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L'Histoire sous un autre Angle
L'Histoire sous un autre Angle

Jeanne Brussaut, sage-femme de la paroisse de Moulins, au 18e siècle

Photographie  des documents paroissiaux de moulins

Jean-pierre lopez

 

La Naissance

 

 

 

Le 1er janvier 1745, les paroissiennes de Moulins, réunies dans leur église, élurent, à la majorité des voix,  leur sage-femme.  Leur choix se porta  sur Jeanne Brussaut,  veuve de Joseph Gérardin, ancien maire de la communauté. (Fig. 1) Cet acte, consigné dans les registres paroissiaux par l'abbé Antoine, clôt l'année 1744 et, le lendemain, le curé remit les documents au greffe du bailliage de Metz. A notre connaissance, il n'existe aucune minute - en dehors de celle-ci - relatant l'élection d'une sage-femme dans notre paroisse. Alors, Jeanne fut-elle la première à exercer cette charge à Moulins ? La seule ? Nous répondons par la négative. Les registres, en effet, mentionnent, de temps à autre, l'intervention d'une matrone.

 Fig. 1 L'an 1745 le premier janvier a été choisie à la pluralité des voix pour etre sage femme de cette paroisse Jeanne brussaux veuve de joseph gérardin et le même jour a prêté son serment que j'ay recu en présence des témoins soussignés avec elle. 

Archives municipales de Moulins

La  première mention de sage-femme, nous la rencontrons dans un compte-rendu de visite pastorale. Elle eut lieu le 14 juin 1694, sous l'épiscopat de Monseigneur d'Aubusson de la Feuillade, quatre-vingt-dixième évêque de Metz. Ce compte-rendu ne mentionne pas le nom du visiteur qui arrive, le matin à cinq heures, et célèbre la sainte messe, aussitôt après son arrivée. Entre autres remarques, nous apprenons que notre paroisse ne disposait pas de sage-femme. Quelque douze années plus tard, le 23 décembre 1706, l'abbé Lajeunesse note que Marie Mory lui présente, en qualité de sage-femme, un enfant naturel  à baptiser. (Fig. 2)

Fig. 2 Ce jourd'huy 23 xbre (décembre) 1706 je soussigne ptre et cure de moulin  certifie avoir baptise un enfant qui m'a este presente par marguerite Brochet  mere d'anne michel laquelle m'a dit et declaré que le dit enfant estait de la dite anne michel sa fille et depuis qui m'a este presente par marie mory en qualité de sage femme laquelle a declare ne scavoir le pere de l'enfant. Le parein nicolas hanrion mtre paticier a mets et pour mareine anne maugel laquelle a declare ne scavoir ecrire.

Archives municipales de Moulins

Or, Marie Mory, d'après nos investigations, habitait Moulins : aucune trace de son élection.

En 1726, le 24 mars, le même abbé signale que la sage-femme de Scy ondoie l'enfant de Nicolas Perel et de son épouse Élisabeth (Fig. 3). Plusieurs actes, avant 1745, mentionnent l'intervention de la matrone de Scy.

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Fig. 3 L'an 1728 le 24e  ‘mars)est né et après avoir este assure par la sage femme de Scy est decéde et le 25e a este inhumé dans le cimétier de moulin l'enfant de nicolas perel et de elisabeth ......... (illisible) sa femme.

 

Le curé de Woippy, l'abbé Périlliat, qui assurait l'intérim de la paroisse, après le départ de l'abbé Antoine, consigne, dans un acte du 3 avril 1760, que "Cunet, sage-femme de la paroisse de Sainte-Ségolène de Metz, baptise l'enfant de Marie Le Rouge, en présence de Catherine Germain, veuve de François Noiret, sage-femme de la paroisse. (Fig. 4) Ce document nous apprend ainsi que Catherine succéda à Jeanne. Mais, entre le 13 juin 1745, date de la première évocation de Catherine, les registres paroissiaux ne font état d'aucun choix ni d'aucune de nomination d'une matrone

 

Fig. 4 Le troisième du mois d'avril de l'année mille sept cent soixante est né un garçon fils de Jean Rollet charbonnier de cette paroisse, et de Marie Le Rouge son épouse qui a été ondoyé et baptisé à la maison aussitôt après la naissance par ..... Cunet sage-femme de la paroisse de sainte Ségolène de Metz en présence de Catherine Germain veuve du deffunt François Noiret sage femme de la paroisse, de Marguerite Minet femme de Sébastien Estienne tonnelier de cette paroisse qui a déclaré ne savoir écrire, de Barbe Rouge femme de Jean Goulin Suzanne Mouton femme de Toussaint Roscop cordonnier de cette paroisse qui ont déclaré ne savoir écrire et de Anne Frédéric femme de Pierre Gueprat cordonnier de cette paroisse qui a déclaré ne savoir écrire. Les autres susmentionnés ont signé le présent acte excepté la dite ...... Cunet qui n'a pu être présente au dit acte.

 Archives municipales de Moulins

 

Eglise Saint-Pierre Apôtre, telle que Jeanne la connaissait. Elle subira deux transformations :

la première, en église-grange, au milieu du 18e siècle ;

la seconde, le déplacement du clocher qui permet la construction de la tribune, en 1927

 

Nous pouvons affirmer, en conséquence, que Jeanne Brussaut se trouve être la seule matrone-jurée de notre paroisse, dont l'élection figure dans les registres paroissiaux. Nous employons un terme quelque peu choquant pour nos oreilles du vingtième siècle celui de matrone. Il ne s'emploie plus que dans un sens péjoratif. Si nous consultons le dictionnaire Littré, deux définitions s'offrent à nous :

        

« femme qui pratque des accouchements »

 

et

 

« dans le langage libre, femme qui tient une maison de prostitution ».

 

Nos pasteurs employaient, suivant les circonstances, différentes formules, dans leurs actes : sage-femme, matrone-jurée de Moulins, matrone de la paroisse, matrone résidente à Moulins, matrone du lieu et sage-femme de la paroisse. Naturellement, nous l'entendons dans l'acception du sens telle que la concevaient nos aïeux, au XVIIIème siècle.

Mais que se passait-il, dans notre paroisse, en cette fin d'année 1744 ? Ne connaissant pas le nom  de la matrone de l'époque, nous ne pouvons pas vous renseigner sur son sort. Une seule certitude : nous ne disposions plus de sage-femme. Aussi l'abbé Antoine se trouve-t-il dans l'obligation de procéder à l'élection d'une accoucheuse. Cette élection comporte trois phases essentielles :

 

  • la désignation d'une ou de plusieurs candidates : elle incombait au curé ;

  • l'acceptation d'une seule candidature : l'assemblée des paroissiennes en avait la responsabilité ;

  • l'instruction de l'élue : elle ressortissait au pasteur.

 

Pour bien comprendre les scrupules qui assaillirent notre curé, dans le choix de la ou des candidates, et les mobiles qui le poussèrent à proposer l'une plutôt que l'autre de ses paroissiennes, entrons dans la conscience de ce prêtre du XVIIIème siècle et, témoins silencieux, assistons au débat intérieur qui l'animait :

 

« Je suis pasteur et, en cette qualité,  l'Église m'établit  et me prépose pour travailler au salut des âmes, dans cette communauté. Existe-t-il au monde une chose plus importante que leur salut ?

 Quel crime pour moi lorsqu'un enfant meurt sans baptême. Dieu m'imputera la perte de toute âme le jour du Jugement Dernier.

 Et ces paroles terrifiantes d'Ezéchiel qui me concernent :

 

« Fils de l'homme, je t'établis comme sentinelle sur la terre d'Israël… »

 

  et dont la suite, si ma mémoire ne me fait pas défaut, se résume ainsi :

      

 « Si le juste ou le méchant meurent dans l'iniquité sans que le prêtre ne les avertisse, le Seigneur  lui redemandera leur sang[1]. Si le méchant se détourne de sa mauvaise voie ou si le juste, ayant abandonné la bonne voie y revient grâce à l'avertissement qu'il leur fera, il sauvera son âme. » 

 

Ainsi Dieu peut-il me redemander le sang de ces nouveau-nés morts sans baptême. L'élection de cette sage-femme concerne bien l'Église dont je suis l'humble représentant, dont je porte seul la responsabilité et dont dépend, dans une large mesure, mon propre salut. Du ministère de la sage-femme dépend la vie de la mère et de l'enfant et souvente fois leur rédemption. En cas de nécessité, elle ondoie l'enfant et m'appelle pour administrer le sacrement d'extrême-onction à la mère en danger; n'ayant pu conserver leur vie, elle leur assure la vie éternelle. Mais pour accéder à cette fonction, il me faut trouver, parmi mes paroissiennes, une femme intègre, disponible et dégagée de tout souci matériel. »

 

 

En principe, avant l'élection d'une matrone, les candidates devaient subir un double examen portant et sur leurs connaissances religieuses - foi, mœurs, piété - et sur leurs connaissances en obstétrique. Concernant ces dernières, il ne pouvait s'adresser qu'à un médecin-juré ou à un chirurgien-juré. Dans sa paroisse, il ne disposait pas d'un médecin ni d'un chirurgien. En cas d'expertise - accidents corporels, morts accidentelles, etc. - nos gens de justice faisaient appel au chirurgien juré des quatre mairies du Val de Metz, dénommé également "chirurgien-juré aux rapports" et dont la fonction consistait à éclairer la justice par un rapport d'expertise.

A qui l'abbé Antoine s'adressa-t-il ? Les registres ne le précisent pas. Il fit appel, soyons-en certains, à ce chirurgien ou à un médecin de Metz. Y eut-il plusieurs candidates ? Nous l'ignorons également. Une seule nous est connue : l'élue, Jeanne.

 

 


[1] Dans le langage biblique : redemander le sang = punir un meurtre

Rituel diocésain que nous devons à Pierre Brayer et non à Mgr Du Cambout, duc de Coislin.

« Pierre Brayer, né à Paris, sur la paroisse Saint-Germain-l’Auxerrois, le 19 mai 1654, docteur de la Sorbonne, nommé vicaire général par Mgr de Coislin le 31 décembre 1699, en même temps que Joseph Séron, reçu chanoine le 21 juin 1706, est reçu grand archidiacre en septembre 1712. Il eut une grande part dans l’administration du diocèse sous Mgr de Coislin : le rituel diocésain porte son nom. Il est mort à Metz le 26 janvier 1731 à 4 heures de l’après-midi. Il était très érudit et favorable aux idées jansénistes (Bénédictins III. 364). »

Etudes sur la Cathédrale de Metz – Jean-Baptiste Pelt

1930

 

Après ces explications, revenons dans la conscience de notre pasteur.

 

« Il me faut éviter la profanation des saints mystères, en effet, l'administration d'un sacrement par une personne en état de péché mortel constitue un sacrilège, dont je serais responsable devant Dieu. En plus de sa vertu et de son savoir, ma candidate ou mes candidates ne doivent pas être soupçonnées d'hérésie ou de pratiques superstitieuses. Mon Dieu ! Aidez-moi dans ce choix dont dépend votre plus grande Gloire et, dans une moindre mesure, le salut de votre humble serviteur.

Esprit--Saint, éclairez-moi et que, dans ce devoir qui m'incombe, vos lumières et votre grâce ne me manquent pas. Et vous, Vierge Marie, ne m'abandonnez pas et souvenez-vous que, du résultat de mon choix, dépend la plus grande Gloire de Votre Fils et le salut des fidèles de ma paroisse. »           

        

Après un long silence, une voix intérieure lui suggéra Jeanne Brussaut. Malgré toutes ses déficiences, l'élection d'une matrone, en ce XVIIème siècle, marquait des progrès considérables, si nous la comparons à ce qui se pratiquait dans les siècles précédents. La religion occupait une large part, mais commençait à poindre une part de raison que nous ne saurions négliger. Un autre paramètre intervenait dans le choix d'une accoucheuse : la disponibilité. Combien d'érudits n'ont-ils pas glosé sur la nomination des veuves approchant la ménopause ou l'ayant atteinte, voire largement dépassée. Ils n'y voyaient qu'une manœuvre ou, tout le moins, une précaution du clergé pour refroidir l'ardeur des pères, jeunes mâles en carême et en mal de ribaude. Nous sommes, ne l'oublions pas, au XVIIIème siècle, où l'Église considère tout empêchement à la génération des enfants, dans le mariage, comme un péché mortel. On n'y entrait que pour remédier à l'incontinence et le premier devoir d'une épouse était de procréer. Jeanne, comme toutes ses collègues, de par son âge et sa situation matrimoniale, se trouvait donc disponible de jour et de nuit : n'ayant ni mari ni enfants à charge, ni devoir de procréation. Les soins que les sages-femmes prodiguaient ne se limitaient pas qu'à l'accouchement; il faut y ajouter la préparation de celui-ci, la surveillance postnatale de la mère et de l'enfant et combien d'autres services, comme nous le verrons par la suite. La moyenne annuelle des naissances  s'élève, de 1742 à 1791, soit une période de cinquante ans, dans notre paroisse, à treize : ce qui nous donne une intervention toutes les quatre semaines, intervention qui pouvait durer plusieurs jours. Il faudrait y ajouter les naissances de Sainte-Ruffine,  annexe de la paroisse de Moulins,  et les assistances aux matrones des communautés environnantes.

Sûr du meilleur choix qu'il put recommander à ses paroissiennes, l'abbé Antoine, conformément au rituel du diocèse de Metz, établi par Monseigneur du Cambout, duc de Coislin, annonça l'élection de la sage-femme, au prône de la messe solennelle du jour de Noël de l'année 1744 et du dernier dimanche de cette même année. Étant bien entendu qu’à Noël et Jour de l'An ne tombaient pas un dimanche. Si tel avait été le cas, il ne l'aurait annoncée que le jour de Noël. Il rappela à ses paroissiennes, et ce, devant toute la paroisse assemblée, l'obligation qu'elles devaient à l'Église d'élire une matrone pour leur propre conservation et le salut de leurs enfants à venir, de faire ce choix avec  beaucoup de circonspection, de ne pas faire entrer, dans cette élection, des considérations amicales ou inamicales et de ne pas s'attarder à des concepts superstitieux, largement dépassés de leurs jours. (Dans le pays messin, l'idée que les vertus et les défauts d'une accoucheuse se transmettaient aux nouveau-nés était très répandue et pouvait influer fâcheusement sur son choix).

Après l'exhortation, la menace. Il les avertit que toute parturiente qui n'utiliserait pas les services de la matrone-jurée de la paroisse se verrait refuser la « benedictio mulierum post partum », appelée couramment « relevailles ».

Avant que nous assistions ensemble à cette cérémonie, quelques précisions complémentaires. L'élection avait lieu impérativement un dimanche ou un jour de fête, comme ce fut le cas, en cette année 1745, après les vêpres. Si les femmes refusaient de s'assembler pour élire leur matrone - chose assez courante, paraît-il, dans nos campagnes - le pasteur les invitait, trois dimanches de suite, à se réunir. Constatant leur carence, et le consignant dans les registres paroissiaux, il se contentait alors de rencontrer, en particulier, les plus sages et les plus prudentes pour connaître leur avis. Ä la suite de cela, celle qu'il avait désignée d'office - il en  était de même pour une matrone élue - ne pouvait refuser une telle charge, sans encourir l'excommunication, à moins qu'elle n'eût une excuse légitime à faire valoir dont le pasteur restait le seul juge. Les vêpres terminées, en ce jour de l'an 1745, pénétrons dans l'église. L'abbé Antoine se rend à la sacristie, se dépouille d'une partie de ses ornements sacerdotaux et ne conserve que l'aube et l'étole blanche  (de la couleur de l'office du jour),  croisée sur son estomac.  Entre temps,  tous les enfants, tous les hommes  et toutes les filles quittent l'église.  Les cierges brillent de tous leurs feux. Le régent d'école, qui fait fonction de marguillier,  de sacristain et de chantre  dans notre paroisse, verrouille la porte et rejoint l'abbé à la sacristie. Tous deux ensuite la quittent, passent devant le maître-autel, font la génuflexion et se rendent, côté évangile, près du balustre qui sépare le chœur de la croisée du transept. 

Remparement du château tel qu’il était du temps de Jeanne. Avant la défluviation (1614 ), la rue de Nancy et l’ancien lit de la Moselle servaient de douve à notre grande maison forte.

Archives départementales / Section Ponts et Chaussées

Forma juramenti : serment, en langue française, que devait prononcer les élues. Jeanne le lut dans le rituel. Mais prenons le cas d’une sage-femme qui ne savait pas lire : le prêtre lisait le serment, par bribes, que l’élue répétait.

 

Mais, avant de passer aux instructions, attardons-nous quelque peu à ce serment tel qu'il apparaît dans le Rituale metense de Monseigneur du Cambout, duc de Coislin, édité en 1713. L'auteur de ce rituel, selon dom Jean François et dom Nicolas Tabouillot, nos historiens de Metz, serait Pierre Brayer, docteur en Sorbonne, que Monsieur de Coislin appela auprès de lui et qui devint grand Archidiacre et Vicaire général du diocèse. Ce nouveau rituel remplaçait l'ancien, édité sous l'épiscopat de Monseigneur d'Aubusson de la Feuillade.

Jeanne, comme nous l'avons vu, lit le serment. Or, fréquemment, les matrones ne savaient ni lire, ni écrire. Le rituel prévoyait ce cas : le prêtre prenait celui-ci, lisait le serment en lieu et place de la sage-femme et celle-ci le répétait mot à mot. Anne Bautour nous donne, le 27 décembre 1745, l'exemple d'une accoucheuse qui n'écrit pas même son nom. (Fig.5) Ne sachant pas l'écrire, nous ne croyons pas qu'elle puisse lire. Donc, le jour de son élection, elle dut répéter le serment prononcé par le curé de la paroisse de Saint-Privat. Dans un autre ordre d'idées, cet acte possède un intérêt supplémentaire : notre sage-femme absente est remplacée par celle d'une paroisse contiguë à la nôtre. Comme aujourd'hui nous avons des médecins, des pharmaciens et des hôpitaux de garde, le XVIIIème siècle avait ses matrones de garde. Cet acte illustre également, et de façon éclatante, la soumission des Moulinoises à leur pasteur : elles utilisaient les services de ces femmes pour ne pas se voir refuser la bénédiction des relevailles.

Après cette digression, revenons au serment prononcé, lors de l'élection d'une matrone. Il commence par une profession de foi, ce qui implique une entière subordination aux dogmes de l'Eglise, et continue par une promesse « de s'acquitter de cette charge avec fidélité et diligence ».

 

Fig. 5 L'an mil sept cent quarante cinq le ving septieme jour du mois de decembre est nee du legitime mariage une fille d'albert clément Laboureur, et de catherine champigneul, son épouse, et a été baptisée a la maison a cause du peril de mort par anne bautour, matrone de la paroisse de St. Privat (1) et le ving huit nous luy avons fait les ceremonies du baptême et imposé le nom de magdelaine, a eu pour parrain Louis Lapointe Laboureur de Moulin et pour marraine magdeleine champigneul qui ont signé avec nous les jour mois et an que dessus.

Suivent les signatures de :

- Louis Lapointe

- laurent, vicaire de Sainte Ruffine

- madelaine champigneulle

et la marque de Anne Bautour, matrone.

__________

( 1) à ne pas confondre avec la paroisse de St. Privat-la-Montagne. Il s’agit du hameau de St Privat qui s’étalait le long d’une partie de la rue Franiatte

 

Les termes « de nuit et de jour » exigent de l'élue une disponibilité de tous les instants. Seule, une femme, débarrassée de tout souci matériel et de tout devoir matrimonial, pouvait accomplir cette lourde tâche.

« ... les femmes pauvres ou riches... ». Ces mots donnent à penser que Jeanne, comme toutes ses collègues, ne réclamait aucun honoraire. En compensation, elles étaient exonérées de certaines impositions, et les familles, qui faisaient appel à leurs services, les nourrissaient et ne les laissaient pas partir sans leur remettre quelques provisions. Elles devaient également venir en aide aux personnes rejetées par leur famille, à certaines filles vivant en marge de la société. Nous ne relevons, dans les registres paroissiaux, que très peu d'enfants naturels, procréés par des Moulinoises. A priori, cela donnerait à penser que les jeunes filles de la paroisse possédaient plus de vertu que celles de la ville de Metz, par exemple... ? Notre réponse est négative. Comme nous le verrons dans le chapitre où nous traitons du mariage, la cellule familiale  été créée et voulue par Dieu, pour être l'unique instrument de procréation, et l'Église considère toute génération en dehors du mariage comme un acte de désobéissance à la volonté divine. Cette société, marquée par la religion, rejetait toute femme, porteuse d'un fruit défendu; elle l'exclut, à commencer par la famille qui craignait que le mauvais sort ne tombât sur elle par l'enfant du péché. Mais d'un autre côté, le clergé redoutait l'accouchement clandestin qui pouvait entraîner la mort de deux êtres, sans le secours de la religion. D'où la perte de deux âmes. Aussi, les prêtres conseillaient-ils à celles de leurs ouailles, qui avaient transgressé le neuvième commandement de Dieu, d'aller accoucher dans une autre paroisse, chez une femme de bien, recommandée par le curé  du lieu. C'est ainsi que Jeanne accueillit chez elle, "au mois d'avril 1751, Marie-Anne Lucay, fille majeure, de la paroisse de Sant-Euchaire de Metz." qui donna naissance à Barbe, fille naturelle. (Fig.6) L'abbé Antoine précise : "fille majeure". Marie-Anne avait plus de vingt-cinq ans, puisqu'une fille atteignait la majorité à cet âge (et un garçon à trente ans). Cet accueil des filles en détresse incombait aux matrones-jurées.

Et n'oublions pas les femmes de passage. De condition modeste elles ne pouvaient se payer l'hôtellerie, elles trouvaient refuge chez elles.

Pour conforter notre assertion que les filles de Moulins ne possédaient pas plus de vertu que celles de la ville de Metz, rendons-nous dans cette ville et consultons le registre des déclarations de grossesse. Et, que trouvons-nous ?

 

« Le trois septembre mil sept cent soixante, Barbe Lelorrain fille âgée de vingt ans, de Henry Lelorrain, laboureur a Moulin et de Jeanne champigneullea, a déclaré, pour se conformer aux ordonnances qu'elle est enceinte, d'environ sept mois et demy des œuvres du nommé Dominique..... passager en barque qui l'a surpris dans sa barque om il la fait entrer et violenté laquelle declaration elle dit ne pouvoir faire qu'au procureur du roy ayant ses raisons pour ne point la faire à M. Lieutenant criminel de Metz les jours et mois susdits. et a signé. »

 

Nous découvrons, grâce à ce texte, un viol caractéristique avec un auteur et une victime. Dans les papiers de notre justice seigneuriale, nous ne trouvons aucune trace de ce crime ou d'une déclaration de grossesse. De prime abord, il s'agit d'un navigateur de passage. Mais poursuivons nos investigations et consultons différents dictionnaires :

 

Celui de vieux français :

        

« Passager : 1° Passeur. 2° Celui qui perçoit le passage. »   

        

Le Littré :

 

« Passageur - Passeur ou entrepreneur d'un bac. »

 

Un dictionnaire contemporain :

 

« Passeur - personne qui conduit le bac. »

Fig. 6 Barbe fille naturelle de marie anne lucay fille majeure de la paroisse saint euchaire de metz, née le dousieme avril mil sept cent cinquante et un chez jeanne brussaux veuve de joseph gerardin matrone residante a moulin et d'un pere inconnu, elle a été baptisée le meme jour elle a eut pour parain nicolas mangenot tailleur d'habits et pour maraine barbe perel de cette paroisse qui ont signé.

Suivent les signatures de :

- N. Mangenot

- barbe perelle

- Anthoine, curé de Moulins

 

Que devons-nous conclure ? Le « passageur en barque » n'est autre que le passeur d'un bac. Connaissant la fonction du violeur, cherchons à savoir s'il existait un bac dans notre paroisse et remontons le temps. En cette fin d'hiver et en ce début de printemps 1614, les pluies torrentielles qui ne cessent de tomber, depuis le commencement du mois de mars, ainsi que la fonte des neiges, provoquent une inondation. Comme à l'accoutumée, la Moselle envahit les terres basses. Un beau matin, lors de la décrue, les Moulinois s'aperçoivent, à leur grande stupéfaction, que leur rivière a changé de lit.

 

Emplacement du bac

Pour comprendre ce phénomène de défluviation auquel assistèrent, ébahis et impuissants, nos ancêtres, essayons de l'expliquer. Le lit fluvial se compose de deux lits : le lit ordinaire ou apparent, marqué par les berges, et le lit majeur, occupé par les eaux, lors des crues. Lorsque l'abondance de l'alluvionnement exhausse le niveau du lit ordinaire au-dessus du lit majeur, le cours d'eau emprunte le canal du lit majeur dont le niveau se trouve au-dessous du lit ordinaire.       

Oui mais : il y avait un pont...Ä présent, il ne servait plus qu'aux passagers empruntant la route d'étape de Metz à Gorze. Passage obligé de tous les voyageurs venant de Paris ou de Verdun et se rendant à Metz, il leur fallait traverser la rivière à Moulins : aucune route ne menait à Metz par la rive gauche, à moins d'emprunter le chemin des côtes de Moselle, par Lessy et Plappeville ou par Scy et le mont Saint Quentin. Aussi le seigneur établit-il un bac à péage qui remplaçait le péage du pont devenu caduc. Cette désuétude permettra au pont de traverser les siècles sans trop subir l'outrage des hommes. Aujourd'hui, notre vieux pont est le doyen des ponts du département de la Moselle et de la rivière du même nom, d'aval en amont.

Au cours des plaids annaux,  le seigneur de Moulins  fixait le montant de  la  redevance ainsi que la réglementation. Il interdisait le passage « après le soleil couché jusqu'au soleil levé » et exigeait que les bateaux (il devait y en avoir au moins deux) fussent « rangés, bien fermés et cadenassés de nuit ». Maintenant que nous voilà certains de la présence d'un passeur à Moulins, consultons les registres paroissiaux. Mais avant de les compulser, rappelons que le bac se situait à l'emplacement du nouveau pont qui enjambe le lit ordinaire actuel de la Moselle (localisation fournie par un plan des Ponts-et-Chaussées du XVIIIème siècle)

Quelques années avant 1760, les registres signalent la présence de Nicolas Nicolas, « passager en barque ». Aucun intérêt pour nous. En août 1762, ils mentionnent la naissance de Marie-Anne Nicolas, fille de Dominique Nicolas, batelier... Eh oui ! notre violeur. Dominique succède à son père Nicolas qui ne prend pas sa retraite, mais prend à ferme le bac d'Ars-sur-Moselle. Dominique continue de procréer, en toute tranquillité, et mourra, entouré des siens, le 27 décembre 1785, à l'âge de 49 ans. Au moment des faits, il avait 24 ans.

Et comme bon sang ne saurait mentir ! ... « Marguerite Chabardin, fille mineure de Marieulles, en service chez le sieur Dominique Collignon, laboureur en ce lieu, a déclaré être enceinte des œuvres de Jean-Pierre Nicolas, fils mineur de Dominique Nicolas, vivant passager audit Moulins... » (Déclaration établie par la justice seigneuriale de Moulins le 13novembre 1789)

Quant à la victime, nous la perdons de vue ; aucune trace dans nos registres. De victime, elle devint coupable... d'avoir éveillé, chez un homme, un désir violent par son attitude provocante. Véritable fille d'Eve, elle portait seule, devant Dieu et devant les hommes, la responsabilité de cet acte. De ce fait, l'auteur du viol ne fut jamais inquiété et vécut, la conscience en paix. Ce viol nous égare; il est temps de retourner à l'analyse du serment de Jeanne :

 

« ...J'apporterai tous mes soins... ou des femmes expérimentées... » .

 

Cette formule sous-tend le souci de l'Église de ne pas négliger les soins corporels. Elle prenait à son compte la conservation des corps et exigeait de la sage-femme de faire appel à du personnel expérimenté, en cas de difficultés. Jeanne, comme en tout, se conforma à cette règle. Le neuf octobre 1745, quelque dix mois après son élection, elle demanda l'assistance de sa collègue de Châtel-Saint-Germain, et c'est cette dernière qui baptisa Jean-Joseph, fils d'Estienne Mangin. (Fig.7) Déjà, en 1737, une accoucheuse anonyme - l'abbé Bellaire qui assurait l'intérim à la mort de l'abbé Lajeunesse, ne mentionne pas son nom - fit appel à un chirurgien de Metz, le sieur Midar. (Fig.8) Les registres paroissiaux ne font mention d'aucune autre intervention de chirurgien et c'est la seule, à notre connaissance. Nous devons prendre tous ces actes  comme des preuves du souci  qu'avaient nos matrones de faire appel, comme  c'était  leur devoir, à du personnel plus expérimenté. Catherine Germain,  le 3 avril 1760, se soumit également à cette règle,  puisque c'est Cunet, de la paroisse de Sainte-Ségolène de Metz,  qui baptisa un fils de Jean Rollet et de Marie LeRouge, mort à la naissance. (Fig.4)

Arrêtons-nous au sieur Midar,  mais rectifions l'orthographe de son nom : il s'agit en effet de Midard.  Il exerçait En Chaplerue, à Metz. Nous avons fait plus ample connaissance avec ce personnage en consultant le registre des déclarations de grossesse de Metz et nous connaissons son adresse parce que les filles et les veuves enceintes, au moment de leur déclaration, devaient donner, en plus du nom du procréateur, le lieu de l'accouchement et le nom de la matrone.  Or, en ce milieu du XVIIIème siècle, plusieurs filles trouvèrent refuge chez lui et y accouchèrent. Chirurgien-accoucheur, sa renommée dépassait les limites de la ville de Metz puisqu'il vint, dans notre paroisse, pour aider à un accouchement difficile. Ce praticien devait aussi - simple conjecture - s'occuper de la formation des sages-femmes des paroisses messines et des paroisses environnantes.

Du sérieux, passons à l'anecdote : En janvier 1740, le deux, nous lisons, dans ce registre :

 

 « ... enceinte de huit mois d'un lieutenant du régiment de Rohan, entend faire ses couches dans le lieu de sa résidence et faire élever son fruit à l'hôpital général de cette ville moyennant salaire et pension raisonnable... »

 

Cette fille, dont nous taisons le nom, devait habiter chez une accoucheuse, puisqu'elle fait ses couches dans le lieu de sa résidence. Eh oui ! C’est papa Midard qui accouche sa fille. Nulle n'était exempte de cette déclaration; pas même la fille d'un chirurgien-accoucheur. Le fait qu'un homme accouche des femmes prouve,  en ce milieu du XVIIIème siècle, un certain degré d'évolution. Jusqu'au début du siècle, la société s'y opposait et considérait la présence d'un homme, auprès d'une parturiente, comme un scandale. Dans son livre, « Histoire de l'art des accouchements en Lorraine », le docteur François Hacquin nous apprend :

 

 « Quelques années plus tard, en 1670, le même Louis XIV appela auprès de Melle de Lavallière, puis de la marquise de Montespan, un  accoucheur qui, les yeux bandés, fit son office. Cet accoucheur s'appelait Julien Clément et fut anobli. Il vint en Lorraine pour les couches de la Duchesse Élisabeth-Charlotte, épouse du duc Léopold. »

 

Fig. 7 Jean Joseph fils legitime de estienne Mangin et de Catherine Boutillier son épouse né le 9 octobre 1745 a ét baptisé à la maison au moment de la naissance par la sage femme de chaté en presence de Jeanne Brussaux, de jean claude giry qui en est le parain pour maraine Catherine Boutillier present aux ceremonies qui ont été suppléées en cette paroisse et ont signé avec nous.

Suivent les signatures de

- Jean Claude Giry

- Catherine boutilliez

 

   En résumé, le premier accouchement par un homme eut lieu en 1670. L'intervention  de  ce  praticien,  à la  cour  de  Lorraine,  se  situe  en  1700  et, trente-sept ans plus tard, le chirurgien-accoucheur Midard intervient à Moulins. Le rapprochement de ces dates démontre bien l'évolution des mentalités. (Fig. 8)

Fig.8 L'an 1737 le 9 9bre (novembre) est née marguerite fille d'estienne mangin charon et de catherine Boutillier son épouse elle a esté baptizée le meme jour a cause du danger de mort en presence de plusieurs personnes par le sr Midar chirurgien de metz les ceremonies ont este celebrées le meme jour elle a eu pour parrein le sr nicolas perel maire du lieu et pour mareine marguerite leonard de cette paroisse qui ont l'un signe et l'autre marque.Suivent les signatures de :

- marguerite léonard

- Lp Bellaire P.C. de Moulins Re

et la marque de :

- nicolas Perel

 

Les chirurgiens-accoucheurs nous éloignent du serment de Jeanne;  reprenons-le, là où nous l'avons délaissé :

 

     « ... Je ne révélerai pas les secrets des familles ni des personnes..."

 

Par cette exigence, l'Église, avec juste raison imposait le secret professionnel à ces personnes. La discrétion devait être une des qualités qui intervenaient dans ce choix. On évitait ainsi bien des commérages.

 

     "... Je n'userai point de superstition..."

 

Progrès considérables, si nous envisageons les pratiques courantes dans les siècles précédents, si bien décrites par le docteur Raphaël de Westphalen, dans son Dictionnaire des Traditions populaires messines. Nous reproduisons son texte :

 

« Très anciennement, on plaçait sur l'abdomen ou sous les reins de la parturiente, la ceinture de noce, pliée en forme de croix, à Metz; on allait, jadis, chercher la ceinture de Saint-Pierre-Martyr, empruntée au couvent des Dominicains. L'emploi d'une image représentant la plaie de côté du Christ était très répandu dans nos campagnes. Ce talisman était dessiné sur du parchemin ou papier vierge "exorcisé", ainsi que les autres instruments employés,  le jour du vendredi-saint à une heure après minuit, ayant auparavant récité la Passion; après quoi, on fait la dite figure, on la parfume de bonnes odeurs. »

 

L'Église, à présent, interdisait toutes ces pratiques et exigeait que ses fidèles, si l'intervention humaine s'avérait inefficace, s'abstinssent de telles pratiques et ne recourussent qu'à la seule Providence par la prière. Ajoutons que certains jours de la semaine ou certaines dates étaient réputés néfastes pour la naissance des enfants. Toute leur vie, ils en portaient les stigmates s'ils n'en mouraient pas. Il arrivait souvent, qu'aux environs de la mi-nuit les matrones hâtaient l'accouchement si le jour suivant s'avérait néfaste ou bien, au contraire, le retardaient s'il s'avérait meilleur. L'Église, au XVIIIème siècle, proclamait qu'il ne pouvait y avoir de jours moins heureux que d'autres puisqu'ils étaient tous des biens de Dieu et, de ce fait, heureux, pour ceux qui Le craignaient et L'aimaient.

En ce siècle des lumières, le prêtre, dans son choix, se devait de trouver une personne que l'on ne soupçonnât pas de pratiques superstitieuses. Cette condition peut nous paraître exagérée. Quant à Jeanne, répondait-elle à cette exigence ? Pour nous éclairer, avec votre permission, reportons-nous quatre ans auparavant. En juin 1741, Claude Boutier, marchand de bois, assigne en justice Antoine Maurice, maréchal-ferrant, et son épouse, Barbe Hocquard. Cette dernière, effectivement, répétait à qui voulait l'entendre, que Christine Renaudin, femme de Claude Boutier, « était une sorcière et qu'elle leur avait donné un maléfice pour les faire mourir. »

Le demandeur  ne se fie nullement au personnel de la justice seigneuriale de Moulins, aussi adresse-t-il  une requête au seigneur justicier de notre paroisse pour faire instruire la procédure par un gradué de la Ville de Metz. Monsieur de Fabert,  seigneur de Moulins,  nomme Louis Lambert,  avocat au parlement de Metz, « juge le commissaire », ainsi qu'un huissier. Et commence l'information... Que nous apprend-elle ? Barbe tombe malade, atteinte d'un mal mystérieux. A l'époque, pour le commun des mortels, toute affection inconnue correspondait à une maladie mystérieuse et, par voie de conséquence, ne pouvait provenir que d'un maléfice. Elle se rétablit et, pour chasser celui-ci, entreprend un pèlerinage à Saint-Hubert, en compagnie d'autres femmes de la paroisse. Cela se passait aux environs de la Saint-Martin, en 1740. Entre les prières, les psaumes et les antiennes, les langues vont bon train. Grâce aux témoignages de différentes paroissiennes, passés sous serment, nous savons ce qui s'était dit. Pour conjurer le mauvais sort que lui a jeté Christine Renaudin, Barbe fait ce pèlerinage, après un essai de conjuration, demeuré sans résultat. En effet, quelques jours auparavant, elle fit cuire un cœur de bœuf, selon les unes, un foie de bœuf, selon les autres, « piqué avec des clous et des aiguilles pour faire descendre les gens  (Christine Renaudin) dans sa maison, mais qu'ils n'étaient pas venus... »

Ces témoignages démontrent la mentalité des commères de l'époque, contre laquelle un prêtre de paroisse, éclairé, devait lutter. Mais le témoignage suivant établit que certaines paroissiennes sortaient du lot, celle-ci particulièrement, puisqu'il s'agit du témoignage de Jeanne Brussaut, notre matrone. C'est le plus long et le plus intéressant, et nous vous en donnons l'essentiel. A vous de juger...

Pendant la maladie de Barbe, Jeanne se rend, à différentes reprises, chez notre malade. Un jour, Antoine Maurice « revient de la campagne » et remet à sa femme une petite cruche remplie d'une « liqueur que lui ont donnée des ecclésiastiques pour ôter et jeter le sort donné à sa femme ». Jeanne prend la cruche, en verse quelques gouttes sur la main et détermine qu'il ne s'agit que d'une vulgaire huile de lampe. Le mari se met à pousser de hauts cris, se répand en imprécations et prétend que, par le fait de Jeanne, le voyage qu'il venait d'entreprendre se réduit à néant. Jeanne se retire chez elle. Le lendemain, au cours d'une nouvelle visite, Barbe lui apprend que son mari, après son départ, lui avait révélé « que c'était sa voisine qui lui avait donné sort, à elle et à toute la famille, par envie et à dessein de les faire mourir. » Mais elle ne nomma pas sa voisine. Après plusieurs visites, Barbe accuse nommément Christine Renaudin. 

Un jour, précise-t-elle à Jeanne, sa fille aînée revenait de Montigny, où elle avait passé plusieurs jours de vacances chez son grand-père. Christine l'aborda et « voulut lui faire caresse tandis que les autres fois elle ne lui disait rien. » Ce résumé de la déposition de Jeanne nous éclaire :

 

  • sur l'imagination maladive due à certaines ignorances ;

  • sur la superstition qui n'est pas l'apanage des seules femmes ;

  • sur la personnalité de Jeanne.

 

Penchons-nous sur cette femme hors du commun.            Femme de caractère, elle tient tête à Antoine Maurice. Nullement rancunière puisque, le lendemain de son altercation avec celui-ci, elle se rend au chevet de Barbe. Au cours de ses visites journalières, elle reçoit les confidences de sa malade et ne restitue que l'essentiel aux gens de la justice : elle ne fait aucune allusion, comme les autres commères, au cœur de bœuf, mais les renseigne sur les faits qui amenèrent le maréchal-ferrant et son épouse à porter une accusation de sorcellerie contre leur voisine. Quatre années avant son élection, Jeanne se dévoue déjà pour soulager les femmes malades. Son élection, elle la doit à ce dévouement et à sa disponibilité. Une fois élue, nous pensons qu'elle continua son office de garde-malade. A ce sujet, nous pouvons affirmer qu'il existait, dans notre paroisse, un service de garde-malade, assuré par une femme. Cette fonction, que nous attribuons à Jeanne, était même rétribuée. Pour nous en convaincre, consultons les archives de la justice seigneuriale de Moulins.

Lors de la dissolution d'une communauté, par la mort de l'un des conjoints, ou des deux, la justice établissait un inventaire des biens de cette communauté. En cas de survivance d'enfants mineurs et dans l'attente de la tutelle, elle gérait ses liquidités et payait ses créanciers. Et, dans ces états de dépenses, nous lisons, en face des sommes versées :

 

« Payé à la femme qui a le soing et soulagé les deffunts pendant leur maladie.. »

 

Comme Jeanne affirme, dans son témoignage, qu'elle se rendait, tous les jours, chez Barbe, nous en déduisons qu'elle faisait fonction de garde-malade. Avant de conclure par le jugement rendu par Maître Louis Lambert,  rappelons que, quarante ans plus tard,  le 2 avril 1781, « un cheval qui courait le galop » renversa Barbe, qui se rendait au Longeau. Elle survécut à ses blessures,  grâce aux soins d'un chirurgien,  mandé par son fils,  et mourut le 12 décembre 1785,  à l'âge de soixante-dix ans.

Mais en 1741, le maréchal-ferrant et son épouse furent  condamnés :

 

  • aux dépens ;

  • à demander le pardon aux époux Boutier-Renaudin ;

  • à verser la somme de cinq cents livres, moitié à la Fabrique, moitié aux pauvres de la paroisse.

Le tire-teste de Mr Amand BNF / Gallica Réf. Image : 08692

Cet instrument ne pouvait être utilisé que par les chirurgiens

 

   Abandonnons les superstitions et poursuivons notre analyse :

 

 « ... Je ne ferai rien pas vengeance ou mauvaise affection... »

 

Que lui demande-t-on ? De faire abstraction de ses sentiments personnels et de ne voir, dans la parturiente, que son prochain qui souffrait et que l'on devait aider à mettre au monde un chrétien.

 

 « que je ne consentirai jamais... et contre nature... »

 

Certaines pratiques,  pour favoriser la venue de l'enfant, ne lui étaient pas permises. La matrone ne pouvait césariser une femme - comme nous le verrons  dans les instructions que l'abbé Antoine donnera à Jeanne - que post mortem.  L'Église, malheureusement, n'autorisait pas l'incision de l'utérus pour faciliter le travail de la femme.

 

 « .... Je procurerai le salut corporel et spirituel, tant de la mère que de l'enfant... »

 

C'est Jeanne qui donnait tous les soins à la mère, avant la naissance, à l'enfant et ainsi qu’à la mère après la venue au monde de celui-ci. Toute la responsabilité des soins périnatals lui incombait ; quant au salut spirituel, en cas de nécessité, elle ondoyait l'enfant et appelait de suite le prêtre pour qu'il suppléât, dès que possible, les cérémonies du baptême.

A présent que nous en avons terminé avec le serment, revenons à Jeanne qui, dès le lendemain, comme convenu, se rendit à l'église paroissiale pour y rencontrer son pasteur. Mais pourquoi l'Eglise ? Pour une raison fort simple : il était, en effet, interdit à un prêtre de rencontrer une femme ou une fille, sans témoins, soit à leur domicile, soit au presbytère. Et, pour empêcher toute intimité, la rencontre se faisait devant Dieu. L'Église évitait, ainsi, le plus possible, le rapprochement entre les deux sexes, source de péché et de scandale. Et, en ce 2 janvier 1745, suivons Jeanne qui quitte son domicile et se rend à l'église. L'abbé Antoine l'attendait et récitait ses heures. A  son arrivée, ils se signent, s'agenouillent et entament une prière. L'invocation terminée, le prêtre commence l'instruction de la matrone :

 

« Par votre serment, Jeanne, depuis hier, vous êtes d'Église. Des charges plus lourdes vous incombent, mais Dieu vous accordera les grâces nécessaires pour accomplir vos nouveaux devoirs. Je vous interdis de pénétrer dans les lieux ou les hérétiques tiennent leurs réunions et de leur communiquer l'adresse d'une femme en attente de couches ou d'un enfant à baptiser. »

        

Soixante ans après la révocation de l'édit de Nantes, il ne restait plus de réformés en France puisqu'en cette funeste année 1685 tous s'exilèrent ou abjurèrent. Il s'agirait donc plutôt d'autres hérétiques, comme les jansénistes.

 

« Vous tiendrez une liste des femmes de la paroisse, en état de grossesse. Quant aux filles et aux veuves, en état d'illégitimité, vous essaierez de connaître le nom de l'auteur de leur grossesse et avertirez les gens de justice pour qu'ils reçoivent leur déclaration sous serment. Au moment du terme, si ces malheureuses ne peuvent mettre leur enfant au monde dans des conditions de décence nécessaires, vous les hébergerez chez vous, (Fig.6) ou dans tout autre maison charitable. Aucune femme, en cette paroisse, ne peut accoucher sans que vous en soyez aussitôt informée. »

 

Revenons aux filles et aux veuves enceintes (au XVIIIème siècle, toute femme non mariée s'appelait fille). Elles avaient deux obligations : la première, de déclarer leur état de grossesse à la mairie ou à la prévôté; la seconde, de se faire assister par une sage-femme.  Et, de son côté,  la matrone,  qui recevait une personne dans cet état  à son domicile,  ou qui l'accouchait dans un autre lieu,  devait en faire immédiatement la déclaration à la mairie ou à la prévôté, sous peine d'amende. Pour mettre fin aux « épidémies » d'infanticides par suffocation, les hommes de loi punissaient de la peine capitale toutes celles dont l'enfant mourait à la naissance. Le risque encouru par ces malheureuses était trop grand pour se passer des services d'une matrone.

Devant la justice de l'époque,  la mort d'un enfant naturel,  quelle qu'en fût la cause, relevait pour la mère, d'un cas d'irrecevabilité. Reportons-nous au 13 juin 1754 et imaginons un instant que Marie Lagneau, cette fille de la paroisse de Thionville, dont l'enfant mourut à la naissance, chez Jeanne Brussaut, eût accouché clandestinement. (Fig.9) Marie aurait été déférée immédiatement devant la justice de Moulins et condamnée à mort pour le meurtre de son enfant, né viable. Aucune expertise n'aurait été faite pour déterminer les causes réelles de la mort de sa fille. Sans la présence d'une matrone-jurée, la mort, à la naissance d'un enfant naturel, impliquait la peine capitale.

Fig. 9 L'an mil sept cent cinquante quatre le treisieme juin, Marie Lagneau, fille de la paroisse d Thionville, est accouchée d'une fille qui est morte le même jour après avoir été baptisée à la maison par Jeanne Brussau matrone du lieu, elle a été enterrée au cimetiere de cette paroisse en presence de nicolas moiront et dominique collignon soussignés.

Registre paroissial que tenaient les ministres du culte. Comme les clercs ne payaient pas d’impôts, en compensation, ils tenaient les registres d’Etat civil. « L’ordonnance de Villers-Cotterêts (1539) organise l’ « état religieux », ancêtre de notre état civil. » Dictionnaire Michel Mourre

   Donc, sous l'ancien régime, toute fille ou toute veuve enceinte déclarait sa grossesse, pour se conformer à un édit royal d'Henri II. La Révolution française modifiera-t-elle ou supprimera-t-elle cette déclaration. Reportons-nous au 3 septembre 1792; que lisons-nous dans les archives municipales ?  (Fig. 10)

 

Fig. 10 L'an 1792, le 3 7bre (septembre) à 11 heures du matin ont comparu en notre greffe en présence de Nous, Maire t officiers municipaux de Moulins

- d'une part, Marguerite Bauzin, fille mineure, âgée de dix huit ans demeurant audit Moulins en condition chez le sieur Jacquesson laquelle nous a dit, que pour satisfaire à la loi, elle vient nous déclarer qu'elle est grosse et enceinte d'environ cinq mois des œuvres dudit sieur Jean Baptiste Anne Jacquesson ancien officier ci devant au service de la Russie demeurant audit Moulins qui est le seul homme qui l'ait jamais fréquentée, de laquelle déclaration elle nous a requise a ete pour lui servir et valoir ce que de raison et ladite declarante a fait sa marque pour ne savoir ecrire ni signer.

marque de Marguerite Bauzin

- d'autre part ledit sieur Jacquesson qui s'avouant l'auteur de ladite grossesse promet et s'engage de donner tous ses soins et depenses tant pour l'entretien de ladite Marguerite Bauzin, que pour celui de l'enfant à naître, et ledit comparant a signe avec nous.

Ce texte mérite quelques remarques. Le changement de régime ne modifie nullement les mentalités, puisque toute personne, dans cet état, restait soumise à une déclaration. Seule modification : la fille ou la veuve ne se conformait plus à l'édit du roi Henri II, mais elle satisfaisait à la loi. Nous jugeons désobligeante cette précision : « ... qui est le seul homme qui l'ai jamais fréquentée... » Dans aucune déclaration, antérieure à la Révolution, ne figurait ce détail. Mais revenons aux instructions de l'abbé Antoine :

 

« Jeanne, dès que vous mettrez un enfant au monde, vous avertirez les parents et les personnes présentes qu'ils doivent le faire baptiser, le jour même, le lendemain au plus tard, faites-moi prévenir et restez au domicile de la parturiente jusqu'à ce que vous ayez porté l'enfant, avec ses parrain et marraine, sur les fonts baptismaux. »

 

   Un des nombreux devoirs de la matrone consistait à présenter l'enfant à l'Église entouré des parrain et marraine.

 

«  Et maintenant, abordons l'essentiel : le baptême en cas de nécessité. N'oubliez jamais  que l'indignité  du sujet rend le sacrement inutile et son incapacité, nul. Un enfant n'est jamais indigne, puisqu'il ne peut pécher, mais il peut être incapable. Deux cas pourront s'offrir à vous : un enfant mort-né, vous l'entacheriez de nullité, du fait de l'incapacité du sujet mais, chose plus grave, vous profaneriez les saints mystères et commettriez de ce fait, un sacrilège. Quoiqu'il arrive, évitez d'ondoyer un enfant mort, même si la mère et les parents insistaient.Venons-en à celui qui administre un sacrement. En cas de nécessité, respectez la prépondérance : celle d'un ecclésiastique sur un laïc, d'un homme sur une femme  et d'un fidèle sur un infidèle. En conséquence,  si un prêtre se trouve  dans la maison d'un enfant en danger de mort, vous ne devez jamais l'ondoyer, le prêtre s'en chargera. Dans bien des cas, le père de cet enfant sera présent. Le laisserez-vous ondoyer sa progéniture ? Je réponds non. N'ayant  jamais été instruit, comme vous, Jeanne, des saints mystères, le baptême risquerait d'être entaché de nullité, d'où la perte d'une âme, dont nous devrions répondre devant Dieu. Malgré la présence du père - ou de tout autre homme - vous seule, administrerez le baptême, en cas d'absolue nécessité et d'absence de votre pasteur. Mais il existe une seule circonstance où vous êtes prépondérante, aussi bien sur un homme que sur un ecclésiastique : lorsque l'enfant, encore en partie dans le sein de sa mère, se trouve en danger de mort. La décence et l'honnêteté interdisent à tout prêtre et à tout homme d'intervenir pour ondoyer le nouveau-né. Et nous en arrivons au sacrement. Avant toute chose, Jeanne, pour l'administrer et pour ne pas le profaner, soyez en état de grâce. Prononcez les paroles avec beaucoup d'attention  et de dévotion, en langue vulgaire,  pour ne pas vous tromper :

 

« Je te baptise, au nom du Père et du Fils et du Saint-Esprit"  et  avec  l'intention  de  faire  ce  que  veut  l'Église  qui  n'agit,  Elle-même, que par la vertu de Notre Seigneur Jésus-Christ qui ordonna aux apôtres, après sa résurrection, de baptiser les nations au nom du Père et du Fils et du Saint-Esprit. »

 

En prononçant ces saintes paroles, versez l'eau bénite sur la tête de l'enfant.  Pour ce faire  ayez toujours  à portée de main  de l'eau bénite1. Que cette eau ne soit pas corrompue : le cas échéant, prenez de l'eau ordinaire. L'hiver, chauffez-la pour qu'elle ne nuise pas à la santé de l'enfant. Ne trempez jamais vos doigts dans l'eau bénite pour en asperger le nouveau-né, mais versez-la, sur sa tête, à l'aide d'un vase propre. Si vous n'en trouvez pas, utilisez le creux de votre main. .Ondoyez toujours en présence de deux témoins. » 

 

L'absence de témoins obligeait le prêtre de la paroisse, non à suppléer les cérémonies de baptême, mais à les faire sous condition. En cas de suppléance,  il portait l'étole blanche, sous condition, l'étole violette

.             

 « Et voici, Jeanne, mes dernières recommandations en des situations particulières. Votre premier devoir est de sauver l'âme de tout enfant en péril de mort.  Si la tête se trouve encore dans le sein de sa mère, versez l'eau sur toute autre partie du corps. Si la mère venait à mourir avant la naissance de l'enfant, ouvrez-la sur le champ, en lui tenant la bouche ouverte, tirez l'enfant de son sein et, s'il donne des signes de vie, ondoyez-le. N'ouvrez jamais une parturiente de son vivant, quelque danger qu'il y ait que l'enfant ne reçoive le saint baptême. Dans ces circonstances, faites appel au chirurgien. Ne négligez aucun des moyens ordinaires qui vous permettraient de pourvoir au salut de l'enfant. Et si vos tentatives s'avéraient vaines, recourez à Dieu par la prière et faites entière confiance à Sa divine Providence. Quant au salut corporel de la mère et de l'enfant, je vous recommande de rencontrer, dès que possible, notre chirurgien-accoucheur. Et que Dieu vous vienne en aide, Jeanne ! »

 

L'entretien terminé, ils s'agenouillent, prient, se signent et se quittent. Ainsi commença l'aventure de Jeanne Brussaut, veuve de Joseph Gérardin, matrone-jurée de la paroisse de Moulins. A  partir de l'acte du 1er janvier 1745, nous connaissons et son nom de jeune fille, Jeanne Brussaut, et le nom de son époux, Joseph Gérardin. Grâce à ces deux patronymes, essayons de retracer son existence.

Joseph naît le 8 janvier 1698 de Jean Gérardin et de son épouse, Anne Gober. Jean, son père, lieutenant du maire de la communauté, pratiquait le commerce. Que vendait-il ? Nous l'ignorons : les différents actes concernant Jean Gérardin ne nous apportent aucune précision supplémentaire. Un lieutenant, dans son acception première, est celui qui remplace le chef et qui commande en son absence.  Quant à son fils, les actes lui donnent tantôt la profession de marchand de cuir, tantôt celle de laboureur. Faisant partie des notables de la paroisse, il exerçait la fonction de maire de la communauté.

Le premier document qui fait mention de Jeanne date du 15 juin 1709 et concerne la naissance de Marie, fille d’André Royer, maître-charron demeurant à Moulins et de Jeanne Brussaut. (Fig.11). Que pouvons-nous en déduire ? Elle n'est la veuve de Joseph Gérardin qu'en secondes noces. Elle vient résider à Moulins après son mariage. La règle voulait, en effet, que le mariage se célébrât dans l'église paroissiale de l'épouse. Sa date de naissance et celle de son mariage, de ce fait, nous échappent. Mais des pressentiments nous conduisirent jusqu'à Scy, où nous la voyons naître  le 2 mars 1687 (Copie du document, Fig.12), et prendre  pour  époux  André  Royer,  le 6 novembre 1707..(Fig.13)

 

1 Dans le nécessaire des matrones se trouvait toujours une fiole d'eau bénite. 

 

majorprepa.com

Fig.11 Ce jourd'huy 15 juin 1709 est né et le 16 a esté baptizée marie fille a andré Royer Mre (Maître) charon dmt (demeurant) a moulin et de jeanne brussault sa femme pour parein Jean Clement jeune fils et pour mareine Marianne Collignon aussy jeune fille tous deux de moulin et on signé et marqué. Suivent les signatures de : Jean Clément et Marie anne Collignon.

Partant de ces données et des registres paroissiaux, traçons une chronologie des événements familiaux, heureux et malheureux de Jeanne :

 

1687             02 mars           : naissance de Jeanne, à Scy ; Fig. 12

1698             08 janvier        : naissance de Joseph Gérardin, second époux de Jeanne ; 

1707             06 novembre   : mariage de Jeanne Brussaut et de André Royer, à Scy ; 

(Fig.13)                                                             

1709             15 juin             : naissance de Marie, premier enfant ; (Fig.11)

1711             15 janvier        : naissance de Jacques, deuxième enfant ;

1712             18 août            : naissance d'Anne, troisième enfant ;

1712             02 septembre  : mort d'Anne, 15 jours ;

1713            12 septembre   : mort d'un enfant : soit Marie, 4 ans et 3 mois, soit Jacques, 2  ans et 8 mois ;          

1714             09 juin             : mort d'un enfant : soit Marie, 5 ans; soit Jacques, 3 ans et 5

mois.

 A cette date, il ne lui reste aucun enfant.

 

1714             14 novembre   : naissance de Françoise, quatrième enfant ;

1716             16 août            : naissance de Jeanne, cinquième enfant ;                

1718             20 juin             :mort de Jeanne, 20 mois ;

1718             03 septembre  : naissance de Joseph, sixième enfant ;

1718             15 septembre  : mort de Joseph, 12 jours ;

1718             11 octobre       : mort d'un nourrisson, enfant du sieur Mangeot,  marchand à  Metz ;          

1719             12 novembre   : naissance de Jeanne, deuxième du nom, septième enfant ;

1722             23 janvier        : naissance de Jean, huitième enfant ;

1724            29 mai             :mort de Jean, 2 ans et 4 mois ;        

1724             06 juillet         : naissance de Joseph, deuxième du nom, neuvième enfant dont le parrain n’est autre que Joseph Gérardin, son futur mari ;

1724             19 juillet          : mort de Joseph, 13 jours ;

1726             26 août            : naissance de François, dixième enfant ;

1728             12 octobre       : naissance de Nicolas, onzième enfant ;

1730             17 août            : mort d'André Royer, premier époux de Jeanne, veuve  à l'âge de 42 ans ;

1731             17 mai            : mariage de Jeanne Brussaut et de Joseph Gérardin.  (Fig.14)

1732             28 janvier        : naissance de Marguerite, douzième enfant ;

1732            31 janvier         : mort de Marguerite, 3 jours ;

   1739             23 février        : mariage de Françoise Royer et de Joseph Grandjean ;

1741             06 février        : mort de Joseph Grandjean, gendre de Jeanne ;

1742             24 avril            : mariage de Françoise Royer et de Jean Watrinet ;

1742             20 août            : mort de Joseph Gérardin, second époux de Jeanne ;

1742             13 novembre   : mariage de Jeanne Royer et de Nicolas Mangenot.

1744             12 août            : mort de Françoise, 30 ans ;

1760             21 avril            : mort de François, 24 ans.

 

Fig.12 Ce jourd'huy 2 mars 1687 a esté baptizée Jeanne Fille à Mre Brussaux et à Suzanne ..... (illisible) et nee le 27 febvrier, et a eu pour parrain Jean-Jacques  Valette jeune fils de la paroisse de Ste. Croix de Metz et pour marreine Jeanne Anthoine femme au Sr Maire Gregoire de la paroisse de Scy qui ont signé et marqué. Suivent la marque de Jeanne Anthoine et les signatures de : Jean Jacque Vallet et Joseph Masson vicaire de Scy

lasagefemme.fr

<<Fig.13 Ce jourdhuy sixieme novembre mil sept cent sept apres la publication des trois bans en la forme presente tant à Scy que Moulins recurent par pretre curé soussigné la benediction nuptialle Andre ROYER fils de deffunt Nicolas ROYER et Anne Simonin ses pere et mere de la paroisse dudit Moulins dune part et Jeanne Brussaux fille de Janin Brussaux et de Suzanne VIF aussi, ses pere et mere de la paroisse de Scy d'autre part en presence de jean et Charles ROYER freres dudit André et de janin et nicolas Brussaux pere et oncle de lepouse et d'autres temoins sousignes avec nous les jour mois et an susdits. Suivent les signatures de : André Royer, J. Brussaux, J. Royer, C. Royer, Jeanne Brussaux, Nicolas Brussaux, Valette, François Brussaut, N. Gorgonne

La sage-femme en Gaule et dans l'Occident romain

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Fig.14 L'an 1731 le 17 maye apres avoir proclame les trois bans de mariage sans aucune opposition d'entre le sr joseph gerardin fils de deffunt jean gerardin et d'Anne gobert sa femme asisté de sr louis nicolas françois gay d'une part et de jeanne brussault vve d'andré royer d'autre part et apres que les dites parties se sont approche des sacrements de penitnce et d'eucharistie jay curé de moulin et de ste ruffine reçü les promesses de mariage des dites parties dans l'église de ste ruffine a cause de l'interdiction de celle de moulin et ay fait des ceremonies accoutumées de l'église en presence des susnommés et ont signé avec moy. Suivent les signatures de : Lajeunesse, curé de moulin ste ruffine, joseph gerardin, joseph brussaut, jeanne brussaut, N. Royer, françois gay, N. Gorgonne, brussaut

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En résumé, Jeanne mit au monde douze enfants dont une seule, Jeanne Royer,  lui survécut. Quatre moururent dans le mois qui suivit leur naissance; deux atteignirent l'âge de deux ans et trois avaient entre deux et cinq ans. François mourut à vingt-quatre ans et Françoise à trente ans. Douze enfants en vingt-trois ans nous donnent, en moyenne, une naissance tous les deux ans. Jeanne déplore la perte de deux maris, de onze enfants, d'un gendre, d'un nourrisson et de petits-enfants dont nous ignorons le nombre. Quand notre sage-femme cesse-t-elle ses activités ? Entre 1754, dernière intervention de Jeanne, mentionnée par l'abbé Antoine (Fig.6) et 1760, première intervention de Catherine Germain, veuve de François Noiret, sage-femme de la paroisse. (Fig.4). Les registres paroissiaux ne portant aucune indication de l'élection de Catherine Germain, nous ne pouvons pas vous donner la date précise de la cessation d'activité de Jeanne Brussaut. Quand et où mourut-elle ? Mystère... Une seule certitude : elle s'éteignit ailleurs qu'à Moulins.

Au départ, nous nourrissions, à l'égard de ces matrones, quelques préventions, dues à nos lectures. Aujourd'hui, après avoir bien étudié le cas de Jeanne, nous n'en avons plus. Arrivée à l'âge de la retraite, après une vie bien remplie et semée d'embûches, ses voisines l'élisent sage-femme de la paroisse. Elle ne peut décliner la responsabilité de cette lourde charge sans encourir les foudres de l'Église : l'excommunication pure et simple. La voilà sur les routes, de nuit et de jour, pendant dix, voire quinze ans, soignant, réconfortant ses semblables, accueillant les filles et les femmes rejetées par la société, se dépensant sans compter. Et, pour récompense, elle et ses semblables sont la risée d'historiens, bien repus, et de ces messieurs de la faculté qui les accablent de tous les accidents qui survenaient à cette époque, aux mères et aux enfants.

 

  • Oui, le taux de mortalité maternelle, du temps de Jeanne, était très élevé.

  • Oui, ce taux dépassait tout ce que nous pouvons imaginer.

 

Mais, devant l'histoire, les sages-femmes de l'époque doivent-elles en porter, seules, la responsabilité ? Messieurs ! un peu de pudeur...

L'asepsie, telle que nous la pratiquons, aujourd'hui, date des découvertes de Pasteur, qui n'était pas médecin et vécut au siècle dernier. Grâce à Pasteur et aux antibiotiques, de découverte plus récente, disparaissent, de nos jours, les infections maternelles mortelles.

Le traitement anticoagulant réduit considérablement les risques de phlébite et d'embolie pulmonaire.

Les médicaments antispasmodiques annihilent la contractilité utérine et diminuent le temps de travail de la parturiente.

L'utilisation d'une médication, hautement efficace, diminue le risque d'hémorragie.

Et l'organisation de la prophylaxie, l'anesthésie, etc.

Jeanne et ses semblables disposaient-elles de tout cet arsenal dont disposent nos accoucheuses modernes ? Messieurs de la faculté, placez vos élèves, avec tout leur savoir, dans l'environnement de Jeanne et de ses semblables et avec leurs instruments. Donnez-nous ensuite leurs résultats et nous ferons alors une comparaison.

Dans les salles de travail de nos accoucheuses modernes, la panique et l'angoisse n'existent plus. Cette transformation de l'atmosphère, Dieu merci, permet aux sages-femmes de s'occuper davantage de la santé du couple : mère-enfant. A Jeanne ainsi qu’à ses consœurs, ne leur répétait-on pas  inlassablement les paroles de l'Éternel, tirées de la Genèse :

                     

« J'augmenterai la souffrance de ta grossesse et tu enfanteras avec douleur. »

 

Pour les hommes de l'époque, la venue au monde d'un enfant était une affaire purement féminine et la souffrance qui l'accompagnait était à la hauteur du péché  qu'Eve avait fait commettre à Adam et... voulue par Dieu.

Les matrones de l'époque avaient, contre elles, la société, les hommes et ... le Dieu de la Genèse. Ces malheureuses, pour lutter contre les accidents, n'avaient que leurs mains, leur courage, leur dévouement et... la prière. Quelle aide médicale les chirurgiens apportaient-ils, quand elles les appelaient au chevet d'une parturiente ? Le sieur Midard, chirurgien de Metz, ondoie l'enfant d'Estienne Mangin (Fig. 9) et - l'acte ne le dit pas - se fie, comme les matrones, à la Providence.

Et pour conclure, nous rendrons hommage à Jeanne ainsi qu’à à toutes ses consœurs  parce que c'est à elles, à leur lutte, que nous devons, aujourd'hui, au moment de cette belle aventure qu'est toujours la naissance, de bénéficier d'une sécurité (presqu'absolue) et de la perfection (si perfection il y a) de la technique. Il est temps de passer, à présent, au deuxième volet de ses fonctions et attributions : le Baptême.

 

La sage-femme en Gaule et dans le monde romain

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Le baptème

"Jean-Nicolas fils légitime de Jean Loison jardinier et de Catherine Galien sont épouse né le treisième juin mil sept cent cinquante un, a été baptisé le même jour, il a eut pour parain nicolas camus fils et pour maraine Catherine Loison de la paroisse d'ars qui ont signé et marqué." (1) (Fig. 1)

- Suivent les signatures du parrain et du curé et la marque de la marraine –

 

(1) Les citations (en italique) sont reproduites dans l'orthographe du document.

Fig.1 Jean nicolas fils legitime de jean loison jardinier et de catherine galien son épouse le troisieme juin mil sept cent cinquante un, a été baptisé le meme jour, il a eut pour parain nicolas camus fils et pour mareine catherine loison de la paroisse d'Ars qui ont signé et marqué

Suivent les signatures de : Nicolas Camus

Anthoine curé

et la marque de la marraine.

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Au XVIIIe siècle, nos pasteurs formulaient ainsi, à quelques nuances près, les actes de baptême qui marquaient l'entrée de l'enfant dans la société civile et chrétienne. Alors, pourquoi ne pas appeler ce document un acte de naissance ? Pour cette simple raison : les "non catholiques" ne figuraient pas dans ces registres. Ils n'avaient, de ce fait, aucune existence légale et n'étaient que tolérés. Le terme approprié serait de l'appeler "acte de
renaissance", puisque le baptème conférait à l'enfant le droit de vivre en toute légalité.

Mais avant de passer à l'analyse des termes qui composent cette minute, revenons aux
"non-catholiques". Cette mention, nous la trouvons, dans les registres, au début de l'année 1793, mention inscrite par M. Léonnard, maire de la commune, le 21 fructidor de l'an XI, soit le 6 septembre 1803 (Fig.
2).

Fig. 2 Le présent régistre contenant quatre feuillets a été coté et paraphé par nous maire de la commune de Moulins lez Metz pour y inscrire les déclarations de la naissance des non-catholiques anterieurement au premier Janvier 1793.

Dans la mairie de Moulins lez Metz, en conformité de l'extrait des minutes de la préfecture du Département de la Moselle du treize brumaire an onze (4 novembre 1802).

Moulins ce 21 fructidor an onze (8 septembre 1803) de la République.

Suit la signature de : Leonnard maire

Archives municipales de Moulins

Le calendrier républicain, adopté par la Convention le 24 novembre 1793, fixait le début de l'année au 22 septembre, jour de l'équinoxe d'automne, et rappelait ainsi l'anniversaire de l'abolition de la royauté et le premier jour de la République : respectivement  les 21  et 
22  septembre 1792.  Le 20 vendémiaire  de  l'an  XII (11 octobre 1803), la commune de Moulins remettait au greffe du tribunal de première instance de Metz onze actes de naissance de Juifs y résidant (Fig.
3). Depuis quand cette communauté juive demeurait-elle dans notre commune ? Avant la tourmente révolutionnaire ?... Pour répondre à ces questions, ayons recours aux archives de la justice seigneuriale de notre paroisse et suivons, en ce 1er janvier de l'année 1788,  Nicolas Millat,  un habitant de Maidières.

Aussitôt arrivé à Moulins, il s'arrête à l'auberge du "Cheval Blanc" et conte sa mésaventure. Depuis ce matin, il est à la recherche d'une de ses vaches, "sous poil fleuri", qui s'est évadée, cette nuit, de son écurie. Antoine Boutillier, notre aubergiste, le conduit chez le boucher du village. Samuel Lévy, "Juif de Moulin". Nicolas  reconnaît sa vache dans l'écurie. Il se rend au greffe de la justice et conte, à nouveau, sa mésaventure à Dominique Bouchy, le greffier. Ce dernier, demande à Samuel de "sortir la vache de l'étable et de la conduire au greffe pour y être déposée" et à Nicolas de lui remettre une attestation du maire de sa paroisse prouvant que la vache "sous poil fleuri" lui appartient.

Le lendemain, il se représente au greffe, non pas avec une, mais avec deux attestations : l'une émane, en effet, du curé et la seconde du maire. Dans la première, le prêtre fait l'éloge de son paroissien et répond de sa probité. Dans une formule qui ne manque pas d'élégance, il exprime sa gratitude aux gens de la justice et leur assure qu'il considère la restitution de la vache comme un service qu'ils lui rendent personnellement. Quant au maire de Maidières, il affirme, dans son attestation, que la vache a été volée par Samuel Lévy, dans l'étable de Nicolas Millat. La justice de Moulins ne poursuit pas le boucher pour vol, mais rend la vache à son propriétaire légitime, moyennant quelque argent pour compenser les frais de pension.

La formule  démontre la présence d'une famille juive, au sein de notre paroisse, mais non celle d'une communauté.

Poursuivons donc nos investigations. Chaque année, les gens de la justice seigneuriale se présentaient chez tous les commerçants et procédaient à la vérification des "mesures à mesurer" et des "poids à peser". Seul, Samuel Lévy figure dans les procès-verbaux de ces contrôles. Il contrevient même aux règlements  seigneuriaux, en matière de poids et de mesures, ce qui lui vaut - il va de soi - une amende. Comme tous les chefs de famille de la communauté juive, que nous relevons en 1803, exerçaient une activité commerciale, nous pouvons affirmer qu'il n'existait à Moulins, avant la période révolutionnaire, qu'une seule famille juive. Elle ne possédait aucun bien immobilier et vivait en location chez une veuve.

Le fait qu'une famille israélite résidait dans notre paroisse dénote une certaine évolution des esprits, en cette fin de siècle. Quelques années auparavant, cette famille aurait-elle été admise  par le seigneur  et par les paroissiens ? Nous ne le pensons pas. Il fallait,  ne l'oublions pas,  remplir certaines conditions  pour entrer dans cette communauté paroissiale, conditions que nous relevons dans les comptes-rendus des plaids annaux.

Tout postulant devait :

 

  • demander l'autorisation au seigneur ;

  • présenter un extrait de baptême (document indispensable), "une attestation de bonnes vies et mœurs et bonne conduite", un extrait de l'acte de mariage, s'il était accompagné d'une femme;

  • payer un droit d'entrée de trois livres et vingt sols, somme qui revenait à la communauté.

  • En conséquence, un juif – donc, sans acte de baptême - ne pouvait pas s'installer à Moulins.

  • Abandonnons les "non-catholiques" et revenons à l'acte de baptême de "Jean-Nicolas...".Les prénoms attestent la renaissance de l'enfant et son admission dans la communauté humaine, grâce à la profession de foi de ses parrain et marraine. Sans cette caution, il ne possédait aucune identité, et le pasteur notait, comme en 1750(Fig. 4).

Fig. 3 Le présent régistre  a été clos  et arrêté  par maire  faisant  les fonctions d'officier public de l'état civil de la commune  de Moulins lez Metz  ce vingt huit fructidor  an onze  de  la  rép.  (15 septembre 1803).

Suit la signature de : Leonnard

Table des actes contenus au présent régistre par ordre alphabétique :

1. Caïn, Simon           né  le 24. Janvier 1762

2. Caïn, Rachel          id. le 16. Décembre 1765

3. Caïn, Brunette       id. le  5. Novembre 1790

4. Caïn, Moyse           id. le 16. Février 1792

5. Lazard, Gotton       id. le 10. Septembne 1769

6. Lévy, Haïme           id. le  4. Octobre 1756

7. Lévy, Brunette       id. le 15. Décembre 1765

8. Lévy, Nanette         id. le  4. Janvier 1766

9. Lévy, Jacob            id. le  4. Mai 1770

10. Lévy, Samuël       id. le 27. Octobre 1791

11. Salomon, Moyse  id. le  5. Avril 1767     .

Déposé le double du présent au Greffe du Tribunal de première Instance  séant à Metz  ce 28 Vendémiaire  an Douze (13 octobre 1803).

Suit la signature de : Gigleux

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En principe, les enfants ne portaient qu'un seul prénom :celui de leur parrain ou celui de leur marraine. Dans le cas qui nous intéresse - celui de Jean Nicolas - le nom du parrain s'ajoute à celui du père. Pour conforter notre assertion, ayons recours aux statistiques.

Entre 1742 et 1791, soit une période d'une cinquantaine d'années, nous dénombrons six cent soixante-douze baptêmes dans notre paroisse. Ce chiffre servira de base à tous les pourcentages que nous vous donnerons par la suite.

03 % des nouveaux-nés ne portaient pas le prénom de leur parrain ou de leur marraine     

11 % en avaient deux, comme Jean-Nicolas, dont un, celui de son parent spirituel;

86 % se contentaient du seul prénom de leurs parrain ou marraine.

Que pouvons-nous en conclure ?

97 % des parents se conformaient à la règle : imposer à l'enfant le prénom des parrain ou marraine;

89 % des enfants ne portaient qu'un seul nom de baptême.

"fils légitime...". Ce terme nous indique que l'enfant a été procréé suivant les règles canoniques : selon la volonté divine, qui exige la multiplication de l'espèce humaine, dans le seul cadre de la famille, cellule de base de la société. Dans le cas contraire, le curé portait la mention "naturel". Rappelons-nous Marie Luçay, cette fille majeure de la paroisse Saint-Eucaire, qui mit au monde, chez Jeanne Brussaut, Barbe, fille naturelle... Les enfants naturels, baptisés sans apparat et dans la plus grande discrétion, ne bénéficiaient pas de la sonnerie des cloches. Cette tare les poursuivait jusque dans la tombe, puisque l'abbé Antoine inhume, "en 1748, Jean, fils naturel de Jeanne Hocquart, dans notre cimetière".

Nous arrêtons pour introduire les Fig. 4 et 5, poursuivrons par les professions et commencerons par le jardinier.

Fig. 4  L'an mil sept cent cinquante le quinsieme juillet est né un enfant à albert clément et catherine champigneul son épouse lequel a été baptisé a la maison par la sage femme sousignée, est mort aussytot apres, le pere absent.

 

Suivent les signatures de :

- jeanne brussaut

- Anthoine, curé

 

Fig. 5 L'an mil sept cnt quarante huit le second de janvier est mort en cette paroisse jean fils naturel de jeanne hocquart fille de la ville de Metz paroisse Saint Victor (1), et a été enterré le troisième en présence des témoins soussignés, il avait été baptisé à moulin le ving quatre décembre dernier.

Suivent les signatures de :

Mouza

Antoine curé de moulin et de ste rufine

(1) L'église de la paroisse Saint-Victor se situait dans la partie comprise entre le marché couvert et les rues du Palais et de la Pierre Hardie, d'une part, et entre les rues au Blé et du Faisan, d'a utre part. Désaffectée pendant la tourmente révolutionnaire, elle fut démolie au début du dix-neuvième siècle.

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"... jardinier...". Le fait d'indiquer la profession - malheureusement ce n'est pas toujours le cas - nous permet de connaître la diversité des professions, exercées dans notre paroisse, et celles, disparues de nos jours.

Des jardiniers, nous en trouvons … la ferme de la Maison-Rouge, au château de Grignan et à celui de messire de Fabert. Comme notre pasteur ne précise pas l'endroit où Jean Loison pratiquait son art, nous ne pouvons pas déterminer son lieu d'habitation. La maison du jardinier de messire de Fabert, pour vous donner un exemple, se trouvait à l'abri des remparts, derrière la tour qui flanquait notre vieux pont. Elle se situait à l'angle de la rue de Nancy et de l'allée du Château.

Quelques paroissiens exerçaient plusieurs professions. L'un de nos deux aubergistes, Jean Husson, en cette année 1751, pratiquait également celle de tailleur d'habits. Le régent d'école faisait office de marguillier, de chantre, de greffier de la justice et de greffier de la communauté‚. Les négociants de la paroisse remplissaient les charges honorifiques et électives de maires de la communauté et de la justice. Quant aux femmes, aucune profession n'apparaît dans les registres, hormis celle de sage-femme. Leur seul et unique devoir : la procréation... et les charges domestiques.

 "... Catherine Galien, son épouse...". En toute occasion, la femme mariée conserve son nom patronymique. Dans toutes les minutes où apparaît la signature de notre sage-femme, elle signe Jeanne Brussaut et non Jeanne Royer, du vivant de son premier mari, ni Jeanne Gérardin, après son remariage avec Joseph Gérardin. 

Puisque nous parlons de signature, signalons au passage, que les parents de l'enfant  n'émargeaient jamais les actes de baptême. Ayant souillé l'enfant par leur péché originel, ils n'avaient aucune part à l'acte de renaissance.

 

   "... a été baptisé le même jour..."  (Fig. 1)

 

Que nous apprennent les statistiques ?

  • 81 % des enfants reçoivent le baptême, le jour même de leur naissance;
  • 18 % le lendemain.

 

 Soit 99 % des Moulinoises et des Moulinois présentaient leurs enfants à l'Église, à l'âge  d'un jour. Beaucoup d'enfants, baptisés le lendemain, venaient au monde aux "heures de relevée" (l'après-midi).

Mais il nous reste un pour cent et ramenons ce pourcentage en chiffres. Cela représente cinq enfants ayant reçu le baptême  à deux jours et un seul, à trois jours.

L'Église, ne l'oublions pas, frappait d'interdit les chrétiens qui transgressaient la règle : celle de baptiser un enfant dans les deux jours qui suivaient sa naissance. Notre communauté paroissiale, comme vous pouvez le constater, observait strictement les préceptes, en matière de foi. Or, il existe une seule exception... et de taille... Un enfant, né à Moulins, baptisé à Scy, à l'âge de six mois. Nous y reviendrons. En attendant, faisons un saut dans le temps. À l'époque révolutionnaire, et vous verrez que la République, comme l'Église, exigeait la présentation de l'enfant dès sa naissance.

En ce 5 février 1793, un groupe de cinq personnes, trois citoyens et deux citoyennes, se rend à la salle publique de la maison commune. L'une des citoyennes n'est autre que Barbe Brunet, la sage-femme de la paroisse - pardon ! de la commune - , épouse d'Antoine Barthélemy, aubergiste. Son âge ? Cinquante-huit ans. Elle tient dans ses bras Marie, la fille de Jean Loison, notre cordonnier, venue au monde, ce matin, vers quatre heures. Jean, qui suit la sage-femme, est accompagné de Nicolas Dampierre, notre boucher, et de Dominique Bouchy, notre régent d'école, marguillier, chantre et greffier du conseil général de la commune.

Arrivé devant la porte de la maison commune, Dominique Bouchy pousse cette porte, fait entrer le groupe dans le vestibule et frappe à l'huis de la salle publique, situé à gauche. Sur l'invitation d'entrer, les citoyennes et citoyens pénètrent dans une pièce bien chauffée où les attend, derrière son bureau, Jean-François Jenot, l'officier public chargé "de dresser les actes de l'état civil". La chaleur agréable, qui règne dans la salle publique, provient du rayonnement d'une taque sise en face de la porte. À la gauche de celle-ci s'ouvrent deux grandes fenêtres. Après quelques banalités sur le temps, les affaires, l'époque et la santé de la mère, la matrone s'approche de la taque, déshabille le nouveau-né et le présente à l'officier d'état civil. L'opération terminée, Barbe Brunet rhabille Marie, et Jean-François Jenot établit l'acte de naissance (et non de renaissance) que signent l'officier public, le père et les deux témoins (Fig.6).

Après les signatures, l'officier public reconduit ses hôtes et leur dit : "À tout de suite..."

Le groupe se dirige vers l'église paroissiale, y pénètre, s'assied sur le banc adossé au mur du fond, côté de l'épître, en attendant la cérémonie du baptême, tandis que Dominique Bouchy se rend à la sacristie.

Quelques instants plus tard, il en sort, revêtu de sa soutane et de son surplis, portant l'huile, le sel et le saint-Chrême, ainsi que son rituel. Le curé, en aube, avec l'étole violette, le suit, tenant également son rituel. Tous deux s'agenouillent devant l'autel, se relèvent et vont vers les fonts baptismaux où les attendent la matrone,  le parrain,  la marraine et le père.  Barbe Brunet,  l'enfant dans ses bras,  se tient entre le parrain,  Nicolas Dampierre et la marraine.  Cette dernière nous est inconnue mais nous pouvons la prénommer Marie, avec une marge d'erreur de un pour cent.  À présent, permettez-moi de vous présenter notre curé : l'abbé Jean-François Jenot.

Eh oui ! l'officier public et le curé ne font qu'une seule et même personne. Nous poursuivrons avec François Jenot,

La conception révolutionnaire de nos ancêtres se résumait à l'acceptation des idées nouvelles, … et avec les mêmes têtes. Le curé‚ cumule ainsi son sacerdoce avec la fonction d'officier public. Et, une des pièces du presbytère se transforme en salle publique de la maison commune. En attendant que, sous la Terreur, l'église devienne le "Temple de la Raison".

Nous vous entraînons, de gré ou de force, dans cette période mouvementée de l'histoire de notre pays, aussi vous demandons-nous d'y rester et de vous pencher avec nous sur les prêtres qui défilèrent, au cours de cette période, dans notre commune, soit comme résidents, soit comme ministres du culte. Leur nombre se monte à cinq et commençons par Jean-François Jenot.

Jean François Jenot naît le 31 décembre 1734, à Briey, d'un père  avocat. Il étudie à Paris et quitte l'université avec le titre de maître ès arts. Ordonné prêtre, le 10 avril 1762, il obtient la cure de Chesny, le 26 janvier 1766. L'assemblée de réduction, réunie à Metz, le 15 avril 1789, pour désigner le député et le suppléant du clergé du bailliage de Metz aux états généraux, le nomme suppléant de l'abbé François Martin Thiébault, curé de Sainte Croix de Metz et ancien supérieur du grand séminaire de Metz. Ce dernier, démissionnaire le 4 novembre 1789, cède sa place à l'abbé Jean-François Jenot qui siège ainsi à la Constituante.

 

 

Fig. 6 Aujourdhui cinquieme jour du mois de fevrier mil sept cent quatre vingt treize l'an second de la republique françoise a quatre heures du soir, pardevant moy jean françois jenot membre du conseil general de la commune de moulins élue le vingt sept janvier pour dresser les actes destinés a constater les naissances, mariâges et décés des cytoyens est comparu en la salle publique de la maison commune jean goulin cordonnier de profession, domicilié dans la ditte municipalité, lequel assisté de nicolas dampierre boucher agé de quarante cinq ans; et de dominique bouchi greffier agé de cinquante cinq ans, domiciliés a moulins, a déclaré a moy jean françois jenot que marguerite clément (1) son épouse en légitime mariâge est accouchée dans sa maison aujourdhui cinquieme jour de fêvrier présent mois environ quatre heures du matin d'un enfant fêmelle qu'il m'a présenté, et auquel il a donné le prénom de marie daprés cette déclaration que les cytoyens nicolas dampierre, et dominique bouchi ont certifié conforme a la vérité, et la présentation qui m'a été faite de l'enfant dénommé j'ay rédigé en vertu des pouvoirs qui me sont délégués le présent acte que jean goulin pere de l'enfant et les deux temoins nicolas dampierre et dominique bouchy ont signés avec moy.

Fait en la maison commune de moulins les jour et an et mois cydessus.

Suivent les signatures de :                                                   

j. françois Jenot officier public             -              Jean Goulin

N. Dampierre                                               -              D. Bouchy

(1) L'épitaphe de Marguerite Clément, épouse de Jean Goulin, morte en 1835, est adossée au mur de l'église paroissiale de Moulins-lès-Metz.

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Entre temps, la cure de notre paroisse devenue vacante par le décès de l'abbé Martin Lhuillier, survenu le 13 mai 1789, lui échoit, le 18 mai de  la même année. En sa qualité de député, il prête le serment constitutionnel devant la Constituante, le 27 décembre 1790.

 

"Lors des élections du 9 décembre 1792, il est élu procureur de la commune. Élections annulées, le 22 janvier 1793, car les fonctionnaires ecclésiastiques ne peuvent pas faire partie du conseil général de la commune. Le 24 décembre 1793, arrêté pour incivisme (refus de loger les défenseurs de la patrie du bataillon du  Loiret), il est interné à la maison de réclusion de Saint-Vincent. Le 11 mai 1794, condamné à la déportation à Rochefort, il embarque sur le "Washington" et y meurt le 12 octobre 1794".

 

Ce curriculum vitæ que nous vous résumons, vous le trouvez dans le livre de l'abbé Jean Eich Les Prêtres mosellans pendant la Révolution. Attardons-nous donc quelque peu à cette personnalité attachante de l'abbé Jean-François Jenot, député du clergé à la Constituante et curé de Moulins-lès-Metz, et reprenons les points marquants de ce curriculum.

Fils d'un avocat, il sort de la bourgeoisie. Son frère, Jean-Nicolas-François, est curé de Jussy, siège de l'archiprêtré de notre paroisse.

"... Maître ès arts..." Le chanoine Paul Lesprand,  dans son œuvre  "Le Clergé de la Moselle  pendant la Révolution",  ironise sur ce titre de Jean-François Jenot. Un gradué d'une université, nous vous le rappelons, sortait avec le titre de bachelier, de licencié ou de docteur. La maîtrise ès arts, délivrée par la faculté des arts, se situait entre la licence et le doctorat. Elle ouvrait au gradué la porte des facultés supérieures. Avec ce titre, il pouvait enseigner les humanités ou la philosophie et prétendre à des bénéfices ecclésiastiques, tels que celui d'une cure d'une paroisse urbaine comme Metz,  plus juteux qu'un revenu d'une paroisse rurale,  ou celui d'une  dignité d'une église cathédrale ou collégiale. Or, un prélat hautain, orgueilleux, comme Monseigneur de Montmorency-Laval, qui résidait au château de Frescaty, paroisse de Moulins, n'acceptait, dans son chapitre cathédral, que des chanoines, issus de la noblesse et dont les quartiers remontaient avant 1400. L'avenir, pour un roturier, tel Jean-François, se limitait, de ce fait, à une cure de paroisse rurale. Pour les grands bénéficiers de l'Église, seul mérite exigé : la naissance.  À titre d'exemple,  prenons les charges épiscopales,  en France.  À la veille de la Révolution, il n'existait plus un seul évêque roturier, parmi les cent trente trois prélats que comptait le clergé séculier.

La noblesse avait accaparé ainsi la majorité des revenus ecclésiastiques et les avaient détournés à son propre profit. Puisque nous abordons cette question de revenus, le lecteur nous pardonnera cette digression qui lui permettra de mieux comprendre l'état d'esprit du bas clergé, instruit et éclairé, en cette fin de siècle.                                      

Dans nos régions, un vicaire se contentait, en moyenne, d'un revenu de trois  cent cinquante livres; un curé de campagne, de sept cent livres et l'évêque de Metz, Monseigneur de Montmorency-Laval, de .…trois cent mille livres. Cette dernière estimation, nous la devons aux Etats Généraux du clergé de 1789 est, paraît-il, surestimée de cinquante mille livres. Soyons bons joueurs et n'accordons à notre prélat qu'un ... modeste revenu de deux cent cinquante mille livres. Considérons, à présent, les vicaires de l'époque comme les smicards de la profession et allouons leur un salaire mensuel de trois mille cinq cents francs (francs 1985). Si  les curés de paroisse percevaient un salaire de sept mille francs, notre paroissien, l'évêque de Metz, devait se contenter de ... deux millions cinq cent mille francs, soit deux cent cinquante millions de centimes, par mois.  Les revenus de l'évêché représentaient, à eux seuls, cent vingt mille livres, soit près de cinquante pour cent. L'évêque de Strasbourg, Monseigneur de Rohan, percevait la somme de dix millions de francs. Oui ! la somme d'un milliard de centimes...

Telle était la situation du bas clergé dont quelques membres très instruits végétaient dans les fonctions subalternes. Le haut clergé, quant à lui, s'accaparait les plus gros bénéfices par le seul mérite de la naissance. Les cadets de la noblesse disposaient ainsi des fonds de l'Église, déposés par de généreux donateurs, pour satisfaire leur goût de lucre et de luxe.

"..... le serment constitutionnel..." L'Assemblée constituante vota, le 17 juillet 1790, la Constitution civile du clergé. Par cette loi, évêques et prêtres devenaient des "fonctionnaires" ou des "salariés de la Nation". Certains abus, tels ceux que nous venons de vous exposer, disparaissaient : privilège de la naissance, disparité des bénéfices, etc. Mais cette Constitution civile apportait d'autres réformes - entre autres la nationalisation des biens de l'Église - qui prêtaient et qui prêtent encore à redire. Louis XVI, malgré ses scrupules, sanctionna cette loi, le 24 août 1790. Les prélats français s'y opposèrent; le contraire nous eut étonnés.

Aussi, le 27 novembre de la même année, l'Assemblée constituante décréta-t-elle que tous les évêques et tous les prêtres en exercice devaient prêter le serment, dans les huit jours, sous peine de destitution. Devant la réticence du haut clergé, l'abbé Grégoire, curé d'Embermesnil (Meurthe-et-Moselle) et futur évêque de Blois, prêta le serment devant l'Assemblée réunie.

Deux autres prêtres l'imitèrent et montèrent à la tribune : les abbés Aubry, curé de Véel (Meuse) et futur évêque constitutionnel de Verdun, et Jean-François Jenot, curé de Moulins-lès-Metz. Trois prêtres lorrains donnèrent l'exemple de l'esprit civique au clergé de France. Au d‚but de l'année 1791, les curés assermentés représentaient plus de la moiti‚ du bas-clergé. Quant à nos évêques, sur cent trente-trois, quatre, selon les uns, sept selon d'autres, prêtèrent le serment à la constitution civile du clergé.Existe-t-il encore une trace de cette prestation de serment dans nos registres communaux.? Le 4 janvier 1791, Dominique Bouchy, greffier du conseil général de la commune, copie un acte dressé par le Président de l'Assemblée Nationale, établi le 29 décembre 1790, soit deux jours après la prestation de serment. Dans cet acte, le Président et les Secrétaires certifient que Jean-François Jenot … Fig. 7

Fig. 7 Par extrait

Nous soussignés president et secretaires de l'assemblée Nationale certifions que Me Jenot curé de Moulins prés Metz département de la Mozelle a prêté le vingt Decembre 1790, séance du matin, son serment civique dans les termes prescrits par les Décrets de l'assemblée du 27 9bre (novembre) 1790, ainsi qu'il est porté dans le procés verbal dudit jour.

En foi de quoi nous lui avons délivrés le présent certificat et y avons fait apposer le seau de l'assemblée Nationale.

A Paris  ce 29 Xbre (décembre) 1790  et ont lesdits President et Secrétaires signés;

Enregistré a Moulin le quatre janvier 1791.

Collationné

(suit la signature de :)                  D. Bouchy        Greffier

 

Archives municipales de Moulins

 

Dominique Bouchy nous apprend ainsi que le serment s'effectue le 20. L'abbé Jean Eich avance le 27. Robert Parisot, dans son Histoire de Lorraine signale que l'abbé Grégoire prête le serment, le 27, suivi aussitôt des abbés Aubry et Jenot. Le recteur Maggiolo, dans un article traitant de l'abbé Grégoire, prétend que celui-ci prête le serment civique, le 24.

Trois dates, pour un même serment... Deux, celles du 24 et du 27, émises par des historiens sérieux. Quant à la troisième, celle du "20", nous la devons à notre greffier. Le secrétaire de l'assemblée omit-il le chiffre sept ? Dominique Bouchy se trompa-t-il dans la transcription en oubliant le sept ?  Autant de questions sans réponse. André Castelot et Alain Decaux, dans leur "Histoire de France et des Français au jour le jour" avancent le 27. Fermons donc cette parenthèse et acceptons le 27.

 

"... lors des élections  du 9 décembre 1792,  il est élu procureur de la commune. Élection annulée, le 2 janvier 1793,  car les fonctionnaires ecclésiastiques ne pouvaient pas faire partie du conseil général de la commune..."

 

Effectivement, Jean-François Jenot, nous l'avons vérifié, est élu procureur de la commune
le 9 décembre. Le 27 janvier 1793, comme le précise l'acte de naissance de Marie Goulin (
Fig. 6), le conseil général de la commune le choisit :

 

 "par la voye du scrutin de liste  simple et à la pluralité relative des suffrages" comme "officier préposé aux dits actes". (FiG. 8)

 

Le 24 mars, les citoyens de la communauté de Moulins, pour se mettre en conformité avec l'arrêt‚ du département de la Moselle du 22 janvier, choisirent un nouveau procureur et renouvelèrent leur confiance à Jean-François Jenot en l'élisant comme "notable", par quarante et une voix sur quarante et un votants. Mais que se passa-t-il ensuite ? L'abbé Jean Eich prétend que le curé de Moulins entra en conflit avec la municipalité. Nous ne le croyons pas. Élu, le 24 mars, à l'unanimité des voix et se trouver en conflit avec ces mêmes voix, quelque neuf mois plus tard...

Pour nous éclairer, examinons les registres municipaux. Mais, avant cet examen, rappelons que l'exécution de Louis XVI eut lieu le 21 janvier 1793. Or, après cette date, l'abbé Jenot continue du siéger au conseil général de notre commune. En septembre 1793, ne l'oublions pas, commence le règne de la Terreur. En son âme et conscience, cet homme,  épris de liberté,  ne peut souscrire  à ce déferlement de tracasseries,  de délations,  de condamnations.
Et, "le 9e jour de le 3e décade du mois brumaire  de l'an II  de la république française",  il se rend à Metz "au département de la Moselle"  et donne sa "démission de la cure de Moulins". Fig. 9

L'abbé Jean Eich - dans ses écrits - le fait arrêter le 24 décembre 1793. Or, cette veille de Noël qui correspond au 4 nivôse de l'an II, le district de Metz discute, en séance, du cas du citoyen Jenot. Malheureusement, la minute de cette réunion disparut lors de l'incendie des archives du département de la Moselle, au fort du mont St. Quentin, en 1944. Des représentants du conseil général de notre commune assistent aux débats et demandent la réintégration de leur pasteur. Pour étayer leur défense, ils présentent à ces messieurs du district le registre des délibérations du conseil communal. Ces messieurs de Metz n'apprécient nullement la décision prise, lors de cette assemblée moulinoise, et une main rageuse "raie et batonne"  le texte. Nous pouvons lire en marge de ce hors-texte :

 

"Vu, trouvé  raié et batonné à la séance du conseil du district de Metz du 4 nivôse de l'an second de la république une et indivisible."

Signé par le secrétaire : Gobert.

 

L'assemblée moulinoise se réunit donc le 29 ou le 30 frimaire de l'an II, soit le 19 ou le 20 décembre 1793.  En effet, l'acte précédant  ce compte-rendu  porte la date du 29 frimaire, le suivant, du 30 frimaire. Et que nous apprend ce document "raié et batonné" ?      

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Fig. 8 L'an 1793, 2e de la République le vingt sept Janvier le conseil general de la commune de Moulins assemblé au lieu ordinaire de ses seances apres avoir été convoqué par le sergent ordinaire pour délibérer des affaires communales de ce lieu et notamment au sujet de nommer et d'élire une personne parmi les membres dudit conseil pour exercer les fonctions d'officier préposé aux actes de  naissances, mariages et déces des citoyens de ce lieu, au lieu et place du citoyen Albert Clément laboureur en ce lieu lequel n'étant point actuellement membre dudit conseil, a déclaré discontinuer ses fonctions d'officier préposé à ces actes en conformité de la loi du 20 7bre (septembre) dernier.

En conséquence,  Nous Maire,  officiers municipaux  et membres du conseil étant au nombre de huit avons procédé a la nomination et election d'un officier  preposé  aux actes  de naissances,  mariages  et décés,  par  la  voye  du scrutin de liste simple  et a la pluralité relative des suffrages. Le dépouillement dudit scrutin  comptés,  dépouillés et recueillis,  le citoyen Jenot,  curé de Moulins,  aurait obtenu  le nombre  de sept voix,  et le citoyen françois Tribout une.

En conséquence, nous aurions proclamé ledit citoyen Jenot, Officier preposé auxdits actes, lequel present a declaré accepter ladite place.

Fait a Moulins ledit jour.

Suivent les signatures des membres du conseil général de la commune

Archives municipales de Moulins

Tous les membres du conseil général de la commune sont convoqués en assemblée extraordinaire, se réunissent dans l'église paroissiale et décident, entre autres :

 

"... Sur quoi il a été délibéré que deux membres du conseil iraient à l'instant au domicile du citoyen Jenot ci-devant curé de ce lieu pour lui faire connaître la volonté générale de tous les habitants et habitantes de continuer à vivre et à mourir dans la religion catholique (......)  par conséquence  de reprendre ses fonctions de  curé...".

 

Contrairement à ce qu'affirme l'abbé Jean Eich, l'abbé Jean-François Jenot n'entre pas en conflit avec la municipalité. Et ce document le prouve. La décision de l'arrestation du curé de Moulins se prend à Metz et non dans la paroisse. C'est plus haut qu'on voulait la tête de ce député du clergé qui d‚rangeait les patriotes de la dernière heure. Quant aux Moulinois, en pleine Terreur, ils affirment leur confiance en l'abbé Jenot et leur foi dans la religion catholique. Ils craignaient, en cette veille de fête, de passer leur premier Noël sans pouvoir assister aux cérémonies religieuses. Les responsables du district n'admettent pas cette profession de foi et raient rageusement la décision prise lors de la délibération des 29 ou 30 friamire. Alors, quand eut-elle lieu, cette arrestation ? 

 

Fig. 9 Je soussigné préviens la municipalité de ce lieu, que je me suis transporté ce joudhuy au departement de la moselle, et que jay donné ma démission de la cure de Moulins de laquelle jay demandé acte,q ui m'a été octroyé.

Moulins,  ce 9e jour de la 3e décade du mois brumaire de l'an  2e de la république françoise (1).            .

signé : Jenot   cytoyen de Moulins

______________________

(1) 19 novembre 1793.

Archives municipales de Moulins

La sentence, nous l'avons vu, se prend le 4 nivôse, au cours de la séance du conseil de district de Metz. Le 6 nivôse, la municipalité, mise devant le fait accompli, assiste impuissante à l'arrestation du curé et de son frère "pour cause de suspection" (Fig. 10).

Nous sommes le 26 décembre 1793, jour de la Saint-Étienne, patron du diocèse de Metz. Nous notons, dans cette assemblée, la présence de Doué, l'agent national. Depuis la réorganisation administrative du 4 décembre 1793, ce fonctionnaire remplaçait le procureur-syndic de la commune et représentait le gouvernement. Preuve supplémentaire que le district de Metz téléguidait cette arrestation. Après celle-ci, les Moulinois présentent une pétition pour obtenir la libération de l'abbé Jean-François Jenot, qui demande son élargissement. Embarqué sur le "Washington", à Rochefort, il meurt sur ce navire puis est inhumé dans l'île Madame qui se trouve à la sortie de l'estuaire de la Charente.

Trente, sur quarante-sept prêtres mosellans, embarqués sur le "Washington" y trouvèrent une mort atroce, du fait des conditions de détention. À quelque trois pour cent près,  les deux tiers de ces curés y laissèrent leur vie.

Le terme "embarqués sur le Washington" peut prêter à confusion. Nous nous imaginons que ces prêtres, condamnés à la déportation, quittèrent la France à destination d'un pays quelconque. Non ! Le "Washington", rafiot désaffecté, se transforme, par la grâce de la Convention, en camp de concentration flottant. Le pourcentage élevé de décès illustre bien les conditions de détention horribles dont souffrirent les prêtres mosellans "embarqués" sur ce bagne flottant.

 

 

Fig. 10 Aujourd'hui, six nivose de l'an 2e de la République une et indivisible, l'assemblée Municipale, qui a été convoquée légalement, et se sont trouvés les citoyens Maire et l'agent national, au greffe d'icelle, en vertu de la loi du 12 août et 17 septembre 1793 (vieux stile) concernant l'arrestation des personnes suspectes. Dans laquelle assemblée il  été observé qu'il y avoit un mandat d'arret lancé contre les citoyens Jenot ci devant curé de ce lieu, et son frere ci devant commissaire du traite Capet au tribunal du district de Longuyon, tous deux pour cause de suspection et qu'ils ont été conduits aux maisons d'arrêts a Metz et pour se conformer a la dite loi, avons fait inviter les membres du comité de surveillance, pour se transporter au domicil dudit : Jenot pour apposer les scelles sur les papiers, qui pouvaient être en leur possession.

Lesquels membres présents  ont déclarés  se conformer a la dite loi  et a notre invitation.

fait a Moulins le dit jour

Suivent les signatures de :

Michel Giry, maire

Doué  pas de la commune (agent national)

D. Bouchy  greffier

Nous connaissons les noms de trente-cinq prêtres déportés sur quarante-sept. Vingt-quatre de ces trente-cinq prêtèrent le serment à la Constitution civile du clergé. Plus de la moitié de ces prisonniers se montrèrent donc favorables aux idées nouvelles et en furent les victimes. Mais que se passait-il dans l'esprit de ces révolutionnaires de la seconde génération ? Dans un premier temps, des hommes généreux, comme notre curé, fatigués de l'exploitation du tiers-état, dont ils sortaient, par une minorité issue de la caste noble, adhèrent aux idées nouvelles et engendrent la Révolution. Cette dernière, à son tour, engendre des héritiers qui n'hésitent pas à incarcérer les pères de la Révolution et à les faire périr. Nous n'assistons pas à un meurtre, mais à un véritable parricide...

Avant d'abandonner ce camp de concentration flottant pour revenir à Moulins, souvenons-nous que Jean-François Jenot, curé de Moulins et martyr de la liberté, un des premiers députés de la Moselle, au sens moderne et démocratique du terme, paya de sa vie son amour de la liberté.

Sans plus tarder, passons au deuxième prêtre.

 

"Intolérance catholique.

 Monsieur le rédacteur,

Les habitants de M......... viennent de rendre les derniers devoirs à l'un de leurs plus anciens et recommandables concitoyens,  M. Etienne B......."

 

Ainsi débute un article, paru dans un journal anticlérical, "Le Courrier de la Moselle", le 13 juin 1838 que nous vous donnons ci-dessous : Nous  vous  recommandons  la lecture de cet extrait  qui relate  l'inhumation du propriétaire  du domaine de Préville, Étienne Bauzin. 

 

Intolérence catholique

  « Les habitans (sic) de M*** viennent de rendre les derniers devoirs à l'un de leurs plus anciens et recommandables concitoyens, M. Étienne B***. Au respect acquis naturellement à la mémoire d'une vie honorable et bienfaisante, se joignait un vif intérét causé par le refus d'inhumation, bien que la demande en eút été adressée au curé par le maire au nom des habitants et surtout au nom du respect des formes religieuses. Un permis demandé  à l'Éveché fut sèchement refusé en montrant du doigt le nom du défunt inscrit au Livre des proscrits de l'église, sous peine d'interdiction du curé. Il ne restait plus aux habitans indignés de cet outrage, renouvellé pour la troisième fois envers les époux B***, bienfaiteurs des pauvres et de la commune, qu'à se passer du ministère du curé, et à rendre eux-mémes les honneurs les plus vrais, ceux rendus par la reconnaissance des pauvres et par l'estime des honnétes gens; et le concours en était grand ! Le cortège immense, formé de toute la population du lieu et d'une foule d'habitans des environs et des nombreux amis du défunt, conduisit le cercueil porté à bras, selon l'usage, par les habitans eux-mêmes au nombre de douze, précédé du chant des prieres funèbres, et d'un enfant portant la croix, cet emblème sublime de la seule loi sur terre qui nous commande le bien, et qui n'a pour nous parler que l'image du supplice souffert pour l'annonce du regne de justice et de charité. Le convoi déposa le corps au milieu de l'église avec cet ordre et ce recueillement du peuple qui fait aussi son devoir, quand même.

L'église, remplie jusqu'au dehors, étincelait d'un brillant luminaire, et retentissait de chants d'un chœœur nombreux qu'accompagnait l'orgue. L'autel, seul, désert et muet, attestait l'inflexible entêtement de la discipline catholique, tandis que l'image du Christ semblait, du haut d'un vieux tableau qui domine l'autel, accuser l'apôtre absent d'oublier sa mission de tolérance et de charité.

Après avoir prié, sans prêtre, les habitans avec le même recueillement, portèrent du sein de l'église au sein de la tombe celui qu'ils honoraient de leurs regrets. Après les derniers chants, le maire jeta le premier un peu de terre dans la fosse, et prononça ensuite quelques mots pour retracer une vie honorable, utile et bienfaisante, et termina en faisant connaître aux habitans le dernier bienfait de M. B*** : une horloge pour la commune et une somme d'argent pour les pauvres.

Ainsi s'accomplit avec ordre et dignité une cérémonie, qui, nous en convenons, était contraire à la loi. Car, si les habitans, dans cette circonstance, avaient demandé à l'autorité civile ou ecclésiastique la faculté de sa réunir, sans prêtre, pour dire dans l'église des prières autour d'un mort qu'ils voulaient honorer,  nul doute qu'en vertu de je ne sai (sic) quel Concordat, on ne l'eut refusé ou même empêché. Nous avons demandé à l'évêque de permettre au prêtre de prier avec nous : il nous a refusé; c'est son droit. Alors nous avons été dans l'église dont nous avons les clefs, et qui était vacante, pour y accomplir un devoir en honorant les morts, et non pour  braver l'autorité des prêtres, car nous savons qu'il y en a encore qui sont bons par leurs œuvres.

Enfin, nous avons agi de bonne foi, croyant remplir nos devoirs de citoyens et de chrétiens. Et pourtant, monsieur, voyez un peu..... au dire du prêtre, nous n'aurions fait qu'une mascarade ! En vérité, j'ai bien peur qu'il n'aît raison, car nous avons tâché de faire tout comme s'il eût été avec nous. Une mascarade ! je tremble devant cette vérité échappée imprudemment et je ne saurais m'expliquer cette contradiction,  a moins d'admettre que dans ces religieuses cérémonies,  pendant que nous prions  de bonne foi  au fond de nos cœurs, M. le curé, au fond du sien, ne pense, d'ordinaire, qu'à son argent et à notre crédulité.

Agréez, monsieur, l'assurance, etc…»

Étienne naît à Metz, le 13 septembre 1747, d'un père, maître-cordonnier. Il se rend à Paris et suit simultanément les cours de l'École de droit et de l'École de Médecine. Licencié  en droit civil  et en droit  ecclésiastique,  il sollicite,  avant de passer sa thèse de doctorat en médecine,  son admission au séminaire de Metz.

 Ordonné prêtre le 19 septembre 1772, il devient successivement vicaire à Corny, à Vic, à Fey, à Lorry, à Azerailles et, le 16 novembre 1781, à Plappeville. Nommé chanoine de Saint-Sauveur (1), il prend possession de sa stalle, le 5 mai 1787.       

Arrêtons-nous à ce stade. Pendant quinze ans, ce gradué de l'université, qui pouvait prétendre à une dignité de chapitre cathédral, perçoit le salaire d'un "smicard". Cet état de fait explique, voire éclaire sa conduite pendant la Révolution. Reprenons, à présent, son "cursus honorum" que nous tirons de l'œuvre de l'abbé Jean Eich et que nous vous résumons :

 

« La Révolution trouve en lui un adepte fervent : député du clergé au Comité patriotique, officier municipal, lors de la constitution de la première municipalité de Metz, enrôlé dans la Garde nationale, aumônier en second de la Garde, adhérent, puis président de la Société des amis de la Constitution. Le 16 janvier 1791, Étienne Bauzin prête, à la cathédrale de Metz, le serment constitutionnel. L'évêque constitutionnel Francin, ancien curé de Koenigsmacker,  le nomme  vicaire épiscopal (vicaire général). Malgré ses fonctions ecclésiastiques, il reste membre de la municipalité et, en cette qualité, chargé de l'enlèvement de tous les objets précieux des maisons religieuses supprimées. Il prête le serment de liberté et d'égalité,  puis devient membre du Comité révolutionnaire, en 1793. »

 

Il couronne sa carrière révolutionnaire par une apostasie publique, envoyée  la Convention nationale, au Pouvoir exécutif, et publiée dans tout le département de la Moselle. Un modèle du genre, que nous vous reproduisons in extenso :

 

"Citoyens administrateurs... Depuis 1789, j'ai concouru de tout mon pouvoir à l'affermissement de la liberté; dans tous les emplois  civils auxquels j'ai été appel‚ par la voix du peuple. J'ai tâché de me rendre digne de la confiance qu'il m'avait montrée. J'aurais désiré n'avoir à remplir que les devoirs de citoyen, mais les décrets avaient établi une différence entre les prêtres d'un même culte. Il existait deux sectes : il fallait appartenir à celle que la loi approuvait; il n'était pas encore permis de leur rendre justice en les m‚prisant l'une ou l'autre. Un administrateur, ici présent, sait que j'avais voulu secouer le joug qui me pesait ; lui-même m'a donné le conseil d'attendre des circonstances plus favorables, de crainte de me rendre suspect.

Je puis enfin, sans faire soupçonner mon patriotisme, remplir le vœu le plus cher de mon cœur, celui de me dévouer entièrement au bien de ma patrie. Je déclare donc que je renonce absolument aux fonctions sacerdotales ; la superstition, qui en fait un caractère qui ne peut s'effacer dès qu'il est sur la tˆte d'un individu, est une violation manifeste des droits de l'homme ; c'est une injustice envers la société ; ce prétendu caractère tendant à conserver irrévocablement dans un poste un homme qui en est indigne ou dont les talents peuvent être employés plus utilement pour le bien général. Je dépose mes lettres d'ordres : je reprends, à leur place, les commissions dont vous avez bien voulu ordonner l'enregistrement.

Les patriotes attendent sans doute de moi une nouvelle preuve que je suis digne de leur appartenir ; on est porté à douter du patriotisme d'un prêtre qui refuserait de se choisir une compagne. Citoyens, le mariage est la sauvegarde des mœurs ; il est un devoir. J'aurais donné l'exemple si, jusqu'à présent, il m'eut été possible de contracter l'engagement que je désire. Une citoyenne, distinguée par un patriotisme prononcé dès le commencement de la Révolution, m'a promis sa main, mais elle ne peut remplir sa promesse qu'après l'expiration du délai exigé entre la rupture d'un engagement et un nouveau lien."

 

Discours prononcé le 18 novembre 1793, devant le directoire du département, en présence de Monseigneur Francin. L'abbé Jean Eich, à qui nous empruntons ce discours, le situe au 18 brumaire de l'an II et traduit cette date par le 16 novembre 1794. Deux erreurs se glissent dans cette conversion : le jour et l'année. Pour nous, l'année 1793 ne fait aucun doute. Quant au jour, l'erreur peut provenir du fait de l'impression d'un six au lieu d'un huit (16 novembre au lieu du 18, ou d'un huit au lieu d'un six, 18 brumaire au lieu du 16). Négligeons ce détail et poursuivons notre cursus honorem.

Le 9 février 1794, il épouse Jeanne-Françoise Richard, ancienne religieuse et divorcée d'avec Baptiste Potier, homme de loi à Paris.

Ouvrons une parenthèse... Jeanne-Françoise Richard était la nièce du célèbre docteur Antoine Louis, qui étudia et mit au point la non moins célèbre machine qui servait à la décollation pendant la Révolution : la guillotine. Il l'expérimenta sur des cadavres à l'hôpital Bicêtre. Il en fut l'inventeur et le docteur Guillotin, qui connaissait le système, ne fit que préconiser la décollation par machine.  

Étienne Bauzin fait cause commune avec les ultras, puis devient professeur de législation à l'École Centrale de Metz. Destitué de ses fonctions, le 18 août 1802, il vit retiré dans son domaine de Préville, acquis comme bien national. Son aisance lui permet une certaine générosité à l'égard des pauvres et lui vaut l'attachement de la population moulinoise. Il meurt, le 6 juin 1835, sans renier son apostasie. Monseigneur Besson, évêque de Metz oppose une fin de non-recevoir à la demande d'une sépulture chrétienne. Les Moulinois, maire en tête, forcent les portes de l'église et chantent les psaumes des défunts (Voir article Courrier de la Moselle ci-dessus).

Nous en arrivons au troisième curé de Moulins, l'abbé Nicolas Tourelle, et n'allons pas vous raconter toutes ses péripéties, pendant la Révolution, mais nous en tenir à celles qui intéressent notre paroisse.

Nommé vicaire résident à Sainte-Ruffine, le 16 janvier 1790, Nicolas Tourelle habite Moulins, faute de logement sur le territoire de sa paroisse. Une maison et ses dépendances appartenant aux ci-devant bénédictins de l'abbaye de Saint-Arnould de Metz, se trouve vacante. Qu'à cela ne tienne ! Hommes, femmes, enfants de Sainte-Ruffine, maire et vicaire en tête, forcent cette maison et la vident de ses meubles. L'abbé Tourelle s'y installe. Mais le directoire du district de Metz lui demande d'évacuer les lieux et de retourner à Moulins.

Le 20 février 1791, il prête le serment à la Constitution civile du clergé et, le 9 mai, il est élu curé constitutionnel de Chesny. Après plusieurs internements, en des lieux différents, nous le retrouvons, le 12 pluviôse an VIII (1er février 1800), ministre du culte à Moulins, où il prête le serment constitutionnel. (Fig. 11) L'église paroissiale désaffectée depuis le départ de l'abbé Jean-François Jenot, retrouve sa fonction première, le 9 fructidor de l'an VII. (Fig. 12)

 

(1)  La collégiale Saint-Sauveur se situait près de la Place Saint Jacques

 

Fig. 11 Le douze pluviose an 8 (1) républicain s'est présenté nicolas tourelle ministre du  (culte)  catholique  a moulin les metz,  lequel en execution  de la loi  du 21 nivose  an 8 (2)  a fait  la  promesse suivante :

Je promets fidélité à la constitution

et a signé :

N. Tourelle

 (1) 1er février 1800

(2) 11  janvier 1800

Archives municipales de Moulins

 

Le 9 fructidor de l'an VII correspond au 26 août 1799. Entre la date de réouverture de l'église et la prestation de serment de l'abbé Tourelle, il s'écoule une période de cinq mois. Que s'est-il donc passé ?

Arrivé à Moulins, après avoir purgé une peine de prison, notre curé ne tarde pas à y retourner, pour avoir "exercé dans notre commune, les fonctions de ministre du culte  sans avoir préalablement  prêté le serment  voulu  par  la  loi  du 7 vendémiaire de l'an VI"  (28 septembre 1797).  Aussitôt libéré, il régularise sa situation, en prêtant le serment, pour  ne plus être inquiété par les autorités.

Á présent, revenons quelque peu en arrière et rappelons-nous que Nicolas Tourelle quitte Sainte-Ruffine le 9 mai 1791, pour prendre possession de la cure de Chesny.  Jean-Nicolas Viart reçoit alors, de l'évêque constitutionnel Francin,  une commission de vicaire résidant  à Sainte-Ruffine.  Comme le curé de Moulins, l'abbé Jean-François Jenot, siège à l'assemblée constituante,  en tant que député du clergé, l'abbé Viart dessert notre paroisse.

Fig. 12  Je soussignee greffiee en chef du tribunal corréctionnel de Metz reconnais avoir récu du citoyen Henri sicque habitant de moulin les metz une declaration en datte du vingt huit thermidor an sept (1) republicain pour laquelle il comte que la commune de moulin les metz a choisi pour la célébration du culte catholique     l'ancien eglise de la dit commune de laquelle déclaration, et du depot diccelle fait a notre greffe lui avons donné acte par le présent.

A Metz le 9 fructidor an sept (2) républicain.

Lemoyne   greffier en chef

 (1)   15 août 1799

(2)    25 août 1799

Archives municipales de Moulins

 

Jean-Nicolas Viart sort du clergé régulier. En 1790, il se trouve au couvent des Récollets à Metz. Le 12 mai de la même année, il se prononce pour la vie dans le siècle ; le seul du couvent à le faire. Comme les trois précédents, il prête le serment. En octobre 1791, il quitte Moulins et remplace le prêtre réfractaire de la paroisse d'Hagéville.

Le cinquième et dernier, François Marchal, ancien curé de Rurange, réside à Moulins. Qu'y fait-il ? Nous l'ignorons. Prêtre jureur, il apostasie et s'éteint, en 1802, à Thionville, sans avoir réintégré son ministère.

Fermons à présent cette parenthèse qui nous a permis de lier connaissance avec le clergé de notre paroisse, pendant la tourmente révolutionnaire; faisons un saut dans le XVIIe siècle et intéressons-nous à cet enfant, né à Moulins et baptisé à l'âge de six mois, dans l'église de Scy.

En l'an de grâce 1698, au mois de juin, le 17, précisément, le carrosse de Messire François Affricain de Fabert s'arrête devant l'église de Scy. Trois personnes en descendent : une nourrice, tenant dans ses bras, un enfant âgé d'environ six mois, puis Jean et Madeleine Manie. Le groupe pénètre dans l'église. L'abbé Adnet, vicaire de la paroisse, revêtu de l'aube et d'une étole  blanche, les accueille, dans le narthex, en ces termes :

        

- "Quel enfant présentez-vous à l'Église ?

         - Un garçon.

         - Que demande-t-il ?

         - Le baptême.

         - ....."  

 

Et suit la cérémonie du baptême, d'après le rituel diocésain. La célébration du sacrement terminée, Jean et Madeleine Manie marquent d'une croix tandis que le prêtre signe l'acte de baptême de ...

 

"François, fils de Messire François Affricain de Fabert et d'Élisabeth Fenin, de Metz, né à Moulins le (...) 20 décembre 1697."   (Fig. 13)

Fig. 13 Cejourdfhuy 17 Juin 1698  a este baptise,  suivant la permission verbal  de Mr La Jeunesse curé de Moulin, et ne a Moulin le 20 Xbre (décembre) 1697 Francois fils a Messire de Faber seigneur dudit Moulin et a dame Elisabeth Fenin de Metz ses pere et mere. Lequel a eu pour parain Jean Manie habitant de Scy et mareine Madeleine Manie de Ste... qui ont tous deux marquez ne sachant écrire.

Suivent la signature de            G. Adnet  pretre et vicaire a Scy

et les marques de Jean et de Madeleine Manie

Archives départementales / dossier 1MIE 645/1

Et le carrosse s'en retourne à Moulins avec l'enfant, la nourrice et les parrain et marraine. Cet acte comporte certaines anomalies - et de taille - puisqu'il sera rectifié par un second, mais en 1719, comme nous le verrons ci-après :

Une première omission : celle de la suppléance. Le baptême a lieu six mois après la naissance de François. En cette fin du XVIIe siècle, il est quasiment impossible de laisser un enfant sans baptême, pendant une période de plusieurs mois, sans encourir une peine d'excommunication ou la fulmination d'un interdit de personne. L'abbé Lajeunesse, comme le précise la minute, donne sa "permission verbal (e)". Il ondoya, soyons-en certains, l'enfant à sa naissance.

Pour soutenir notre assertion, nous nous référerons à la relation du baptême de Casimir, Antoine, Louis, François, Metz de Caumartin, né vers la fin du mois d'août 1754. Jacques Baltus, l'annaliste messin, à qui nous empruntons cette relation, fait naître Casimir... de Caumartin le vingt cinq et le trente et un août. N'ayant pu vérifier la date exacte de sa venue au monde, nous nous bornons à le faire naître à la fin du mois. Son baptême a lieu, le 19 septembre, en grande pompe, à la cathédrale, soit trois semaines après sa naissance. Or, le jour même de celle-ci, le curé de Saint-Livier ondoie le nouveau-né. Si le fils de l'Intendant des Trois Évêchés reçoit l'ondoiement le jour de sa venue au monde, à plus forte raison, le seigneur de Moulins ne peut se soustraire à cette sacro-sainte règle du baptême (ou de l'ondoiement), administré, le jour ou le lendemain de la naissance d'un enfant, sans encourir les foudres de l'Église. Un Intendant, ne l'oublions pas, sous l'ancien Régime, représentait le roi. Premier personnage administratif, il dirigeait la justice, la police, les finances et logeait à l'Hôtel de l'Intendance, actuel bâtiment de la préfecture.  Nous pouvons le comparer  à un super-préfet,  mais avec des pouvoirs plus étendus. L'Hôtel de l'Intendance dépendait de la paroisse Saint-Livier, aujourd'hui disparue. Seules subsistent les ruines de l'église du même nom, près de l'abbatiale Saint-Clément. L'Intendant de Caumartin respecte doublement la règle du prénom, puisque son fils porte ceux de ses parrain et marraine : Metz et Casimir. En effet, ses parents spirituels étaient respectivement la ville de Metz et la duchesse de Belle-Isle, Marie, Casimir, Emmanuelle, Thérèse, Geneviève de Béthune.

Après cette incursion dans le grand monde ou le monde des grands, hâtons-nous de revenir à Moulins et penchons-nous sur ce fameux rectificatif de l'acte de baptême de François de Fabert. Il date du 17 novembre 1719, mais se trouve à la fin de l'année 1698, dans les registres paroissiaux de Scy.  (Fig. 14

 

Fig. 14 (…à partir de la troisième ligne…)

... du sieur Fabert fils dénommé au septième et dernier article de la troisième page du dit registre original des Baptêmes, des mariages et sépultures de la paroisse d Scy (en marge : de messire de fabert seigneur de moulin) doit estre du 13e Xbre (décembre) 1697 (en marge : au lieu du vingt du meme mois), par le nom de la mere, demoiselle Anne flageolet au lieu de celuy d'Elisabeth Fenin, le tout fait en présence du Sr françois de fabert emancipé par l'âge et de la dite dame flageolet sa mere comparante par Me Pierre Andre ses (procureurs) et de Me (messire) Nicolas forfer pretre et curé de Scy et annexe ainsy qu'il est plus au long porté dans le proces verbal qui en a esté dressé par devant Nous Lieutenant General. Cejourdhuy dix sept Novembre mil sept cent dix neuf, et ont lesdites partyes comparante signé avec nous, et ledit Registre contenant huit pages et un quart..... requisition a esté par nous paraphée par premiere et derniere Me Varie..., non compris la presente feuille qui a esté adjointe faute de marge et de place audit Registre.

Suivent les signatures de:

N. Forfer, curé de Scy                                                  

André

de Fabert

+ une signature illisible

Archives départementales / dossier 1MIE 645/1

Lille caholique.fr.jpg

Fig. 15 L'an 1719 le 26e 8bre (Octobre) après avoir recû les sacrements de penitence, viatique et extrêmeonction est decede et le 26e a este inhume dans le cœur de leglise de moulin soub la tombe qui tient aux deux angles de l'arcade du coste de l’evangille tres noble Seigneur Monsieur Francois affricain de faber chevalier seigneur de moulin en presence de Monsieur Francois de faber son fils aine de Monsieur jean joseph de fabert son cadet de Me Robert curé de Jarny et de Monsieur Pierre Jean Geoffroy Equier Seigneur de fleury de Monsieur nicolas Geoffroy equier commissair ordinaire  de l'artillerie de france a la residance de la ville et Citadel de Metz qui ont signé avec nous.

Suivent les signatures de :

de Fabert

de Fabert

G. Robert curé de Jarny

Geoffroy

Geoffroy

Lajeunesse curé de moulin

Archives municipales de Moulins

 

Nous évoluons en pleine obscurité. François est-il un bâtard que son père, à son lit de mort, demande à son épouse de reconnaître comme son propre enfant ? Est-ce un fils conçu, avant mariage, par Anne Flageolet, enceinte des œuvres de son futur époux ? Mais pourquoi recule-t-on  la date de naissance de sept jours ? Pourquoi cache-t-on le nom de la mère, pendant vingt-deux ans ? Jean et Élisabeth Manie, les parrain et marraine de François, ne savent pas écrire : ils marquent, en effet, l'acte d'une croix. Nous les imaginons, de ce fait, de condition modeste. Parents spirituels de pure complaisance,  puisque François ne possède  qu'un seul prénom : celui du père et non  celui du parrain,  alors que,  dans la famille de Fabert,  l'usage voulait que les enfants  en portassent  au minimum deux.  Énigme que nous n'essaierons pas  de résoudre ; laissons-en le soin à d'autres...  Mais il paraissait indispensable  de porter cette découverte  à votre connaissance,  puisque c'est la seule exception que nous avons rencontrée, dans l'administration du sacrement de baptême.

Au cours de la relation du baptême de François de Fabert, nous évoquons "l'interdit de personne". Attardons-nous quelque peu à cette notion d'interdit et à l'influence qu'il peut avoir sur l'administration de ce sacrement. Il en existe deux : l'interdit personnel et l'interdit local. L'interdit de personne ne peut s'appliquer au nouveau-né; donc, abandonnons-le et considérons le second. Dans l'interdit de lieu, nous en dénombrons également deux : le général et le particulier. Dans le second cas, seule une église paroissiale tombe sous le coup de l'interdit. Dans le particulier, l'Église distingue le principal et les accessoires. Par le principal, entendons l'église elle-même; par les accessoires : le cimetière, une chapelle, etc.  L'interdit du principal tombe sur les accessoires;  mais non l'inverse. au cours du XVIIIe siècle,  notre paroisse en subit plusieurs : en 1714, un interdit concernant le cimetière (accessoire)  et,  en 1752,  un interdit affectant l'église (principal).

Le 9 juin 1714,  l'enfant d'André Royer  et de Jeanne Brussaut - notre vieille connaisance - meurt. Le cimetière tombant sous l'interdit, l'abbé Lajeunesse inhume l'enfant dans le collatéral, côté Évangile, où se situe l'autel Saint Sébastien. Interdit de l'accessoire, le principal ne se trouve nullement concerné. (Fig. 16)

Fig. 16 Cejourdhuy 9e de juin 1714 est decede et le même jour a este inhume dans le collateral de St Sebastien dans l eglise de moulin l'enfant  a andre Royer  charon  demeurant a moulin  par raport  a l interdit du cimetier du dit lieu.

Suit la signature de :

Lajeunesse curé de Moulins

Archives municipales de Moulins

Mais en 1752, interdit de l'église. L'abbé Antoine note que l'acte de mariage de Jean Grangé et de la veuve Jean Welle, en date du 16 mai, figure "sur les registres" de l'église de Sainte-Ruffine. Or, le baptême de Marguerite Grégoire, fille de Cæsar Grégoire et de son épouse Anne Lavaux a bel et bien lieu à Moulins. (Fig. 17)

Comme le démontre cette minute, les mariages subissaient l'interdit, mais non les baptêmes. Sous aucun prétexte, l'Église ne différait l'administration de ce sacrement. Toujours cette hantise de la perte d'une âme. Mais, en cas de décès, la cérémonie des funérailles et l'inhumation se d‚roulaient à Sainte-Ruffine, comme nous l'avons constat‚. L'interdit du principal entraînait celui de l'accessoire.

 

Sans titre-1

Fig. 17  (1)  Le mariage  de jean grangé  et de la veuve  jean Welle  est du 17 mai 1752  sur les registres  de ste rufine  pendant l interdit  de l église de moulin (2).

Margueritte fille legitime de Caesar Gregoire vigneron et Janne Lavaux son épouse née le douzieme juillet mil sept cent cinquante deux, a été baptisée le meme jour, elle a eu pour parain dominique watier meunier et pour maraine Marguerite hauber de cette paroisse qui ont marqué et signé.

Suivent les signatures :

Dominique Watier                         Anthoine curé                  et la marque de la marraine.

(1) acte de mariage et acte de baptême figurent sur la même page.

(2) Une ordonnance de Monseigneur Claude de Saint-Simon, évêque de Metz, en date du 20 avril 1759, consécutive à la visite de l'abbé Le Rouge, archiprêtre du Val de Metz et curé de Jussy, stipule :

"          - qu'on réparera la toiture et le pavé de la nef;

- que le confessionnal sera placé près de la sacristie;

- qu'on fournira deux surplis neufs."

Dans une seconde ordonnance du 4 mars 1752, suite à une visite de l'archiprêtre Bourck, Monseigneur Claude de Saint-Simon ordonne :

"          ce qui suit :

- qu'on réparera la toiture et le pavé de la nef;

- que l'on remédiera à l'humidité de la sacristie par un plancher  qui sera posé entre la toiture et la plateforme de la sacristie.

- que la brèche qui se trouve au-dessus de la voûte du chœur, derrière le maître-autel, sera incessamment réparée.

- que l'on fera un coffre fermant à deux clefs différentes pour y enfermer les comptes, argent, titres et autres papiers appartenant  à l'église et que l'une des clefs sera remise au sieur curé et l'autre à l'échevin en exercice.

- attendu que par l'inexécution de notre ordonnance du 20 avril    1750 l'église se trouve dans un état d'indécence et de malpropreté indigne d'y célébrer les Saints Mystères, nous interdisons des aujourd'hui et défendons à tous les prêtres sous les peines de droit d'y célébrer la Sainte-Messe jusqu'à ce que notre présente ordonnance soit exécutée suivant la forme et la teneur.

À la suite de cet interdit, les décimateurs - les chanoines de Gorze et les Bénédictins de l'abbaye de Saint-Symphorien de Metz - agrandiront l'église et la restaureront. Ainsi perdra-t-elle toutes les caractéristiques romanes et conservera-t-elle les murs latéraux d'époque romane.

Archives municipales de Moulins

Cette explication du terme "le même jour" nous impose bien des digressions qui nous semblent nécessaires, voire indispensables de développer pour bien comprendre l'importance qu'attachaient l'Église, d'une part, et nos ancêtres, d'autre part, au pédobaptisme. Aussi me permettrez-vous une deuxième digression.

Dans les légendes ayant trait à la christianisation de notre région, saint Clément, l'apôtre messin et notre premier évêque, révèle au peuple messin la cause de ses souffrances. Il promet, comme récompense, à tous ceux qui abandonneront le culte des idoles,  le retour à la santé.

Saint Clément baptise les gens par l'eau et par l'esprit et rend ainsi la santé aux corps et aux âmes. Cette idée-force, nous la retrouvons dans "La Cité de Dieu", où Saint Augustin traite de l'action providentielle de Dieu à l'égard des humains. Il rejette sur les méchants - sous entendu les non-chrétiens - la cause des malheurs de l'empire romain.

De ce fait, les maux qui frappent les gens de l'époque proviennent de Dieu, parce qu'ils ne sont pas baptisés ou parce que, une fois baptisés, ils perdent la grâce par le péché. Le mal, conséquence du péché originel et de ceux que nous commettons, ainsi que l'explication surnaturelle d'événements naturels, ces deux notions empêchèrent, pendant des siècles, la recherche scientifique d'évoluer. La théorie génésique expliquait la vie de l'univers. Avec comme conséquence : en biologie et en cosmologie, il fallait s'en tenir à la révélation.

Or, l'enfant vient au monde, souillé par le péché originel. De ce fait, il attire le mal, parce qu'il est la demeure de Satan, par qui tout le mal arrive... Et le baptême des enfants
(le pédobaptisme) agit comme un paratonnerre. Il repousse le démon. D'où la nécessité, pour l'enfant et pour la famille, de le baptiser le même jour. Ne nous étonnons donc plus de nos
99 % d'enfants  baptisés le jour  ou le lendemain de leur naissance. Pour cette raison, à l'époque qui nous intéresse, les prêtres interdisaient les réjouissances, avant ou après l'administration du sacrement. La hiérarchie catholique prohibait la conduite d'un enfant à l'église au son des violons ou d'autres instruments. Car c'était un "enfant de la colère" et un "criminel" que l'on allait présenter à Dieu.

La sage-femme ne quittait pas l'enfant ni la mère, comme nous vous l'indiquions dans le chapitre précédent, tant qu'il n'avait pas été porté sur les fonts baptismaux. Sage précaution de garder auprès de soi la matrone, en effet, si l'enfant venait à mourir sans les secours de l'Église, tous les malheurs du ciel et de la terre risquaient de s'abattre sur le foyer. Ce qui tend à démontrer l'importance de cette fonction au XVIIIe siècle.

Nos digressions sur le terme "le même jour..." se terminent. Elles nous ont permis de mieux connaître nos prêtres, à l'époque révolutionnaire, de faire une incursion dans le XVIIe siècle et de connaître les "secrets d'alcôve" de la famille de Fabert, d'évoquer saint Augustin et d'expliquer les interdits. Reprenons, à présent, le cours normal de notre analyse de l'acte de baptême de Jen Nicolas Loison  :

 

"... il a eu pour parrain Nicolas Camus fils et pour marraine Catherine Loison..."

 

Au moment du baptême, un lien se crée entre parrain et marraine, entre ceux-ci et les parents de l'enfant, entre ce dernier et ses parrain et marraine. Cette alliance spirituelle se nomme la compaternité. Le parrain devient le compère de la marraine et celle-ci sa commère. Père et parrain se trouvent être compères; et mère et marraine, commères. Par rapport à la mère de l'enfant, le parrain est également son compère; comme la marraine, commère, à l'égard du père. L'étymologie latine  de ce mot  explique sa définition : cum (avec),  pater (père). Le parrain de l'enfant devient le père spirituel, avec le père naturel. De façon identique, pour la marraine. Au haut Moyen âge,  la copaternité  entre parrain et marraine  empêchait toute alliance matrimoniale  entre eux  et devenait ainsi  un degré prohibé.  Au XVIIIe siècle, cet interdit n'avait plus cours. Mais... nous ne relevons - toujours entre 1742 et 1791 - que cinq couples, maris et femmes en compaternité, soit une proportion de un pour cent.  À quelle époque disparut cet interdit ? Nous l'ignorons. Moulinoises et Moulinois observaient cette règle qui devint une coutume.

Mais au siècle qui nous intéresse, la compaternité, donc la parenté spirituelle prohibait le mariage entre parrain et filleule, entre marraine et filleul,  entre parrain et mère de l'enfant,  entre marraine et père de l'enfant.  À cet égard, père et mère de l'enfant ne pouvaient devenir ses parrain et marraine, car ils contractaient avec lui une alliance spirituelle qui rendait leur mariage illicite.

Pour porter un enfant sur les fonts baptismaux, un ecclésiastique ne pouvait le faire sans la permission expresse de son évêque. Quant aux enfants, une seule condition restrictive : qu'ils eussent fait leur première communion. Pour les filles, douze ans ; pour les garçons, quatorze ans. Mais ne pouvaient pas présenter un nouveau-né à l'Église les pécheurs publics et les chrétiens qui n'avaient pas fait leurs Pâques.

Quant à ce dernier point, les prêtres de paroisse tenaient à jour une liste des habitants qui s'approchaient ou non de la Sainte Table. Cette liste, toujours à la disposition de la hiérarchie, leur permettait d'établir un billet de communion à ceux de leurs paroissiens qui voyageaient, déménageaient ou présentaient un enfant sur les fonts baptismaux d'une église autre que la leur.

Parrain et marraine devaient connaître leur doctrine chrétienne et le prêtre, s'ils n'habitaient pas la paroisse, les interrogeait sur les mystères de la Trinité et de l'Incarnation, sur leurs dernières fins, sur le Symbole des Apôtres, sur les commandements de Dieu et de l' Église, sur les sacrements et sur les prières du matin et du soir.

Comme de nos jours, le choix se faisait parmi le cercle de famille et des relations de travail ou de voisinage.

Un dernier point à éclaircir, pour comprendre le rôle des parents spirituels. L' Église exige un parrain et une marraine, lors de l'administration du sacrement de baptême, parce que l'enfant ne peut consciemment adhérer au dogme. Or, comme ce n'est pas lui qui a péché, mais autrui, Elle permet que d'autres, en ses lieu et place, demandent sa réintégration dans l'état de grâce perdu par le péché originel. Cette dernière assertion justifie ainsi le pédobaptisme et termine notre analyse de l'acte de baptême. Mais avant de passer à la cérémonie, telle qu'elle se déroulait à l'époque, certains actes nous renseignent sur des cas particuliers, et nous aimerions, toujours avec votre permission, vous en faire part.

Dans le chapitre précédent, nous parlons du baptême sous condition, d'un nouveau-né en danger de mort, ondoyé sans la présence de deux témoins qui puissent justifier de la régularité du signe extérieur du sacrement, condition indispensable pour sa validité. Nous n'y reviendrons pas. Mais il existe un baptême sous condition, que les actes mentionnent ou ne mentionnent pas, et que nos différents pasteurs conférèrent. Il s'agit du sacrement administré à des enfants "abandonnés". Au cours du XVIIIe siècle, nous relevons plusieurs abandons d'enfants. L'un est délaissé dans la cour du château de monsieur de Fabert; un autre, sur le Grand Chemin, un troisième, au milieu du village et un quatrième sur le vieux pont. Nous ne retiendrons qu'un seul cas, celui de Barbe.

Dans la nuit du 17 au 18 avril 1734, un inconnu - ou une inconnue - dépose une enfant, âgée d'environ quatre mois, à l'entrée du village, sur le Grand Chemin (route qui relie Moulins … Metz, par la rive gauche, via Longeville-lès-Metz). Alertés par ses cris, des passants la découvrent et la remettent aux gens de la justice seigneuriale. La communauté la prend en charge et une nourrice, commise d'office, la recueille chez elle, en attendant que l'évêché, d'une part, délivre une autorisation pour la baptiser et que les gens de justice, d'autre part, statuent sur son sort, après le baptême. Le 7 mai, le maire, le sieur Couard, et  Barbe Rolin, épouse de Nicolas Perel, portent l'enfant abandonnée sur les fonts baptismaux, et l'abbé Lajeunesse baptise Barbe "suivant l'ordre de monseigneur de la Richardie vicquaire général de l'évêché et soub condition".  (Fig. 18)

Fig. 18 L'an 1734, le 7 Maye suivant l'ordre de Monseigneur de la Richardie vicquaire general de l eveche de mets i m'a este presente sur les saints fonds de baptesme par le Sr (sieur) Couard maire de la justice  de moulin  un enfant trouve  sur le grand chemin que j ay baptise soub condition et lequel dit enfant a este nomme barbe.

Le parein le sieur Couard et pour mareine barbe colin femme au sieur nicolas perel et ont signe et marque.

lequel dit enfant  a este trouve  comme dit est  le 18 avril dernier  l enfant parait avoir quattre mois.

Suivent les signatures de :

Couard

Lajeunesse curé de moulin ste ruffine son annexe

et la marque de Barbe Rolin

Archives municipales de Moulins

paroissevarennes.ca.jpg

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