avoit pour enſeigne le cheval blanc, avec la chapelle du ſaint Eſprit, ſituées ſur la place Facate, appelée vulgairement Cocote(1) qui appartenoit à l'hôpital du ſaint Eſprit de Beſançon ; & dont le Roi avoit fait l'acquiſition depuis quelque-temps. »

 

Il s'agit, et vous l'avez reconnu, du grenier ou de la grange des Antonins, rue des Piques (symbole des sans-culottes qui promenaient les têtes des malheureuses victimes au bout de leurs armes), an­ciennement rue de la Fleur de Lys, (symbole de la royauté). À chaque extrémité de ce lieudit "En Chambres", se trouvait donc un hospice : le petit Saint-Jean des Chevaliers de Malte, à l'Est ; la grange des Antonins, à l'ouest. Mais, compulsant l'œuvre d’Auguste Prost " La Cathédrale de Metz ", nous découvrons l'acquisition d'un immeuble, situé près de la halle en Chambres, par « Thibaux Petit Maheus » pour le compte de la chaise-Dieu (maison-Dieu), des Cordelières du cou­vent de Metz. Il s’agit des Clarisses qui s’établissent à Metz, au cours du treizième siècle, et dont le couvent se trouvait rue du Tombois :

 

« Conue chose soit à touz ke Thiebaus Petit Maheus ait aquaisteit en ainne et au trefons à touz jors maix por la chieze Deu des cordelieres dou couant de Mes… les xiiij s. de t. de cens, dont il an geist vi s. de mt. Sus la grainge daier la halle an Chambres, au coste l'hosteil Symonat….., en 1298. »

 

L’acquisition de cet immeuble En Chambres se fait-elle pour installer la chaise-Dieu des Claris­ses dans ce secteur ? Malgré le manque de précision de ce document, nous pouvons affirmer qu’il existait, à Metz, une chaise-Dieu… En Chambres… ou ailleurs… Wichmann en découvre une se­conde, en nous référant à Roch-Stéphane Bour :

 

« chiese Deu de S. Poul de Mes ». (2)

 

Où se situait-elle ? Nous l’ignorons, mais nous sommes certains qu’elle dépendait du chapitre ca­thédral. Connaissant l'emplacement du domaine de la Ville sainte de Metz, tourné vers le prochain, il nous reste à découvrir l’agencement et l’organisation des xenodochia, au neuvième siècle.



(1) Il s’agit du carrefour sans nom des rues de la Chèvre, des Parmentiers, du Grand-Cerf et de Chaplerue.

(2) Églises Messines Antérieures à l’An Mil

   Agencement et Organisation du Xenodochium

 

   Alain Erlande-Brandeburg nous décrit, dans son œuvre déjà citée, la nature des matériaux d'un xenodochium, au neuvième siècle :

 

"Quant aux bâtiments, sur lesquels les renseignements sont toujours aussi modestes, ils subissent une im­portante modification dans la technique de construction. Jusqu'à cette date, ils étaient réalisés en bois, matériau périssable s'il en fut. Au cours du XIIe siècle, qui vit une évolution d’ordre général, la pierre le remplace. Cette succession, dont les différentes étapes se suivent malaisément, paraît avoir d’abord tou­ché la salle avant de s’étendre aux autres bâtiments, dont certains resteront jusqu’à une date très tardive encore en bois."

 

Une chapelle, une grande salle, une cour ainsi qu'une habitation réservée aux seuls soignants for­maient cet ensemble, tourné vers le prochain, qui recevait une ou plusieurs catégories d'hôtes :

 

  • des gisants ;

  • des passants ;

  • des enfants ;

  • des aliénés.

     

Les gisants pouvaient être des malades, des infirmes, des vieillards ; les enfants, des orphelins, des enfants abandonnés ; les passants, des pèlerins, des vagabonds, des mendiants. À certaines époques de l'année ou lors d'épidémies, les hôtes dormaient à plusieurs dans un même lit, et cette promiscuité entraînait, il va de soi, une augmentation du taux de mortalité. Le personnel soignant (1) comprenait des prêtres, des diacres, des sous-diacres, des matriculiers, et recevait ses hôtes, en suivant la règle de Benoît de Nursie :

 

« Quiconque se présentait devait être reçu comme le Christ lui-même. » (Fig. 37)



(1) Au neuvième siècle, le soin des hôtes incombait aux chanoines aidés par un personnel de leur choix. Quant aux communautés religieuses à vocation hospitalière, elles n'interviendront que plus tard, soit pour palier la carence des chanoines, soit pour soigner les … femmes.

Fig. N° 37 L'Hôtel-Dieu (Livre de la Vie active - 148 3 / Paris Muséee de l'Assistance Publique)


Abordons, à présent, les soins que ce personnel apportait aux malades. Mais retenons cet adage :


« La maladie, venant de Dieu, en tant que punition ou avertissement, ne pouvait être guérie que par Lui-même ou par l'un de ses représentants dans le Ciel ou sur la terre. »

 

Seuls les prêtres, de ce fait, exerçaient la médecine… Exercice qui leur sera, plus tard, interdit, comme nous le confirme Jean-Noël Biraben ("La France médiévale - Renaissance de la médecine) :

 

« Autre grand bouleversement de l’art médical aux XIe et XIIe siècles : l’effacement du clergé. Alors que, jusqu’au Xe siècle, il est à peu près entièrement entre les mains des moines et des prêtres, l’Église va inviter ceux-ci à s’en dégager pour se consacrer à des activités plus conformes à leur état. Le concile de Clermont, en 1130, et celui de Reims, en 1131, interdisent aux moines la pratique de l’art médicalEn 1139, le pape Innocent III interdit aux prêtres de délivrer des médicaments. Alexandre III, quelques années plus tard, renouvelle cette interdiction. En 1163, le concile de Troyes déclare que l'Église a hor­reur du sang et interdit la pratique de la chirurgie aux religieux et aux prêtres. En 1215, enfin, le concile de Latran, suivant la même maxime, étend aux clercs l'interdiction de verser le sang et de ma­nier le scalpel. »


 À l'époque, le ministère de la Santé avait son siège social au Paradis et comportait plusieurs an­nexes. Les Saints Auxiliaires ou Auxiliateurs, particulièrement célèbres pour leur efficacité et que l'on honorait encore récemment, donnent une parfaite illustration des annexes de ce ministère cé­leste :


 


  • Saint Georges ( 23 avril)) : maladies dartreuses ;

  • Saint Blaise (5 février) : affections de la gorge ;

  • Saint Erasme (2 juin) : maux d'entrailles ;

  • Saint Pantaléon (27 juillet) : maladie de consomption ;

  • Saint Vite ou Guy (15 juin) : Danse de saint Guy, léthargie, morsure de bêtes ;

  • Saint Christophe (25 juillet) : orages, tempêtes, temps de peste, accidents de voyage ;

  • Saint Denys ( 9 octobre) : possessions diaboliques ;

  • Saint Cyriaque (8 août) : maladies d'yeux, possessions diaboliques ;

  • Saint Acace (8 mai) : maux de tête ;

  • Saint Eustache (20 septembre) : feu temporel, feu éternel ;

  • Saint Égide ou Gilles (1er septembre) : panique, mal caduc, folie, frayeurs nocturnes ;

  • Sainte Marguerite (20 juillet) : maux de reins, femmes enceintes ;

  • Saint Barbe (4 décembre) : foudre et mort subite ;

  • Sainte Catherine (25 novembre) : étudiants, philosophes, orateurs, avocats, etc. (Fig. N° 38 et N° 39)


 

Fig. N° 38 Saints auxiliaires ou auxiliateurs (Missel vespéral romain)
Fig. N° 39 Stations des saints auxiliaires de Hombourg-Haut (perso.wanadoo.fr/site.hombourg.haut)

À ces saints auxiliaires ou auxiliateurs s'ajoutent, entre autres :

 

  • Sainte Vierge Marie (15 août) : accouchements ;

  • Sainte Apolline (9 février) : rages de dents ;

  • Saint Roch (16 août) : maladies contagieuses, peste ;

  • Sainte Agathe (5 février) : nourrices ;

  • Saint Antoine de Padoue (13 juin) : objets perdus avec l'invocation :

     

    Saint Antoine de Padoue

Rendez-nous

Ce qui n'est pas à vous.

 

L'invocation aux saints poursuivait et remplaçait une très ancienne tradition grecque. Épidaure, en effet, grand lieu de pèlerinage, abritait le sanctuaire de la guérison avec sa célèbre triade :

 

  • Apollon, patron des médecins ;

  • Asclépios (Esculape), fils d'Apollon et dieu de la médecine ;

  • Hygie, fille d'Asclépios et déesse de la santé.

 

Aussi, dès son arrivée au xenodochium, l'hôte se mettait-il en règle avec+ Dieu et se confessait. Une fois confessé, lavé, nourri, la maladie diagnostiquée, les soins commençaient et se poursui­vaient par des invocations au saint spécialiste ès qualité et par le culte de dulie (1). Le personnel soi­gnant n'utilisait aucune drogue pour obtenir la guérison de ses patients ; ce que nous confirme un document du S.N.P.H.C.U. (Syndicat National des Pharmaciens des Hôpitaux des Centres Univer­sitaires).

 

« L’absence, jusqu’à la fin du XVe siècle, d’une apothicairerie au sein de l’Hôtel-Dieu à Paris, qui abri­tait des malades depuis plus de six siècles, peut étonner à plus d’un titre. Déjà, dans les treize canons de la discipline, adoptés vers 350,   sous le pontificat de Jules Ier, au concile de Carthage, il fut proscrit d’exercer les deux professions que sont la foi et la pharmacie :

 

"Ipsis non liceat clericos nostros eligere apothecarios" :

(Qu'il ne soit pas permis aux mêmes d'être clercs et apothicaires).

 

AuVIe siècle, le pape Pelage II renchérissait :

 

"Ut clerici apothicarii non ordinentur"

(Afin que les apothicaires ne puissent être ordonnés).

 

En 1139, le pape Innocent III interdit même aux prêtres de préparer ou dispenser des médicaments. Certes, les règles ainsi édictées furent, selon les ordres religieux, plus ou moins bien respectées, mais une rupture officielle entre l'Église et la pharmacie fut confirmée à l'issue du concile de Latran IV, en 1215. Sous d'autres latitudes, en particulier au Moyen-Orient, de Bagdad à Damas, au Caire et à Alexandrie, une apothicairerie avait déjà été attachée à l'hôpital. Il est vrai que la médecine et la phar­macie arabes avaient connu un développement considérable. »

 

Certains de l’existence de xenodochia / Hôtels-Dieu dans la Ville sainte de notre cité, rendons-nous dans l’un des domaines tourné vers Dieu, le domaine épiscopal.

 



(1) Respect et honneur que l'on rend aux saints.

 

 

Le Domaine Épiscopal

Le Palais Épiscopal

 

Pour nous familiariser avec les différents bâtiments qui composaient et formaient le domaine épiscopal – palais épiscopal, complexe administratif, édifices religieux – consultons, à nouveau, Alain Erlande-Brandeburg qui traite du "Complexe cathédral" dans son œuvre précitée :

 

« L’importance du complexe religieux à l’intérieur de la cité s’explique par les différentes fonctions exer­cées par l’évêque et dont le nombre ne fit que s’amplifier durant les hautes époques. Certes la cathé­drale nous est généralement mieux connue que les autres bâtiments renouvelés à périodes régulières pour s’adapter à leurs nouvelles fonctions ou même disparaître lorsque le besoin ne s’en faisait plus sentir. La cathédrale se trouvait entourée de plusieurs bâtiments qui prennent leur véritable significa­tion par rapport à celle-ci, qui en est l’âme. Parmi eux, il faut souligner l’existence dans chaque ville, de trois ensembles : le cathédrale proprement dite qui comprend deux édifices et le baptistère, la  do­mus episcopi  et enfin, les annexes.»

 

Essayons donc de localiser l’une de ces annexes, le palais épiscopal messin, au neuvième siècle. Une gravure figurant dans le  "Voyage du Roi à Metz" s'intitule :

 

"Combat nocturne et autres artifices de feu, executez devant Leurs Majestez, par le sieur Abraham Fabert"

 

 Le "combat" se déroule, au mois de mai 1603, dans la grande cour de l'évêché, l'actuelle place de la Cathédrale. Les bâtiments de l'évêché se situent, sur cette gravure, à l'emplacement du marché couvert ; le Palais des Treize leur fait face. Or une cour - à plus forte raison une grande cour : la cour d'honneur - ne peut qu'occuper le centre d'un domaine seigneurial. En conséquence de quoi, nous pouvons conjecturer qu'au neuvième siècle, l'évêque de Metz, seigneur de la Cité, résidait dans ce Palais. Les édiles messins succèdent ainsi à notre prélat, et ce dernier s'installe dans la demeure du représentant de l'empereur romain. Résidence des dominants : le Parlement y prend le relais, sous le règne de Louis, treizième du nom… (Fig. N° 40)

 

   L'emplacement du Palais connu, intéressons-nous au complexe administratif, cette autre annexe de la Ville sainte.


Fig. N° 40 Emplacement approximatif du palais épiscopal, en lieu et place du palais des Treize

Le Complexe Adminitratif

 

Dans leur "Histoire de Metz", les Bénédictins nous relatent l'"Établissement des Trinitaires à Metz vers le milieu du treiziéme siécle (sic) ." Mais laissons-leur la parole :

 

« Les Religieux de la Trinité, autrement dits de la Rédemption des captifs, datent à peu près du même temps leur établiſſement à Metz. Leur premiere demeure fut au fauxbourg de Mazelle ; mais l’humidité du terrain & les fréquens débordemens de la Seille, les ayant obligés de la quitter, ils acquirent en 1266, d’Abert des Arvolds, la maiſon & la cour du voué de Metz, ſituées dans l’emplacement des foſſés de la Citadelle, vis-à-vis la rue des clercs. Ils y construiſirent une maiſon réguliere, & une Eglise qui fut consacrée en 1319. Cette Eglise fut depuis réédifiée & conſacrée le premier Avril 1477, par Didier Noël, Suffragant de Georges de Bade, évêque de Metz. »

 

Nous apprenons donc qu'il existait, à Metz, une vouerie et que le voué avait une maison ainsi qu'une cour. Posons-nous la question : - "Qu'est-ce qu'un voué ?" Aucun dictionnaire ne nous donne la réponse. Terme régional que l'on retrouve en Belgique et qui correspond à un avoué. Consultons le dictionnaire d'Antoine Furetière :

 

« Charlemagne prenoit le titre d’Avoüé de St. Pierre, et Protecteur de la ville de Rome ; et le Pape

Léon III lui envoya une banniere et des clefs, en luy donnant cette qualité… »

 

Après la prise de Jérusalem, Godefroy de Bouillon ne prend pas le titre de roi mais celui d’Avoué du Saint-Sépulcre. L’avoué défend les intérêts de l’Église, par les armes, le cas échéant. Comme un ecclésiastique - prenons le cas de notre évêque, seigneur de la Cité - ne peut, en vertu du droit ca­non, prononcer de sentences criminelles, il fait office de bras séculier.

Quand à sa maison ainsi qu’à sa cour , il s’agit de Rome-Salle que nous décrit Bernard Vigneron, dans "Metz Antique" :

 

« Ce nom caractéristique apparaît sous la plume de Philippe de Vigneulles mais est bien plus ancien : Romana sala en 715 ; Romanorum aula en 1192. Il désigne un monument antique encore assez bien conservé, aujourd’hui englobé dans les immeubles de l’îlot entre la rue des Clercs et en Nexirue. C’était au Moyen Âge l’hôtel du voué, fonctionnaire épiscopal. On connaissait l’existence de vestiges antiques mais ce n’est que récemment que l’appartenance de ces éléments épars à un même ensemble a été établie.

Correctement orienté, le monument occupe tout l’espace entre deux cardines. Les façades donnaient sur les voies décumanes, rue Poncelet à l’Ouest, la suite des rues du Grand Cerf – En Chaplerue à l’Est. »

(Fig. N° 41)

Fig. N° 41 Emplacement approximatif de Rome-Salle

Nous pouvons donc conjecturer que le personnel administratif de l’évêché remplissait son office dans cet ancien monument romain, élément très important du domaine épiscopal et partie intégrante de la Ville sainte. Et cette dernière n’occupait-elle pas, dans notre Cité, tout l’espace situé à l’ouest de la grande rue cardinale ? (Fig. N° 42) En nous rendant de la porte Serpenoise à la porte Moselle, nous inventorions, au cours des siècles, tous ces édifices à caractère religieux ou appartenant à l’Église :

 

  • Abbaye Sainte-Marie, l’ancien xenodochium ;
  • Domaine des Templiers ;
  • Abbaye Saint-Pierre aux Nonains ;
  • Maisons du Chapitre : square Boufflers, rues aux Ours et des Clercs ;
  • Abbaye Saint-Arnould ;
  • Couvent des Jacobins ;
  • Chapelle Saint-Martin ;
  • Chapelle Sainte-Reinette ;
  • Chapelle Sainte-Ursule ;
  • Rome Salle ;
  • Hôpital du Petit-Saint-Jean ;
  • Collégiale Saint-Sauveur ;
  • Paroissiale Saint-Jacques ;
  • Paroissiale Saint-Victor ;
  • Maison Quarrée ;
  • Saint Gall ;
  • Notre-Dame la Ronde ;
  • Saint-Pierre-aux-Images ;
  • Saint-Gorgon ;
  • Chapelle des Lorrains ;
  • Collégiale Saint-Paul ;
  • Notre-Dame de Foës ;
  • Saint- Étienne ;
  • Saint-Pierre-le-Vieux ;
  • En Chambres ;
  • Grenier des Antonins ;
  • Couvent des Petits-Carmes.
Fig. N° 42 Espace occupé par la Ville sainte dans la cité messine

Dans cette liste, non exhaustive, nous découvrons la Maison Quarrée qui

 

« … était intégrée dans les bâtiments donnant sur la " Cour des remises et écuries de l’évêché" et s'ou­vrait sur la rue de la Pierre Hardie, à peu près à l'angle de la rue au Blé. »

 

La Maison-quarrée faisait partie intégrante du forum et René Jolin, dans une étude parue dans l'Annuaire de la Société d'Histoire et d'Archéologique de la Lorraine (Tome XXV – Année 1975), nous apprend que :

 

« En examinant les positions relatives de ces murs par rapport à la Maison Quarrée, on constate que l’on se trouve devant un dispositif assez courant dans la Gaule romaine, c’est-à-dire une rangée de bouti­ques qui s’ouvrent le long d’une rue et dont le fond s’appuie contre les murs d’un portique qui entoure un édifice important, le plus souvent un temple, ici la Maison Quarrée.

Cette dernière construction aurait donc été un temple. Sa hauteur trop importante pour un temple classi­que, sa forme presque carrée, son éclairage par la partie supérieure, les arcades et les niches qui la dé­corent intérieurement font plutôt penser à un temple gallo-romain du type "Fanum" dont un bel exem­ple nous est donné par le temple de Janus à Autun. »

 

À juste titre, René Jolin précise que la "Maison quarrée n'est autre qu'un fanum". Ce temple, d'origine celte, s'ouvre à l'est et non à l'ouest comme les temples romains. Si les Romains sacri­fiaient et s'adressaient à leurs dieux, présents dans le sanctuaire, en regardant vers l'est, la porte oc­cidentale ouverte, les Celtes invoquaient leurs dieux en processionnant autour du sanctuaire, dans la galerie couverte, et pratiquaient ainsi un rite déambulatoire.

Après avoir déterminé l’emplacement de la Ville sainte de Metz, bien plus étendue que nous ne pouvions l’imaginer au départ de notre étude, intéressons-nous aux édifices religieux du Domaine épiscopal.

 

Les Édifices Religieux du Domaine Épiscopal

 

Le domaine épiscopal comprenait plusieurs édifices religieux :

 

  • Saint- Étienne, la cathédrale ;
  • Sainte-Marie ou Notre-Dame-la-Ronde, infra episcopium ou infra domum (1) ;
  • Saint-Pierre-le-Majeur ou Saint-Pierre-aux-Images, infra episcopium ou infra domum (1) ;
  • Saint-Gall, la chapelle privée des évêques ;
  • Saint Jean-Baptiste, le baptistère. (Fig. N° 43)


(1) à l'intérieur du domaine épiscopal

 

 

Fig. N° 43 Edifices religieux du domaine épiscopal
Saint Jean-Baptiste (Fig. N° 44)

 

Dans son étude "Églises Messines Antérieures à l'An Mil", Roch-Stéphane Bour détermine ainsi son emplacement :

 

« Saint Jean-Baptiste est à chercher, soit à l’extrémité sud-ouest ou dernière travée du bas-côté gauche de la cathédrale, soit sur la place Saint-Étienne, vis-à-vis du portail (fermé) de Notre-Dame-la-Ronde. Les preuves en ont été fournies par Prost (pp. 132-140) pour le baptistère du xiie siècle ; on pourrait encore les compléter. »

Quant à son histoire, le même auteur nous apprend que :

 

« Aucun document ne parle de Saint-Jean-Baptiste avant l’an mil. Cependant, comme partout ailleurs, un baptistère a dû coexister avec l’église épiscopale, soit comme partie intégrante, soit comme constructions séparée.

Pour notre part, nous serions assez porté à l’identifier avec l’édifice rond ou "tour romaine de neuf mètres de diamètre environ", signalée par Bégin en 1842 et figurée sur le plan de Prost (et Kraus) sous le n° XIII. En effet, nous ne voyons pas d'autre destination à donner à cet édifice ; son emplacement, ses dimensions s'y prêtent fort bien ; quant à sa forme, on sait que les baptistères anciens affectaient la forme ronde ou polygonale, comme le prouvent les monuments encore conservés aujourd'hui. Le fait que cette tour, qui ne faisait pas partie du mur d'enceinte, était une tour "romaine", ne présente pas de diffi­culté sérieuse. Le baptistère a dû être construit après la translation du siège épiscopal à l'intérieur de la ville, c'est-à-dire, d'après l'hypo­thèse émise plus haut, immédiatement après 451. L'appareil en usage à cette époque pouvait bien être appelée "antique" ou "romain". »

 

Dans leur œuvre "15 Siècles d'Architecture et d'Urbanisme autour de la Cathédrale ", Pierre-Edouard Wagner et Jean-Louis Jolin contestent l'un des emplacements du baptistère que proposait Auguste Prost :

 

« Il n’est pas possible de le situer comme le propose Prost, à l’emplacement de la première travée du bas-côté nord de la cathédrale actuelle, où les fouilles de 1878 ont mis à jour un mur oblique, appartenant à une construction de plan centré. La présence, à cet endroit, de la grande cuve de porphyre (provenant probablement des thermes antiques, sans doute privés, découverts en 1914, dans le sol de Notre-Dame-la-Ronde) utilisée depuis toujours comme fonts de la cathédrale, ne doit pas non plus faire illusion. On sait, en effet, par les plus anciens plans de la cathédrale (Rollin, 1728), que la cuve se trouvait alors presque à l’opposé dans la nef, adossée au sixième pilier sud dans l’avant-dernière travée, c’est-à-dire face au jubé Renaissance où dès avant 1546 est signalée la chapelle Saint-Jean-Baptiste. La cuve de porphyre ne fut transférée à son emplacement actuel qu’après 1791, quand Gardeur-Lebrun réaménagea le chœur de la cathédrale. »

 

Les auteurs précités admettent, comme Roch-Stéphane Bour, l’emplacement de Saint-Jean-Bap­tiste sur la place Saint-Étienne :

 

« Bégin, dans son Histoire de la cathédrale(1843) signale la découverte, sans doute à l’occasion des travaux de 1754-1764, des substructions d’une tour romaine de quelque 9 mètres de diamè­tre, rencontrée sur la place Saint-Étienne entre les escaliers et le portail de Sainte-Marie, pres­que dans l’axe de ce dernier. Cette tour, qui, à l’origine, a pu fort bien faire partie de l’enceinte antique toute proche, a dû être réaménagée, voire totalement reconstruite. Outre les fonts, il s’y trouvait deux autels, l’un dédié à Saint-Jean, l’autre à Sainte-Glossinde, qui selon les textes, pa­raissent occuper deux absidioles ouvertes dans les murs du baptistère. »

 

Á ces deux hypothèses dont l’une est rejetée, nous vous en proposons une troisième…voire unequatrième… Il nous faut considérer la place Saint-Étienne comme un templum augural (1). Dans cet espace sacré, se trouve un observatoire, l’"auguraculum", la tour augurale d’où les augures observent le vol des oiseaux. Pierre Gros, dans son article "Rome" (Encyclopédie des Religions), nous décrit le champ visuel d’une tour au­gurale :

 

« Le champ visuel de l’auguraculum se confond en réalité avec la ville entière, qu’il domine quand cela est possible, depuis une éminence, initialement non incluse dans le pomerium. Nul obstacle ne doit en­traver le regard de l’augure ; aussi fera-t-on périodiquement démolir, à Rome, des monuments ou des immeubles construits sur des points hauts comme le Velia ou le Caelius, afin de garder à l’espace augu­ral de l’Arx (l’un des sommets de la colline du Capitole) l’intégralité de sa vue panoramique. »

 

 

Assistons à une cérémonie sacrificielle. La façade occidentale du temple du dieu titulaire de la Cité messine (Saint Étienne) donne sur cet espace sacré. L’"ara" (1)se trouve soit au pied de l’escalier du temple, soit dans le "pronaos"(2). La porte du sanctuaire est ouverte. Les assistants se trouvent dans le templum augural.

Tandis qu’un membre du collège sacerdotal officie sur l’"ara", en regardant vers l’est et vers la "cella" (3)  où se trouve le dieu présent, et ce, sous le contrôle du "flamine" (4) local, l’augure observe le vol des oiseaux et l’interprète. Laissons l’augure descendre de l"auguraculum" pour nous intéres­ser à cette tour.

La forme répond bien à celle des baptistères de l’époque : ronds, octogonaux ou polygonaux. Mais son aménagement en baptistère nous semble une gageure… Alors pourquoi ne pas voir en Sainte-Marie infra domum (Notre-Dame-la-Ronde) ce fameux baptistère ? Quant à la quatrième hypothèse, pourquoi ne pas voir en Saint-Gall, la chapelle de nos évêques, le baptistère ? Cette dédicace à la Vierge ou à Saint Gall vous choque-t-elle ? Je vous rappellerai qu’au cinquième siècle, à Lyon, l’évêque de cette grande ville disposait de trois sanctuaires :

 

  • la primatiale Saint-Jean ;
  • le baptistère… Saint-Étienne ;
  • l’église Sainte-Croix.

 

Avant de poursuivre avec Saint-Gall, passons à la forme du baptême. Nos prélats pratiquaient le baptême par immersion comme le suggérait le "Sacramentaire" de Drogon. (Carol Heitz - Les Carolin­giens – C.D. Universalis) :

 

« Les plaquettes du plat supérieur montrent d’autres scènes liturgiques, comme l’ordination de deux dia­cres, la consécration d’une église (l’évêque asperge les murs, les prêtres portent sur un brancard les reliques, l’évêque les emmure dans l’autel), la bénédiction des fonts baptismaux, le baptême par immer­sion, enfin la confirmation. Toutes ces scènes trouvent une magnifique illustration à l’intérieur du "Sa­cramentaire".

 

Pratiquaient-ils le pédobaptisme (5) , ce dernier par immersion ? Nous ne le pensons pas



(1) Autel sacrificiel

(2) Portique qui précède un sanctuaire

(3) Niche où se trouve la statue du dieu

(4) Prêtre municipal, attaché à la divinité tutélaire de la cité

(5) Baptême des enfants

Fig. N° 44 Baptême de Jésus par Jean-Baptiste (Petite Histoire Religieuse)
  
La Chapelle Saint-Gall (Fig. N° 45)

 

Commençons par le titulaire de cette chapelle en consultant le Dictionnaire hagiographique de Dom Baudot :

 

« Gall, d’une famille noble d’Irlande naquit vers le milieu du VIe siècle ; il fut élevé à Benchor sous la direction des saints Comgall et Colomban et acquit surtout la connaissance des Saintes Écritures. Moine, il suivit Colomban en Angleterre d’abord, puis en France (an 585), prit part à la fondation de Luxeuil. Bannis par le roi Théodoric, Gall et Colomban évangélisèrent les païens de Zurich et des environs. Pendant que Colomban se retirait en Italie, Gall malade ne put le sui­vre ; il se retira à quelques lieues du lac de Constance et fonda l’abbaye qui plus tard devait porter son nom. En 625, les moines de Luxeuil l’élurent pour abbé, mais il refusa et mourut vers 646 le 16 octobre, dans un âge avancé. Il avait donné à ses moines la règle de saint Colomban, mais au VIIIe siècle, ils adoptèrent celle de saint Benoît. »

 

 

Quant à son emplacement, Roch-Stéphane Bour, dans son œuvre déjà citée, nous la détermine avec certitude :

 

« Saint-Gall occupait approximativement la place entre la tour d’Horloge et le café de la Lune ; la chapelle fut démolie en 1607 pour créer un passage convenable entre la place d’Armes et la place Saint- Étienne ou entre la cathédrale et le palais épiscopal dans l’enclos duquel elle se trouvait. »

 

Son emplacement condamnait le passage de la place d’Armes à la place Saint-Étienne. Aussi hommes et bêtes, pour se rendre d’une place à l’autre, empruntaient-ils la grande église comme nous le confirment plusieurs textes que nous rele­vons dans les "Études sur la Cathédrale de Metz"  de Mgr Jean-Baptiste Pelt :

 

« 1456, 10 janvier. - Défense de vendre, même des cierges, à l'intérieur de l'église, et d'y passer avec des animaux.

… Fut ordonné par chapitre de faire bouter hors de l'église les chandelières et toutes les besognes, que on y vend…, et que le coustre le face et en parle aux treses (Treize) pour gagier se mestier est (1) et que on pourvoice aux bestes et ordures que on porte parmy l'église.»

 

 

« 1667, 20 août.- Défense de faire de la cathé­drale un lieu de passage et d’y déposer des hot­tes.                

   Sur la plaincte faicte au chapitre par Monsieur le Sindique (2) qu’au mespris de Dieu et avec grand scandal plusieurs personnes passent et repassent par l’église avec hottes, far­deaux et autres choses indécentes ou mesmes y apportent leurs hottes et les mettent bas pour entendre messe… Il a esté faict deffense tres ex­presse à toutes personnes tant paysants qu’autres de porter des hottes, fardeaux et autres choses semblables à l’église soit en passant ou pour entendre messe sur peine de confiscation, et ordonné aux marguilliers, chantres et autres of­ficiers de l’église d’y prendre garde et de se saisir desdites hottes et fardeaux. Ce qui sera affiché aux portes principales de l’église affin que personne n’en puisse prétendre cause d’ignorance »

 

«1682, 16 novembre.- Passage par l’église à empêcher par un gardien spécial.

Messieurs  désirans empescher le désordre qui se faict dans leur église par le passage continuel de personnes qui vont et viennent du marché, chargées de denrées ou autres choses, ont pris ré­solution de faire choix d’une personne propre pour en avoir le soing, et pour cet effet, ont donné charge à monsieur le coustre de chercher quelqu’un pour estre toujours à l’église pour prendre garde qu’il ne s’y fasse aucun désordre et empescher qu’il n’y passe aucune personne chargée de fardeaux, denrées et d’autres choses, auquel sera donné un logement avec tous les profits des bans qui sont dans l’église, à charge de faire nettoyer la neffe ez jours ordinaires. »

 

Pour éviter tous ces désagréments, les édiles messins décident de construire une rue de passage entre les deux places et démolissent la chapelle de nos évêques. Et les Bénédictins de nous le préci­ser et ce, au cours de l’année 1607 :

 

« On travailloit alors à la rue l’Evêque, petite rue entre le Palais Epiſcopal & la Cathédrale, pour que cette Egliſe ne ſervît plus de paſſage public comme auparavant. Ce fut dans cette occaſion qu’on démolit la chapelle de ſaint Gal ou pluſieurs de nos Evêques avoient eu leur ſépulture. Elle étoit dans l’enclos de l’Evêché, qui aboutiſſoit immédiatement à la Cathédrale. »

 

Au cours des siècles cette nouvelle rue prend plusieurs dénominations :

 

  • Rue Neuve
  • Neuverue
  • Neuverue l’Évêque
  • Rue l’Évêque
  • Rue Montmorency
  • Rue de la Rampe
  • Rue d’Estrées.

 

Martin Meurisse, notre évêque suffragant, se plaint du nouveau passage, selon Mgr. Jean-Baptiste Pelt, dans son œuvre précitée :

 

« 1608, 30 août.-La Chapelle Saint-Galle en ruines

Les vigiles et messes de Requiem que l’on avoit accoustumé de dire en la chapelle S. Gal a pré­sent ruinée se diront a l’advenir au chœur après les vespres dictes à Saint Pau l (1) »

 

« 1571.- Les boutiques devant l’église.

Ordonné aux sieurs maisonniers de visiter quelque boutique devant l’église où l’on crainct avoir été faict tord aux pilliers de l’église de saint Gaul (Gall). »

 

Nous connaissons la date de sa destruction (août 1607), mais nous ignorons la date de sa fonda­tion qui se situe entre la mort du titulaire : Gall, vers 646, et la sépulture du premier évêque : Ad­vence, en 875.

 

Cette chapelle renfermait deux autels ainsi que plusieurs tombes que nous énumère Roch-Sté­phane Bour :

 

« D’après les Gesta épiscop Mett., deux autels se trouvaient àS.G. : celui du titulaire et celui de saint Jean in ferventi, et trois évêques y étaient enterrés : Advence (855-875), Robert (883-917) et Frédéric de Pluvoise (1171-1173), que Prost ne cite pas. Puis il y avait d’autres tombes, mais qui ne sont pas autrement désignées. »

 

Avant de nous intéresser au deuxième sanctuaire infra domum, concluons en compagnie du même auteur :

 

« S.-G. était "chapelle épiscopale" à un double titre : elle était enfermée dans l'enclos de l'évêché et servait pour ainsi dire de "chapelle privée des évêques" où se faisaient différentes fonctions : c'est là qu'ils recevaient le serment des Treize à la Chandeleur, comme le marque la chronique. Par ailleurs, S.G. était dans tous les temps à la nomination de l'évêque. »

Fig. N° 45 Gall, Abbé (Leben der Heiligen)

 

Saint Pierre-le-Majeur (Fig. N° 46 et 47)

 

Roch-Stéphane Bour, dans "Les Églises Messines Antérieures à l’An Mil" nous renseigne sur l’emplacement de ce sanctuaire infra domum :

 

«L‘église S.P. était située, d’après le plan de 1738, entre la chapelle Notre-Dame-la-Ronde, dont elle était séparée plus tard par la chapelle dite des Lorrains et la place occupée par l’aile droite de l’Hôtel de Ville actuel : sa façade était tournée vers la cathédrale. »

 

Le même auteur nous in­forme sur son histoire :

 

« D'après la légende, saint Clément en serait le fondateur ; de même de Saint-Pierre-le-Vieux.

   L'église est antérieure à saint Chrodegang ; les aménagements et embel-lissements que cet évêque y fit faire, d'après Paul Diacre et son biographe du Xe siècle, rappellent les mêmes travaux exécu­tés à Saint-Étienne. La tradition, rapportée, en-tre autres, par les Gesta episcop. Mett,, par le Martyrologe de la cathédrale (au 16 novem-bre), par l'inscription du prévôt Richard (+ 28 oct. 1514) et par Phi-lippe de Vîgneulles, en attribue la fondation â saint Goëric, évêque de Metz (629­-648 ?), nous n'avons aucune raison sérieuse d'en contester la valeur.

Une charte de l’évêque Étienne de Bar, de 1130, nous apprend qu’elle est collégiale et desservie par quatre chanoines et un prévôt. Un de ces derniers, Willermus (Guillaume), fonda en 1185 deux nouvelles prébendes et enrichit les anciennes. À la même date, le pape Lucius III lui confirme la possession de l’église Saint-Gorgon située tout à côté. S.P. est souvent nommée dans les documents du moyen âge. Négligée au XVIIe siècle, son état de délabrement la fit convertir, dans les années de 1701 à 1705 au plus tard, en un magasin de blé pour le service de la place : c’est ce qui lui a valu la dénomination de S.-P.-l’Enfariné. En 1712, on construisit dans la nef des habitations pour les chantres de la cathédrale : le chœur fut provisoirement conservé et restauré ; en 1754 et 1755 eut lieu la démolition complète.

Il est à noter que d’après le texte de Paris, S.-P. sert d’église stationnale neuf fois, c’est-à-dire autant de fois que Saint-Étienne (quatre fois) et Sainte-Marie ou N.-D.-la-Ronde (cinq fois) en­semble ; c’est dans cette église, comme nous l’avons déjà fait observer, que se tiennent les réunions les plus importantes. Nous en avons donné plus haut l’explication, en parlant de Saint- Étienne. »

 

Roch-Stéphane Bour souligne un fait que nous ne saurions négliger :

 

« … S.-P. sert d’église stationnale neuf fois, c’est-à-dire autant de fois que Saint-Étienne (quatre fois) et Sainte-Marie ou N.-D.-la-Ronde (cinq fois) ensemble… »

 

Ce fait détermine bien l’importance de ce sanctuaire du domaine épiscopal. Auguste Prost, ainsi que les Bénédictins, nous le confirment en nous rapportant les pratiques et les procédures qui s’y déroulaient, au temps de la République messine :

 

« C’est à la porte du chœur de St Pierre (le majeur ?) sanctus Petrus, que le dimanche, quand il y avait lieu, était, comme nous l’avons dit, proclamé par le prêtre assisté d’un échevin du Palais, le ban mis sur ceux que la justice avait frappés. »

 

L’élection des Treize y avait lieu, selon les Bénédictins :

 

« Par un autre atour du jeudi après l’Apparition de Notre-Seigneur 1346, il fut ordonné que tous les trois ans & dix-sept ſemaines, le Maître-Echevin & les Treize feroient aſſembler les Paraiges pour tirer de l’un d’eux, en commençant par celui de Porte-muzelle, & en continuant par ceux du Commun, de Juif-rue, d’Outre-ſeille, de ſaint-Martin & de Porte-ſaillie, un homme chef d’hôtel, pour être Treize avec les onze qui reſtoient, & avec le Maître-Echevin qui ſortoit d’exercice, & qui de droit étoit premier Treize.

Mais en 1393, on changea cette forme d’élection, & l’on fit un nouvel atour par lequel il fut or­donné pour huit années, à commencer du jour de la Chandeleur, que le Maître-Echevin feroit aſſembler en l’Egliſe de ſaint Pierre, devant la grande Egliſe, le lendemain de la Converſion de ſaint Paul, 25 de janvier, les cinq Paraiges & le Commun, pour choiſir quatre perſonnes chefs d’hôtel, de chacun des cinq Paraiges, & ſix du Commun, capables de porter la Treizerie, de li­gnage de Paraige par pere ou par mere, âgés de vingt ans au moins : que les noms de ces vingt-ſix perſonnes ſeroient écrites ſur des courroies de parchemin, & ſeroient mis dans autant de buſtes ou boîtes parfaitement ſemblables, que ces buſtes ſeroient jettés dans un chaperon pour y être ballotés ; que le Maître-Echevin, & en ſon abſence le premier Treize en tireroit un, & que celui dont le nom ſe trouveroit écrit ſur la courroie de parchemin qu’il renfermeroit, ſeroit Treize cette année là. »

 

Toujours selon les mêmes auteurs, le 21 mars de chaque année, jour de la Saint-Benoît de Nursie et premier jour de l’an messin, le princier de la cathédrale et les cinq abbés bénédictins de Metz et des environs se réunissaient à Saint-Pierre pour y élire le maître-échevin :

 

« On lit dans un atour du 2 avril de l’an 1300, que le Maître-Echevin, les Treize, les Comtes, les Paraiges & toute la communauté de Metz ont atorné & ordonné, & que le Princier & les cinq Abbés ſe ſont obligés, eux & leurs ſucceſſeurs, pour le bien et la paix de la cité, de s’aſſembler tous les ans le jour de ſaint Benoît, dans l’égliſe de ſaint Pierre, devant la grande Egliſe pour élire un Maître-Echevin, lequel ſerait déſormais tiré ſucceſſivement des Paraiges d’Outre-ſeille, du commun, de ſaint-Martin, de Juif-rue, de Porte-ſaillie & de Porte-Muzelle. Par-là on déro­geoit au règlement précédent, qui permettoit de choiſir indiſtinctement un noble ou un roturier de la ville ou des fauxbourgs.

Par un autre atour du 26 novembre 1316, les mêmes Magiſtrats réglent la maniere dont on doit faire l’élection du Maître-Echevin. Le Princier & les cinq Abbés, y eſt-il dit, s’aſſembleront tous les ans le jour de ſaint Benoît, dans l’Egliſe de ſaint Pierre, devant la grande Egliſe, pour nommer chacun un ſujet capable de remplir cette place, de l’âge au moins de trente ans, & du Paraige qui doit, ſuivant l’atour de 1300, fournir cette année le Maître-Echevin. Aucun des Electeurs ne pourra nommer une perfonne déjà nommée par un d’entre eux ; mais ils nommeront ſix personnes différentes, toutes choiſies dans le Paraige en tour pour fournir le Maître-Echevin ; le nom de chacun des ſix ſujets ſera écrit ſur une courroie de parchemin, parfaitement égale aux autres ; les ſix courroies ſeront miſes dans autant de buſtes ou boîtes ſemblables, & les ſix boîtes ſeront jettées dans un chaperon pour y être ballotées ; le Princier en tirera une, & celui dont le nom ſe trouvera écrit ſur la courroie qu’elle renferme, ſera Maître-Echevin durant cette année. On y ajoute que ſi le Maître-Echevin vient à mourir pendant ſon année d’exercice, les Electeurs ſe raſſembleront auſſi-tôt pour choiſir en la maniere ordinaire, dans le Paraige du défunt, un ſujet pour le rempla­cer & achever l’année ; ce qui donne à penſer qu’auparavant, les ſix Electeurs choiſiſſoient entr’eux le Maître-Echevin à la pluralité des voix. »                                                     

La fête de Benoît de Nursie se célébrait le 21 mars, jour de sa mort en 543. De nos jours, pro­clamé patron de l’Europe par Paul VI, en 1964, sa fête a lieu le 11 juillet.

 

Retournons à Saint-Pierre-le-Majeur, en compagnie de l’annaliste Jacques Baltus qui nous révèle que :

 

« Elle n’était pas voutée (sic) mais simplement lambrissée sous la toiture. »

 

Quittons ce grand sanctuaire et rendons-nous à Sainte-Marie.

Fig. N° 46 Mort de Pierre (Leben der Heiligen)
Fig. N° 47 Entrée de Saint-Pierre-aux-Images
Sainte-Marie ou Notre-Dame-la-Ronde (Fig. N° 48)

 

Consultons, à nouveau, Roch-Stéphane Bour pour déterminer l’emplacement de Sainte-Marie :

 

« Sainte-Marie était située devant la façade de la cathédrale, à droite : elle a dû oc¬cuper à peu près la moitié est de la cha¬pelle N.-D. du Mont-Carmel actuelle, dont elle partageait l’orien-tation. Tout en étant séparée de l’église épiscopale, elle était censée en faire partie intégrante. Nous ne savons rien de spécial de son architecture première : elle avait des dimensions assez restreintes. »

 

Dans l’ouvrage publié sous la direction de Marcel Aubert "La Cathédrale de Metz", Pierre Marot assume l'"Histoire de la Construc¬tion". Nous emprunterons à son chapitre "Re¬construction de la Nef" l'histoire de Notre-Dame-la-Ronde ainsi que sa disparition lors de son intégration à Saint-Étienne :

 

 

« La cathédrale était, comme nous l'avons dit, entourée de nombreux édifices. L'un d'eux, Notre Dame, Sancta Maria infra domum, occupait l'emplacement sur lequel devait être élevé une partie de la nef du nouvel édifice. Cette église, citée dans la règle de saint Chrodegang, est mentionnée dans le Cérémonial du XIIe siècle. Ce document nous fait savoir que l'église était proche de la tour de la cathédrale romane. En 1130, l'évêque de Metz institua en cette église une collégiale de six chanoines qu'il dota richement. La dénomination Sancta Maria infra domum reste usitée jusqu'au début du XIIIe siècle ; en 1207 apparaît une nouvelle dénomination : Beata Maria rotunda, Notre-Dame-la-Ronde, qui sera exclusivement em­ployée par la suite. On a induit de ce changement de nom que l'église avait été reconstruite dans les der­nières années du XIIe siècle ou les premières années du siècle suivant et qu'on lui avait donné une formIl semble bien que cette reconstruction soit due à la générosité du comte de Salm, Henri II qui, dans un registre de Notre-Dame-la-Ronde, est dit "fondateur" de la collégiale. Il existait, d'ailleurs, à l'abbaye de Senones, dont les comtes de Salm étaient les voués, une église Notre-Dame-la-Ronde qui, commencée sous l'abbatiat d'Antoine ( 1136) fut consacrée le 24 janvier 1154. Il est possible que Henri de Salm ait voulu faire à Metz un édifice semblable à celui de Senones.e circulaire.

Il semble bien que cette reconstruction soit due à la générosité du comte de Salm, Henri II qui, dans un registre de Notre-Dame-la-Ronde, est dit "fondateur" de la collégiale. Il existait, d'ailleurs, à l'abbaye de Senones, dont les comtes de Salm étaient les voués, une église Notre-Dame-la-Ronde qui, commencée sous l'abbatiat d'Antoine ( 1136) fut consacrée le 24 janvier 1154. Il est possible que Henri de Salm ait voulu faire à Metz un édifice semblable à celui de Senones.

Or, cette église se dressait près de la façade ouest de la cathédrale. Pour agrandir la cathédrale on dut se résoudre à démolir la nouvelle église Notre-Dame-la-Ronde. Mais on ne put supprimer purement et simplement cet édifice qui était le siège d'un chapitre. On trouva donc un moyen qui permit tout à la fois de maintenir Notre-Dame-la-Ronde et d'agrandir la cathédrale. On décida dans des circonstances qui ne nous sont pas connues, de remplacer les deux édifices par un seul de dimensions plus considérables. On abattit Notre-Dame-la-Ronde et on incorpora l'église collégiale à la nouvelle cathédrale. La cathédrale proprement dite occupa donc l'emplacement de l'ancien édifice - c'est-à-dire l'abside, le transept et les cinq dernières travées de l'édifice actuel -, les tours furent élevées à l'extrémité de la cathédrale propre­ment dite, au-dessus de la quatrième travée des bas-côtés. L'église Notre-Dame-la-Ronde, orientée per­pendiculairement à la cathédrale, fut constituée par les trois dernières travées de la nef actuelle et on établit son chœur au niveau de la deuxième travée du collatéral sud. Il va de soi que les deux chapitres construisirent les deux églises sur un plan commun, de telle sorte que l'harmonie architecturale de l'en­semble fût sauvegardée. Cependant, le sol de Notre-Dame-la-Ronde fut plus élevé à l'origine que celui de la cathédrale, les piliers de Notre-Dame-la-Ronde n'eurent pas la même forme que ceux de la cathédrale et, jusque vers l'année 1380, un mur sépara les deux églises.

Les deux édifices étaient donc complètement distincts ; on entrait à la cathédrale par les portes latéra­les ouvertes sous les tours et à Notre-Dame-la-Ronde par le portail de la Vierge planté d'angle au niveau de la première travée de la nef et par un autre portail ouvert sur les degrés de la place de Chambre.

La plantation du portail Notre-Dame s'explique par ce fait que la face occidentale de l'église donnait non point sur une place ouverte, mais sur la cour de l'évêché, et que, par conséquent une porte établie à l'Ouest n'aurait pas été accessible. Ce n'est que plus tard que l'on pourvut d'un portail la façade occi­dentale de l'église Notre-Dame, devenue la cathédrale.

Sur les instances du chapitre cathédral, on décida vers 1380 d'abattre le mur qui marquait la division de Notre-Dame-la-Ronde et de la cathédrale "pour faire l'église plus belle et plus unie qu'elle n'était", et pour marquer l'individualité de Notre-Dame-la-Ronde, on ferma le chœur de cette église par une grille. Le marlier de Notre-Dame-la-Ronde devait remettre à celui de la cathédrale les clefs de deux portails de cette église et, en retour, le chapitre ferait établir à ses frais la grille, une chambre pour le secrétaire de Notre-Dame et une porte derrière l'autel de ce chapitre. On abaissa alors le sol de la partie de la nef et des bas-côtés qui appartenait à Notre-Dame-la-Ronde pour le mettre à niveau du sol de la cathédrale.

L'église Notre-Dame fut donc réduite à son ancien chœur. On maintint le sol de celui-ci à son niveau primitif, on établit des degrés qui permirent d'accéder du bas-côté sud à la chapelle Notre-Dame, et c'est au-dessus de ces escaliers que l'on posa, pour séparer les deux églises une balustrade percée d'une porte à double battant.

Ainsi les deux églises furent complètement unies ; déjà, le 18 février 1326, Louis, évêque de Metz, par­lait d'une "église" construite en l'honneur du bienheureux martyr saint Étienne et de la très glorieuse Vierge Marie ; l'église Notre-Dame fut "absorbée" progressivement par la cathédrale ; en 1359 Notre-Dame-la-Ronde est dite "en la grande église de Metz" et un document de 1456 mentionne "l'auteil Notre-Dame-la-Ronde en l'église de Mets". Le chapitre fut supprimé le 13 octobre 1741, ses biens furent réunis à ceux du séminaire de Saint-Simon. L'église devint donc une chapelle de la cathédrale. On substitua, en­suite à l'appellation de Notre-Dame-la-Ronde celle du Mont-Carmel et du Rosaire. Il importait de connaître ces particularités pour comprendre l'économie de la construction de la cathédrale de Metz. »

 

    Revenons à notre conjecture, précédemment émise, que si sa forme ronde n’est attestée qu’après 1200 par sa nouvelle dénomination, Notre-Dame-la-Ronde, nous pouvons soit accepter soit rejeter le fait qu’elle ait pris une nouvelle apparence après sa reconstruction, à la fin du douzième siècle… Si nous l’acceptons, nous pouvons de même admettre que tous les baptistères n’avaient pas une configuration ronde ou octogonale. Abandonnons ce sanctuaire pour nous intéresser à celui qui l’absorbe : Saint-Étienne.


Fig. N° 48 La Vierge, le jour de la Pentecôte (Histoire Sainte)