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L'Histoire sous un autre Angle
L'Histoire sous un autre Angle

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Beaucoup de personnes, qui abandonnaient leur enfant, épinglaient un billet sur les vêtements, avec leurs prénom et date de baptême. L'Église n'en tenait aucun compte, puisque Elle ne considérait pas ce billet comme une preuve ou comme une certitude et demandait au prêtre de la paroisse où avait eu lieu l'abandon, de baptiser l'enfant sous condition, après en avoir demandé l'autorisation à l'évêché. Toujours cette hantise de la perte d'une âme.

En outre, l'abandon d'un enfant déclenchait une action de justice, qui débutait par l'audition de témoins et par une enquête. Dans le cas de Barbe, elle n'aboutit pas. Si les gens de la justice retrouvaient la mère, ils la condamnaient à la peine de la fustigation ou de la marque par le fer chaud. Si l'enfant mourait, soit "par l'injure des éléments"  soit  "par la voracité des animaux", la coupable subissait la peine de mort.

Laissons là les abandons d'enfants et attardons-nous aux gens de passage. Moulins, de par sa situation sur la route reliant Metz  à Paris, était (est toujours) un lieu de passage. Vu le nombre de personnes enceintes qui circulaient ou voyageaient, fatalement, quelques-unes accouchaient en cours de route.

 

Le 28 décembre 1748, Magdelaine Gueprat et Claude Tonnelier, son mari, venant de Metz, retournent à Ancy, leur paroisse. Arrivée à Moulins, Magdelaine, prise de douleurs, accouche d'un garçon. Entre temps, Claude Tonnelier se rend à Ancy ainsi qu'à Dornot, revient avec les parrain et marraine, et la cérémonie de baptême se déroule dans notre église paroissiale.
(Fig. 19) Malheureusement, l'enfant mourra, le 31 décembre et, le jour même, sera inhumé dans notre cimetière.

Fig. 19 L'an mil sept cent quarante huit le vinghuitieme jour du mois de decembre est ne un fils de Claude tonelier vigneron et de magdelaine gueprat son epouse de la paroisse d'ancy, et qui a accouche dans cette paroisse revenant de mets pour retourner a ancy, et le vingt neuf a eté baptisé nous luy avons imposé le nom de françois, il a eu pour parain françois thyriot jeune garçon de d'ornot paroisse d'ancy, et pour mareine catherine courouve jeune fille de la paroisse d'ancy  qui ont signé avc nous  les jours mois et an que dessus.

Suivent les signatures de :

françois thiriot

Catherine Courouve

Laurent  vic. a Ste Rufine

Archives municipales de Moulins

Cette sacro-sainte règle du baptême s'appliquait avec rigueur; personne ne pouvait s'y soustraire. Le baptême, "en différé" ne s'administrait qu'avec l'autorisation de la hiérarchie ecclésiastique, et l'enfant devait être ondoyé, non par une matrone, mais par un prêtre. À ce sujet, rappelons-nous l'ondoiement du fils de l'Intendant de Caumartin. Nos registres paroissiaux, cette source inépuisable, nous en offrent un exemple.Le 15 février 1714, l'abbé Lajeunesse reçoit "la permission de monseigr levesque de Metz"  pour baptiser "demoiselle marie catherine de mathias, fille de Monsieur de mathias cy devant capitaine de cavallerie et commissaire d'artillerie au service de sa majesté catholique et de dame marguerite félicité de neyssen son épouse".

"la permission de monseigr levesque de Metz"  pour baptiser "demoiselle marie catherine de mathias, fille de Monsieur de mathias cy devant capitaine de cavallerie et commissaire d'artillerie au service de sa majesté catholique et de dame marguerite félicité de neyssen son épouse".

"la permission de monseigr levesque de Metz"  pour baptiser "demoiselle marie catherine de mathias, fille de Monsieur de mathias cy devant capitaine de cavallerie et commissaire d'artillerie au service de sa majesté catholique et de dame marguerite félicité de neyssen son épouse".

 

Le lendemain, 16 février, notre curé supplée les cérémonies du baptême en présence des parrain et marraine. (Fig. 20)

 

Fig. 20 Ce jourdhuy 15eme febr (février) 1714 en vertu de la permission de Monseigr Levesque de Metz j'ay curé de moulin fait les ceremonies de bapteme dans l eglise du dit lieu en datte du 16 du présent, de demoiselle marie catherine de mathias baptizée a Betzdorf diocèse de Treves le 8eme Xbre (décembre) 1713 fille de Monsieur George de mathias cy devant capitaine de cavallerie et commissaire d'artillerie au service de sa Majesté catholique et de dame Margueritte felicite de neyssen son epouse. Pour parein Monsieur Jean baptiste benoist de Marnaul fils a Mos.r de marnault Trésorier provincial des Eveches et pour mareine dame marie catherine de neyssen epouse de Mons.r de marnault.

Suivent les signatures de :

Marneau  Marneau  nee de neyssen Lajeunesse

 

Archives municipales de Moulins

Marguerite Félicité de Neyssen accouche, le 6 décembre 1713 à Betzdorff, diocèse de Trèves, probablement au cours d'un séjour. Comme elle ne pouvait réunir les parrain et marraine, elle demanda de surseoir au baptême de son enfant, reçut l'autorisation épiscopale et l'enfant ne fut qu'ondoyé par le curé de Betzdorff. Quant à l'abbé Lajeunesse, il attendit l'autorisation de son évêque pour pouvoir suppléer le sacrement.

Et avant de terminer, précisons que le baptême avait lieu impérativement dans une église paroissiale. Jamais dans une chapelle ni dans une église conventuelle. L' Église n'autorisait le baptême à domicile qu'en deux cas bien précis : le danger de mort et les enfants royaux. Baptiser un enfant à domicile ressortissait d'un privilège royal.

Mais revenons en ce treizième jour de juin  de l'année 1751. Depuis la veille au soir, Jeanne Brussaut se trouvait au chevet de Catherine Galien. Deux autres femmes, des voisines, s'affairaient et préparaient linge, eau, berceau. Jean Loison, la corvée d'eau terminée, se retira. Se retira !... bien grands mots !... Les matrones le chassèrent  et  lui firent comprendre qu'il avait fait son  travail, quelque neuf mois auparavant,  et qu'à présent,  Catherine n'avait plus besoin de lui. Et pouvait-on appeler travail, le plaisir qu'il avait pris à faire un enfant ? Aujourd'hui, dans leurs jambes, il ne leur était d'aucun secours.  Bien au contraire... L'enfantement, affaire purement féminine, ne le concernait nullement.  Aux femmes, la douleur ; aux hommes, la sueur. Et qui nourrirait cette bouche supplémentaire ? Le malheureux n'avait pas le cœur à l'ouvrage et ne faisait qu'entrer et sortir de la maison. Pour tuer le temps et l'angoisse, il se versait, de temps à autre, un vin de pays  dans son godet d'étain.  Les femmes se moquaient  de son manque d'ardeur au travail, le houspillaient sans cesse  et lui faisaient entendre qu'il préférait hausser le coude (l'expression "lever le coude" n'apparaît qu'au milieu du XVIIIe siècle, vers 1754), plutôt que de gagner le pain de sa famille. Et l'enfant vint au monde... Jeanne s'assure qu'il vivra  et procède à sa toilette,  ainsi qu'à celle de la mère.  Une des voisines sort  et avertit Jean  de la naissance  d'un beau garçon. 

Il abandonne,  avec précipitation,  son travail,  se lave les mains.  En pénétrant dans la pièce, où l'attendent son épouse  et la matrone,  il prend de l'eau bénite,  se signe pour conjurer le mauvais sort,  admire sa progéniture  et remercie Catherine.  À nouveau, les femmes le chassent et lui enjoignent d'aller quérir parrain et marraine  pour être de retour  avant deux heures de relevée.  Il attelle le cheval de son maître  à une charrette  et se rend à Ars.

Pendant ce temps, la voisine, qui avait annoncé la naissance de l'enfant à Jean Loison, se rend chez l'abbé Antoine et lui fait part de la venue au monde d'un nouveau paroissien. Ils conviennent de l'heure de la cérémonie : trois heures de relevée. Sur le chemin du retour, elle annonce l'événement à toutes les Moulinoises qu'elle rencontre sur le seuil de leur porte et leur commente les péripéties de l'enfantement.

Quelques minutes avant les trois heures de relevée, Jeanne Brussaut sort de la maison, portant le nouveau-né dans ses bras, bien protégé. Suivent le parrain, à  droite, et la marraine, à gauche ; le père ferme la marche. Personne, dans le village ne s'approche d'eux.

Sur le parvis de l'église, l'abbé Antoine et le régent d'école attendent le groupe et l'invitent à pénétrer dans le narthex. La cérémonie débute par ce dialogue entre l'officiant, revêtu de son surplis et de l'étole violette, et les parents spirituels :

 

"Quel enfant présentez-vous ?

Un garçon.

Est-il de cette paroisse ?

Oui.

Voulez-vous vivre et mourir dans la foi de l'Église catholique, apostolique et 

romaine ? Promettez-vous de donner tous vos soins afin que cet enfant y soit  élevé ?

          Oui, moyennant la grâce de Dieu."

 

Comme les parrain et marraine ne résident pas dans notre paroisse, l'abbé Antoine les interroge sur la doctrine chrétienne et sur le catéchisme du Concile de Trente, puis il leur rappelle qu'ils doivent observer les prescriptions de l'Église et poursuit :   

      

"L'Église, mon frère et ma sœur, établissant la coutume de faire présenter les enfants au baptême par des parrains et des marraines, a voulu pourvoir à leur salut et à leur instruction. Ils naissent pécheurs; s'ils mouraient, sans le baptême, ils ne seraient pas sauvés...

... Dieu, par un effet de sa bonté, veut bien qu'ayant été coupables par le péché d'autrui, ils soient guéris par les promesses  que d'autres personnes font pour eux...

 ... Comme vous vous rendez ses cautions, vous êtes obligés de lui faire garder la parole que vous allez donner pour lui. Vous devenez ainsi son père et sa mère spirituels..."         

 "... Si l' Église  donne des parrain et marraine, c'est pour remédier à la négligence des père et mère aussi bien qu'aux cas imprévus qui les enlèvent quelques fois aux enfants dans leur plus tendre jeunesse...

 ... Vous devez vivre de telle sorte que votre filleul puisse imiter  Jésus-Christ en vous...

 ...Vous devez aussi savoir que vous allez contracter avec lui une alliance spirituelle en sorte que....."

 

Arrêtons-nous un court instant. Nous abrégeons sciemment l'exhortation du prêtre pour n'en retenir que la substance et vous demandons de prêter une attention particulière aux devoirs des parrains et des marraines, qui se résument en cinq points.  L'importance de ces devoirs est telle  que l'officiant les leur répétera une seconde fois, à la fin de la cérémonie, qu'il leur demandera d'en informer les parents et que, le jour des relevailles, il en avisera lui-même la mère :

".....en sorte que :

vous ne pouvez épouser l'enfant ni ses parents.

Vous veillerez  ce qu'il reçoive, à l'âge canonique, les sacrements de

confirmation et d'eucharistie.

Vous empêcherez qu'on ne le donne à une nourrice juive, infidèle ou hérétique.

Vous avertirez ses père et mère, sa nourrice - le cas échéant - de ne pas le mettre couché dans leur lit, pendant les deux premières années, de peur qu'il ne soit étouffé ; crime puni par trois années de pénitence dont un an au pain et à l'eau.

Vous ferez connaître à ses parents qu'ils aient soin de le garder de telle sorte qu'il ne lui arrive aucun accident du feu et de l'eau, jusqu'à ce qu'il soit en état d'y pourvoir lui-même....."

 

Nous ne ferons pas ici l'analyse de ces exhortations. En traitant de la compaternité, quelques pages plus haut, le premier point a été largement commenté, analysé. Quant aux quatre autres, nous les expliquerons, lors des relevailles, dans le chapitre suivant.

Et l'officiant poursuit

 

"... Les premières cérémonies du baptême se doivent faire sous le porche, hors l'église, ce qui nous fait voir que ce n'est que par le baptême que nous avons le droit d'entrer dans l'église..."         

 

Le narthex dans lequel l'abbé Antoine nous accueille s'apparente à un quadrilatère de section carrée de trois mètres de côté.  À l'opposé du portail d'entrée, deux piliers carrés de 0 m.80 de section entourent une porte à double battant et soutiennent le clocher.

L'abbé Antoine, avant de pénétrer dans l'église, explique aux assistants, avec force détails, le sens des exorcismes, des impositions des mains, du souffle, des différents signes de croix, du sel, des prières, de la salive sur les oreilles et sur les narines, de la robe blanche, du cierge allumé.

 

 "... Renouvelez, avec cet enfant, les promesses du baptême..."

 

La cérémonie se déroule dans un silence absolu. En cas d'indiscipline d'une ou de plusieurs personnes présentes à la cérémonie, le rituel prévoyait une menace :

 

"Si donc il y avait quelqu'un assez peu respectueux pour causer ou  rire pendant une action si sainte qui devrait les remplir d'une sainte frayeur accompagnée de respect, qu'ils sachent que, de quelque  condition qu'ils soient, je les avertirais publiquement et, s'ils persistent dans leur immodestie, je leur ferai la confusion d'interrompre un si saint ministère, jusqu'à ce qu'ils soient sortis de l'église."

 

Jeanne, l'enfant dans ses bras, se tient au milieu du groupe et fait face au prêtre. Le parrain se trouve à sa droite, un cierge allumé dans sa main, que lui a remis le régent d'école ; la marraine à sa gauche. L'abbé Antoine demande le prénom  de l'enfant, souffle sur sa face, lui impose les mains et prononce :

 

"Exi ab eo Satan....."

 

Comme des habitués, abandonnons la cérémonie et retirons-nous sur la pointe des pieds, pour ne pas attirer les foudres de notre curé. Nous empruntons la ruelle qui longe le presbytère, lui-même parallèle à l'église, et nous débouchons sur la grand'rue,  en face de la fontaine publique.  Devant la maison qui fait l'angle de la ruelle et de la grand'rue, un chien,  couché sur le pavé de la chaussée,  nous regarde passer, l'air désabusé.  À son collier, pend un billot qui entraverait sa course, s'il lui prenait l'envie de gambader. 

Aussi, reste-t-il couché; dans cette position, l'entrave ne le gêne nullement. Pour empêcher les chiens de poursuivre le gibier, le seigneur de Moulins exigeait que les propriétaires de chiens leur "attachassent un billot pendu au col". Le garde-chasse ou toute autre personne, abattait tous les canidés gambadant en toute liberté.

Un va-et-vient continuel de charrois et de cavalerie, venant de Metz ou s'y rendant, nous oblige à raser la façade des habitations. Contrairement à la tradition lorraine, les tas de fumiers, les piles de bois, les charrettes et les outils n'encombrent pas les "usoirs". Le village respire la propreté, conformément aux instructions édictées, lors des plaids annaux.

Seules  quelques charrettes,  et leurs chevaux attelés,  stationnent devant l'auberge à l'enseigne  "À Saint-Nicolas"  et devant  celle  à  l'enseigne  du  "Cheval Blanc".  Les voituriers, avant de reprendre leur route, boivent "une dernière potée d'eau-de-vie". Leurs voix éraillées parviennent jusqu'à nous. Nous vous inviterions avec plaisir à pénétrer dans l'une de ces auberges, mais... Encore un interdit ?... En effet, pour pénétrer dans un cabaret, il nous faut habiter à plus d'une lieue, soit environ quatre kilomètres.

Aussi, revenons à l'église où se poursuit la cérémonie, pour entendre l'abbé Antoine, après la récitation du symbole des Apôtres par les parrain et marraine, dire à l'assemblée :

 

"Si cet enfant savait ce qu'il va recevoir, ne serait-il pas tout rempli de consolation et tout transport‚ de joie ? D'esclave qu'il est, il va devenir l'enfant de Dieu ; de pécheur, juste, d'impur, sanctifié ; en un mot, il va devenir fidèle et être rempli de la grâce de Dieu. Renouvelez donc vos prières pour lui afin qu'il conserve la grâce qu'il va recevoir."

 

Jeanne enlève de bandelettes et le bonnet du nouveau-né. Le prêtre prépare l'huile sacrée. Parrain et marraine, à genoux, prient pour l'enfant. Ils se lèvent, le prennent des bras de la matrone et le tiennent au-dessus des fonts baptismaux ;

 

"Renoncez-vous à  Satan ?

J'y renonce..."

 

L'église se compose d'une nef et de deux collatéraux. Les plafonds en bois, celui de la nef en anse de panier, et ceux des collatéraux, plats, reposent sur les grandes arcades,  en plein cintre,  soutenus  par les piliers  de section  carrée  de 0 m.550, au nombre de six : trois par côté, ce qui nous donne une église à quatre travées. Les fonts baptismaux, où nous assistons à la cérémonie, se situent à main droite en entrant et occupent tout  le fond. La nef se termine par une abside, en cul de four, abritant l'autel dédié à saint Pierre et par deux absidioles, en face des collatéraux, également  en cul de four. Côté Épître, autel dédié à Notre-Dame, et côté Évangile,  à saint Sébastien. La chaire à prêcher s'appuie sur le mur du collatéral de Notre-Dame, qui longe le cimetière.

Le presbytère s'étire le long du mur du collatéral de saint Sébastien. À l'extrémité de celui-ci un quatrième autel fait opposition aux fonts baptismaux. Le confessionnal s'appuie sur ce mur, à côté de l'autel. À quatre mètres du fond de l'église, toujours de ce côté, la porte du curé donne accès au presbytère dont la porte de service donne en face.

Quant aux bancs, de cinq places, au nombre de trente dans la nef, ils débordent dans chaque collatéral. Celui de Notre-Dame, plus large, contient onze bancs de trois places. Le banc de monsieur de Fabert se situe au premier rang, Épître.

Le chœur, étant trop étroit, ne peut abriter, ni le banc de Monsieur le curé, ni le lutrin du régent d'école, qui prend place devant le banc des échevins et du curé. L'église ne peut contenir que cent soixante-dix-neuf personnes. La communauté comprenait, en 1752, deux cent cinquante-trois "communians" (adultes), et cent neuf enfants, dont cinquante-trois "en âge de raison".

L'été, les propriétaires et leur personnel, au nombre de trente-six s'intégraient à cette communauté. Le cumul des communiants, des enfants et des estivants nous donne une somme de trois cent neuf personnes, d'où un déficit de cent trente places. À cause de ce déficit, l'église paroissiale sera rénovée, en 1753, ne conservera que les murs des collatéraux et perdra ses caractéristiques romanes.

 

"Pax tecum.

  Et cum spirituo."

 

Excusez-nous de cette distraction qui nous a fait perdre le fil de la cérémonie pour n'y revenir qu'à la fin..

Et l'abbé Antoine renouvelle  aux parrain et marraine  l'exhortation  en  cinq points,  comme  au début  de la cérémonie.  Il dresse  ensuite  l'acte de baptême de Jean Nicolas, que Nicolas Camus signe  et que Catherine Loison  marque d'une croix. (Fig. 1)

Pendant ce temps, Jeanne rhabille Jean-Nicolas et le groupe sort de l'église. En cours de route, les femmes, averties par la sonnerie des cloches, sortent de chez elles, et admirent le nouveau-né.

Arrivée à la maison, la sage-femme présente l'enfant à sa mère, qui l'embrasse,  puis le repose dans son berceau.

La soirée se termine par un repas, préparé par les voisines, auquel n'assiste pas la mère.
Et notre petit monde se réjouit de l'heureuse fin de cette aventure qu'était la naissance au XVIIIe siècle.

 

Les Relevailles

Les Relevailles ou « Benedictio mulierum post partum » clôturent cette trilogie de la naissance dont le dernier volet marque la fin de l'intervention de la matrone, véritable maître d'œuvre de cette période dans la vie d'une femme.

Au moment de l'accouchement, la présence de la sage-femme rassurait la parturiente et lui donnait confiance. Investie par Dieu Lui-même, elle remplissait sa mission. En effet, n'avait-elle pas été élue en présence de Dieu, après une invocation au Saint-Esprit et à la Mère de Dieu ? N'avait-elle pas prêté serment devant Dieu, l'Église et la communauté paroissiale des femmes ? N’avait-elle pas survécu à douze maternités, à deux décès de conjoints ainsi qu’à onze décès d’enfants ? Si des difficultés surgissaient, Dieu le voulait ainsi et il fallait se soumettre à Sa Divine Volonté. Mais, dans ces moments pénibles, elle soutenait la mère. Elles se trouvaient ainsi  deux à prier et possédaient, ainsi plus de chance pour infléchir cette Volonté. C'est tout un capital de confiance, dont nous n'avons plus aucune idée, qui entourait la matrone d'une certaine auréole et qui agissait comme un effet placebo.

Après la naissance, elle ne quittait le foyer qu'à la suite de la présentation de l'enfant sur les fonts baptismaux. Sa présence agissait comme un paratonnerre et chassait l'esprit du Mal. Si, par malheur, l'enfant venait à mourir, elle détenait la formule et les pouvoirs qui ouvraient au nouveau-né les portes du Paradis. Et ce petit ange devenait l'intercesseur privilégié de la famille auprès de Dieu, grâce à cette femme. En résumé, voilà son véritable rôle dans les deux premiers volets et passons, à présent, au troisième qui nous préoccupe. En premier lieu, mettons les acteurs en place, grâce à l'acte du 6 avril 1761, consigné par l'abbé Lhuillier, le successeur de l'abbé Antoine, qui nous a quittés pour une autre paroisse, l'année précédente, après quelque dix-neuf années de bons et loyaux services. Souhaitons-lui, dans sa nouvelle paroisse, un agréable séjour : (Fig. 1)

Jean-Maurice naquit un dimanche, le deuxième après Pâques. Comment pouvons-nous déterminer cette précision ? Il suffit de nous reporter à la relation de la bénédiction de la grosse cloche qui précède l'acte de baptême de l'enfant Royer. En effet, l'abbé Lhuillier note que le 15 mars 1761, dimanche des Rameaux, il bénit la cloche et lui donne le nom de Thérèse. Du nom de la marraine, Thérèse Bonnesœur. Fig. 2. Il précise de même que le parrain, Claude Boutier, est « intéressé aux affaires du roy ». Que cache cet « intéressé » aux affaires du roy ? Consultons un dictionnaire du XVIIème siècle :

 

« Intéressé, se dit absolument et par excellence des Traittants et Fermiers des Domaines du Roy. »

 

 « Traittant, c'est un nom qu'on donne maintenant aux gens d'affaires qui prennent les Fermes du Roy et se chargent du recouvrement des deniers et impositions. »

 

Jean-Maurice naquit un dimanche, le deuxième après Pâques. Comment pouvons-nous déterminer cette précision ? Il suffit de nous reporter à la relation de la bénédiction de la grosse cloche qui précède l'acte de baptême de l'enfant Royer. En effet, l'abbé Lhuillier note que le 15 mars 1761, dimanche des Rameaux, il bénit la cloche et lui donne le nom de Thérèse. Du nom de la marraine, Thérèse Bonnesœur. Fig. 2. Il précise de même que le parrain, Claude Boutier, est « intéressé aux affaires du roy ». Que cache cet « intéressé » aux affaires du roy ? Consultons un dictionnaire du XVIIème siècle :

 

« Intéressé, se dit absolument et par excellence des Traittants et Fermiers des Domaines du Roy. »

« Traittant, c'est un nom qu'on donne maintenant aux gens d'affaires qui prennent les Fermes du Roy et se chargent du recouvrement des deniers et impositions. »

Fig. 1 L'an mil sept cent soixante et un, le cinq d'avril est né environ quatre heures de relevé et a été baptisé le lendemain jean maurice royer fils procreé du getime mariage d'entre jean baptiste royer mtre (maître) boulanger habitant de cette paroisse et de Marie Bourguignon sn épouse, il a eu pour parein le Sr (sieur) Maurice Bourguignon, Bourgeois de Metz, et pour maraine Delle (Demoiselle) Marguerite harand, epouse du sr (sieur) Jean Boutier, Marchand de cette paroiss qui ont signe et marque.

Suivent les signatures de : M. Bourguignon Lhuillier, curé de moulinet la marque de la marraine :     +

Archives de Moulins

Nous voilà renseignés. Il ne s'agit, ni plus ni moins, que d'un percepteur de l'Ancien Régime. Ä l'époque qui nous intéresse, la Ferme générale représentait une armée de trente mille employés assermentés. Honnie à la fin du XVIIIème siècle, l'Assemblée constituante la dissoudra. Le Consulat calquera l'administration des impôts indirects sur la Ferme générale.

Mais penchons-nous sur ce 15 mars, dimanche des Rameaux. Si Pâques fleuries tombent le 15 mars, le jour de Pâques se fêtera le 22 mars; le dimanche de Quasimodo, ou Pâques closes, le 29 mars, et le deuxième dimanche après Pâques, le 5 avril. Nous pouvons affirmer en conséquence que Jean Maurice vint au monde, le dimanche 5 avril.

Dans le cycle de la rédemption, le dimanche de Pâques suit celui des Rameaux. Or, ce cycle temporal est mobile et tributaire de la lunaison. Tous les ans, nous célébrons la fête de Pâques le premier dimanche après la pleine lune qui suit l'équinoxe de printemps, fixé au 21 mars à six heures du matin. Ce qui nous donne les dates extrêmes des 22 mars et 25 avril. La chrétienté fêta donc Pâques, en 1761, à une date extrême : fait assez rare et qui méritait d'être signalé.

Fig. 2 L'an mil sept cent soixante et un le quinze de mars dimanche des Rameaux a été benie par nous curé de moulin soussigne la grosse cloche de cette paroisse, elle a eu pour parain le sr (sieur) Claude Boutier interessé dans les affaires du roy et pour maraine Delle (Demoiselle) Therese Bonnesoeur, qui lui ont donne le nom de Therese.

Suivent les signatures de :    

Plaisant Gropet

Therese Bonnesoeur

Parant

C. Morhin

François Boutier

M. Boutier

Boutier

Lhuillier, curé de moulin

Archives de Moulins

Mais revenons à Jean-Maurice. Après son baptême, Catherine Germain, la matrone de l'époque, quitta le foyer des époux Royer, sa mission accomplie. Tous les jours, elle rendait visite à Marie et lui apportait les soins que nécessitait son état. Dès que sa lui permit de se lever, Marie fit quelques pas dans sa salle à manger. Habituellement, les Moulinoises de la classe laborieuse se contentaient d'une seule pièce, la chambre basse, qui leur servait de cuisine, de séjour et de chambre à coucher. Elles disposaient d'une pièce supplémentaire, la belle chambre, réservée aux grandes occasions. Aussitôt sur pieds, les accouchées restaient « cloitrées » dans leur cuisine, vaquaient à leurs occupations habituelles et n'en sortaient que le jour des Relevailles.

Marie Bourguignon, en plus de sa cuisine, disposait d'une salle à manger et de deux chambres à coucher. Alors pourquoi ne se confine-t-elle pas, comme ses voisines, dans sa cuisine ? Pour la simple raison que cette pièce lui servait de magasin, donc un endroit public, interdit aux femmes en couches avant leurs relevailles. Elle n'en disposait que le dimanche, jour de fermeture, et ne pouvait pas vaquer à ses occupations habituelles, les jours de la semaine.

Pour nous faire une idée de notre boulangerie au XVIIIème siècle, comme à notre habitude, rendons-nous chez Jean-Baptiste Royer, maître-boulanger. De l'extérieur, la maison ne se distingue pas des autres habitations. Seul, au-dessus de la porte, un tableau figuratif nous renseigne sur la profession et le commerce du propriétaire. Et nous dirons avec La Fontaine : « L'enseigne fait la chalandise ».

Poussons la porte. Nous ne pénétrons pas, comme dans toute maison lorraine, dans un couloir, mais directement dans le magasin. Un comptoir, situé à un mètre environ du seuil d'entrée, nous empêche d'accéder plus avant dans la cuisine qui ressemble à toutes les autres, avec sa cheminée, avec ses ustensiles, avec sa table et avec ses chaises. En plus du comptoir, une étagère où s'alignent les différentes sortes de pains et quelques fois, les tortes, faites sur commande. Trois qualités de pain s'offrent à nous : du pain blanc, du pain bis-blanc et du pain bis. La première et la deuxième de pur froment; l'une de fine farine et l'autre de farine mêlée de son. Quant au pain bis, il se compose de seigle et de son.

Le pain de munition que l'on distribuait aux soldats pour leur nourriture, sous l'ancien régime, correspondait à notre pain bis-blanc. Jusqu'à midi, la boulangère doit nous servir du pain bis-blanc. En cas de rupture de stock, elle nous cédera du pain blanc au prix du pain bis-blanc. Sur le comptoir, une nappe de comptoir et la balance et son balancier. Cette dernière comprend la chasse, avec son anneau qui permet sa suspension et une crémaillère, le fléau en équilibre sur la chasse, surmonté d'une languette, sorte d'aiguille élevée à plomb et, aux extrémités du fléau, deux bassines de cuivre, soutenues par trois cordes. Pour peser le pain : des poids à peser. Malheureusement, Marie ne peut nous recevoir, ni nous servir, puisqu'elle tient la chambre. Aussi, retirons-nous et revenons à sa situation.

Dès qu'elle  se sentit  en état  de reprendre  ses  activités  journalières,  elle en informa Catherine.  Contrairement  à une idée  très répandue,  la bénédiction  des relevailles n'avait pas lieu à date fixe - quarante jours  après la naissance de l'enfant - mais variait en fonction de l'état de santé de la mère et de ses activités. Elle se situait entre le neuvième et le quarante-deuxième jour après la délivrance. Les deux femmes se concertèrent et décidèrent, d'un commun accord,  que Catherine ne lui rendrait plus visite et que Marie effectuerait sa première sortie, le dimanche suivant. La matrone avertit l'abbé Lhuillier que la boulangère demandait la bénédiction des relevailles, le dimanche, avant la messe paroissiale. Quand eut-elle lieu effectivement ? Nous l'ignorons. Mais, vu les circonstances, nous pouvons hasarder qu'elle se produisit à une date assez rapprochée de la naissance de Jean-Maurice.

Intéressons-nous, à présent, à cette coutume des Relevailles, aujourd'hui disparue, et qui remonte assez loin dans le temps. A l'opposé des Romains, les Hébreux attachaient une idée de souillure à l'accouchement; d'où ce rite de purification. A cette idée de purification, le christianisme ajoute une action de reconnaissance. Mais d'un diocèse à l'autre, le rite change totalement de signification. A Toul, par exemple, les relevailles s'apparentent plus à un rite de purification qu'à celui d'action de grâces. En effet, dans toute l'étendue du diocèse, la femme relevée attend le prêtre, à  genoux dans le narthex, un cierge allumé dans une main et un pain dans l'autre. L'officiant l'asperge d'eau bénite, fait le signe de la croix sur elle et récite le psaume Domine est terra. Le psaume achevé, il reprend l'antienne Haec accipiet et, posant l'extrémité de son étole sur la tête de la femme, il la conduit auprès du balustre en récitant Ingredere in templum Dei. La femme s'agenouille, fait sa prière et rend grâce à Dieu. Le curé entre dans le sanctuaire, demeure debout, tourné vers elle, et entonne le Kyrie et un Oremus. La collecte achevée, le prêtre bénit le pain qu'elle lui présente et dit, en faisant le signe de la croix : « Adjutorium nostrum... » Il asperge le pain d'eau bénite et en donne à la femme. A nouveau, il jette de l'eau bénite sur elle, doucement, en forme de croix... Puis commence l'exhortation.

Quant au rite messin, appliqué à Moulins, il s'apparente plus à une action de grâces qu'à un acte de purification. Les instructions données par l'évêché le confirment. La position de la hiérarchie diocésaine se résumait ainsi :

 

« A ce jour, aucune loi d'Église n'interdit à la femme l'entrée d'une église, après l'accouchement.

Comme l'enfantement ne comporte aucune faute ni souillure, la femme n'a pas à se soumettre à un rite de purification.

De même aucune loi ecclésiale ne l'oblige à se présenter à un prêtre pour recevoir la bénédiction. Cependant, considérons le fait que les épouses en couches viennent à l'église et demandent la bénédiction comme de louables habitudes pour attirer, sur elles et sur leur progéniture, les grâces divines nécessaires à leur conservation. Cette bénédiction se fera par le curé de la paroisse ou par un autre prêtre, mais avec la permission de celui-là, et dans l'église paroissiale.

En aucune manière à domicile ni dans une chapelle ni dans une église de prêtres réguliers.  Le pasteur ne doit pas l'accorder aux femmes dont les enfants ont été étouffés dans leur lit ni aux femmes dont les enfants sont les produits d'une fornication ou d'un adultère. A ces dernières, au lieu de la bénédiction, il leur imposera une punition publique (celle de rester à genoux, un cierge à la main, sous le crucifix, pendant toute la durée de la messe paroissiale) »

  

   L'évêché recommandait également que cette bénédiction se fît avant la messe.

En ce dimanche de printemps de l'année 1761, suivons Marie Bourguignon qui, seule, quitte sa maison et se rend à l'église. Un christ retenu par un clavier (chaîne) de même métal, rehausse sa robe de dauphine noire (ratine ou serge, moitié fil, moitié laine). Une ceinture, de même tissu, agrémentée d'une boucle d'argent enserre sa taille. La tête couverte d'une coiffure en toile de mousseline garnie de dentelle, elle marche dignement, sans saluer les rares passants qui la croisent.

Elle pénètre dans l'église, se signe, se dirige vers le balustre et s'agenouille. Le régent d'école, l'aspersoir d'une main et le rituel de l'autre, sort de la sacristie, suivi de l'abbé Lhuillier, en aube, l'étole blanche croisée sur l'estomac, tenant le rituel dans sa main gauche. Les deux hommes s'agenouillent en passant devant l'autel et se dirigent vers Marie. Le curé enlève sa barrette et lit l'exhortation, contenue dans le rituel :

 

 

« Vous ne vous présentez point à l'Église, ma sœur, pour être  purifiée, comme si vous aviez été souillée d'avoir mis un enfant au monde. Saint Paul nous enseigne que le mariage est honorable, et le lit nuptial sans tache : et la loi de Moïse, qui défendait aux femmes d'entrer au Temple plusieurs jours après leurs couches, et qui leur ordonnait de se purifier par des sacrifices n'est plus présentement en usage. Vous venez donc à l'Église pour remercier Dieu de vous avoir conservée dans les douleurs de l'enfantement, et d'avoir donné la bénédiction à votre mariage, en vous donnant un enfant.

 Quoique Dieu l'ait retiré du monde, vous ne devez pas moins l'en remercier ; et ne lui devez-vous pas dire avec Sainte Clotilde première Reine de France, Chrétienne : « Je  vous  rends grâce,  ô mon Dieu,  d'avoir  bien voulu  recevoir  un de mes Enfants  dans vôtre roiaume » (sic). Mais vous devez sur toutes choses, demander à Dieu sa bénédiction, afin qu'il vous fasse la grâce de vivre saintement dans le mariage, comme une fidèle servante de Jésus-Christ."

                  

Et le prêtre récite le psaume 172 Ad te levavi et procède à l'aspersion en forme de croix. L'abbé Lhuillier nous apprend, au cours de cette cérémonie, que Dieu a retiré Jean Maurice du monde. Fig. 3

Fig. 3 L'an mil sept cent soixante et un le huit davril a esté enterré le corps de jean maurice royer, decedé vers minuit dernier agé de deux jours, fils de royer baptiste royer Me boulanger et de marie bourguignon son epouse de cette paroisse, étaient présent a cet enterrement le dit jean baptiste royer et nicolas botte qui ont signé.

Suivent les signatures de

J.B. Royer

N. Botte

Lhuillier  curé de moulin

Archives de Moulins

A présent, les paroissiens emplissent l'église et assistent à la messe dominicale. Après l’office, Marie  et  Jean-Baptiste se rendent sur la tombe  de  Jean-Maurice.  A la porte du cimetière,  les Moulinoises entourent Marie et les langues vont bon train. Demain, comme à l'accoutumée, elles retrouveront leur boulangère, derrière son comptoir, vendant son pain et commentant les derniers événements de la paroisse. Et s'il n'y en a pas, il se trouvera toujours un travers de l'une ou de l'autre à faire ressortir...  Abandonnons nos commères, à l'entrée du cimetière qui jouxte l'église et, comme à notre habitude, commentons l'exhortation du prêtre.de notre diocèse qui dispose, en outre de trois formulations différentes, selon que l'enfant survit, qu'il meurt après ou avant le baptême.

                       

« Vous ne vous présentez point...présentement en usage…»

        

Ce préambule marque l'évolution des esprits. Le haut clergé ne voulait plus qu'à l'accouchement fût lié une idée de souillure, se conformant de la sorte aux règles du  Concile de Trente dont les Pères sacralisèrent le mariage et l'érigèrent en sacrement. Si ce dernier sanctifiait l'union d'un homme et d'une femme, son fruit ne pouvait souiller l'épouse, porteuse de ce fruit. L'Église messine se démarquait ainsi de l'ancienne loi, en rejetant toute idée de purification.

 

 «Vous venez donc...douleurs de l'enfantement ... »

 

Cette première partie ne prête à aucune équivoque : la femme relevée  devait rendre grâces à Dieu. Mais de quoi ? « De l'avoir conservée dans les douleurs de l'enfantement ». Nous y voyons cette idée de mort, attachée à la naissance. L'une ne se concevait pas sans l'autre. Et si la femme survivait à cet enfantement, elle ne le devait qu'à Dieu seul. Cycle infernal : le mariage exigeait la génération ; la génération entraînait la mort; et si Dieu vous en avait fait grâce, remerciez-Le de son infinie bonté et re-génération, jusqu'à ce que mort s'ensuive. Telle était la condition et la destinée des femmes en ce XVIIIème siècle. Le tout approuvé par les mâles de l'époque qui dirigeaient la Société.

                    

«  et d'avoir donné ...un enfant... »

 

L'Église considérait la génération comme une bénédiction divine. Il fallait donc remercier Dieu et recommencer. Ce qui confirme ce que nous avançons plus haut. Marie, en vraie chrétienne et en fidèle épouse, suivit les  instructions de son pasteur; et Dieu lui accorda deux autres bénédictions dont la seconde lui fut fatale. Quinze mois à peine écoulés, elle met au monde Jean Hubert,  le 11 juillet 1762 (Fig. 4) Le temps de l'élever et de le sevrer, l'abbé Lhuillier consigne, le 12 octobre 1764, soit vingt-sept mois plus tard :

 

 « ... a esté inhumé un enfant né et baptisé a la maison a cause de necessité et mort le meme

jour fils de jean-baptiste royer et de marie bourguignon..... » (Fig. 5)

Fig. 4 L'an mil sept cent soixante deux lonze de juillet est né environ midy et a eté baptise le meme jour jean hubert procreé du legitime mariage dentre jehan baptiste royer Me boulanger et de marie bourguignon son epouse de cette paroisse, il a eu pour parein hubert maurice et pour maraine magdelaine clement tous deux de cette paroisse qui ont signes.

Suivent les signatures de :          

Maurice

Madeleine Clement

Lhuillier  curé de moulin et Ste Rufine

Archives de Moulins

L'acte suivant nous apprend que :

« ...  le quinze octobre a esté inhumé dans le cimetiere de cette paroisse, marie bourguignon decedée le quatorze du mois munie des sacrements de penitence et extreme onction, agée denviron trente quatre ans, femme de... » (Fig.6)

 

Fig 5 Le douze d’octobre mil sept cent soixante quatre a este inhume un enfant ne et baptise a la maison a cause de necessite et mort le meme jour fils de jean baptiste royer et de marie bourguignon son epouse de cette paroisse.

suivent les signatures de :

J.B. Royer

Botte

Lhuillier  curé de moulin et ste rufine        

 

Archives de Moulins

Fig. 6 Lan mil sept cent soixante quatre le quinze octobre a ete inhumée dans le cimetiere de cette paroisse, marie bourguignon decedée le quatorze de ce mois munie des sacrements de penitence et extreme onction, agée denviron trente-quatre ans, femme de jean baptiste royer, boulanger de cette paroisse, en presence dudit royer et du Sr Louis herlory bourgeois de Metz qui ont signes.

Suivent les signatures de :

Louis Herlory

J.B. Royer

Sébastien Bourguignon

Maurice

Lhuillier  curé de moulin et ste rufine

Archives de Moulins

 

Ne considérons pas le cas de Marie comme une exception, mais comme le lot de toutes ces femmes du « bon vieux temps ». Enfermées dans un système binaire, seuls ces deux dénouements s'offraient à elles, dans le mariage : l'enfantement ou la mort. A  vrai dire, dans la majorité des cas : l'enfantement et la mort.

La description de la cuisine de Marie, nous la devons à l'inventaire de ses biens, établi par la justice de Moulins, au moment de son décès. Quant à sa tenue vestimentaire, nous adoptons celle qui nous paraît la plus appropriée à la cérémonie des relevailles et que nous tirons de sa garde-robe dont nous vous donnons le détail ci-après, en utilisant les termes de l'époque :

 

2 chemises de femme

8 chemises (mauvaises)

12 chemises neuves toile de chanvre

1 mouchoir de soie

2 mouchoirs de mousseline

  38 pièces de coiffure de toute sorte en toile mousseline garnies de dentelle

3 grands casaquins de toile de coton, doublés  de flanelle

1 robe de dauphine

1 jupe dauphine

1 jupe de calemonde

1 jupe de calemonde, rayée rouge et verte

1jupe chamoise, brodée

1 jupe demy droguet

1 jupe de toile, peinte, peinte fleurs rouges, fonds bleu

1 jupe d’estaminette violette

1 tablier mousseline

1 tablier de toile vert et rouge

1 tablier de grisette

16 tabliers de cuisine toile d’étoupe                       

1 christ d'or

1 clavier d’or

1 bague or

1 paire de boucles d'argent

1 bague d'argent

1 boucle de ceinture d'argent.

 

 

Marie, comme les autres femmes, en dehors de la chemise, ne portait pas de sous-vêtements. Dans aucune liste, nous n'en trouvons. Les femmes vivaient-elles sans culottes ? A ce sujet, consultons le mot « culotte » dans « L’ancienne France au quotidien », sous la direction de Michel Figeac, et j’y découvre ce qui suit :

 

« …Même comme vêtement de dessous, la culotte est absente des vestiaires féminins jusqu’à l’aube du XXe siècle et crée, sous les larges jupes des femmes, un vide propice à toutes les agressions, celle du viol bien sûr, celle du regard aussi… »

 

Ci-après, Fig. 7, un lexique vous donne l'acception des mots aujourd'hui disparus.

 

Fig. 7 lexique  (extrait du dictionnaire de Furetière)

 

Chamois : Couleur tirant sur l'isabelle (voir isabelle).

Clavier : petite chaîne (Littré).

Dauphine : Nom d'un petit droguet (voir droguet).

Calemonde : Étoffe de laine lustrée

   Casaquin : Manteau qu'on met par dessus son habit et qui a des manches où on   fourre ses bras.

Droguet : Ratine ou serge moitié fil moitié laine.

Estamette : Petite étoffe de laine.

Isabelle : Couleur qui participe du blanc et du jaune  –  d'un jaune clair ;

(les jupes isabelle ont esté long-temps a la mode parce que c'est une couleur douce.)

Les inventaires que la justice seigneuriale de Moulins établissait, lors de la dissolution ou de la disparition d'une communauté, nous permettent de bien connaître l'environnement de nos ancêtres. Très peu de faïence; la majorité des assiettes, en étain. Pas de fourchettes, mais des cuillers. Après cette digression, revenons à l'exhortation :

 

« Quoique Dieu l'ait retiré...dans vôtre Roiaume... »

        

La tentation n'était-elle pas grande pour une femme, sans ressources, d'étouffer « involontairement » son enfant ? D'un miséreux, elle en faisait de suite un bienheureux... Et ce petit être, issu de sa chair, devenait ainsi son intercesseur auprès de ce Dieu terrible qui vous enlevait vos enfants.

 

« Mais vous devez ... servante de Jésus-Christ »

        

Encore un rappel au respect dû au sacrement de mariage qui impliquait de nombreux devoirs, comme nous le verrons quand nous aborderons le chapitre consacré à ce sacrement. Passons maintenant à la troisième formulation : celle d'un enfant mort sans baptême :

 

 « Si votre Enfant était mort sans baptême, par vôtre faute, vous devriez en faire une pénitence proportionnée; et je vous dirais avec Tertullien, que vous êtes la cause de la perte d'une âme (souligné dans le texte). Mais s'il n'y a pas eu de vôtre faute, vous devez, en adorant les secrets de la prédestination de Dieu, lui demander qu'il vous préserve dans la suite d'un si fâcheux accident. »

 

Nous ne commenterons pas ces paroles qui impliquent et la hantise de la perte d'une âme et la soumission à la volonté divine. A présent, écoutons le prêtre lorsque l'enfant vivait :

 

« .. et pour lui demander la grâce de pouvoir élever l'enfant qu'il vous a donné, dans la crainte de Dieu. C'est là votre obligation; et ainsi pour éviter tout danger, vous ne le devez point donner à nourrir à une Nourrice Juive, infidèle ou Hérétique. Le Parain et la mareine de l'Enfant ont dû vous en avertir; et je vous le répète encore; vous êtes obligée d'en avoir tout le soin possible, et de veiller tellement à sa conservation, qu'il ne lui arrive aucun accident, surtout du feu et de l'eau. Il ne vous est pas permis de le mettre coucher dans votre lit pendant les deux premières années à cause du danger qu'il y a qu'il ne soit étouffé.

 

Selon notre habitude, analysons les termes de cette formulation.

 

« .. et pour lui demander la grâce de pouvoir élever l'enfant qu'il vous a donné, dans la crainte de Dieu.»

 

Toute mère chrétienne se devait d'élever l'enfant, conservé par la Grâce de Dieu, dans la crainte de Dieu.  Conformément au psaume 110,  Confiteor tibi :

 

« La crainte du Seigneur est le commencement de la sagesse. »

 

« C'est là votre obligation; et ainsi pour éviter tout danger, vous ne le devez point donner à nourrir à une Nourrice Juive, infidèle ou Hérétique.»

 

Le prêtre lui rappelait que l'élever dans cette crainte lui incombait et que toute nourrice, autre que catholique, mettait l'âme du nourrisson en danger. Là, nous voyons que naturel et surnaturel se confondaient. L'enfant baptisé qui absorbait le lait maternel d'une nourrice juive, infidèle ou hérétique, risquait la damnation, à l'âge de raison. Cette absorption contaminait le jeune chrétien, puisque le lait provenait d'un corps non régénéré par le baptême. Eût-il été nourri par le diable en personne, l'enfant ne courait pas plus de danger qu'avec une nourrice non baptisée. Rappelons-nous Saint Augustin ... et l'origine des maux....

 

« Le Parain et la mareine de l'Enfant ont dû vous en avertir;»

 

Le prêtre, rappelez-vous la cérémonie du baptême, répétait cette exhortation aux parrain et marraine qui en avertissaient la mère. Il la reprenait, au cours de cette bénédiction. Cela nous donne quatre fois la même exhortation : deux fois aux parrain et marraine et deux fois à la mère. D'où l'importance primordiale que l'Église attachait à l'environnement de l'enfant.

 

« et je vous le répète encore; vous êtes obligée d'en avoir tout le soin possible, et de veiller tellement à sa conservation, qu'il ne lui arrive aucun accident, surtout du feu et de l'eau.»

 

L'Église exigeait que la mère ne négligeât pas la santé corporelle de son enfant. Les accidents mortels, dus au feu et à l'eau (chute dans une cheminée ou dans un puits), devaient être assez fréquents pour que la hiérarchie diocésaine s'en inquiétât, avec juste raison. Et l'Église, pour l'observation de ces règles, y ajoutait  une  notion  de péché.

 

« Il ne vous est pas permis de le mettre coucher dans votre lit pendant les deux premières années à cause du danger qu'il y a qu'il ne soit étouffé.. »

 

L'indigence de certains couples ne leur permettait pas de coucher leur progéniture dans un berceau. Dans de telles conditions, l'enfant, dès sa naissance, partageait la couche  de ses parents. Admirons la sagesse de l'Église qui interdisait le partage du lit pour la conservation du nouveau-né et pour sa santé morale. De plus, Elle entendait mettre fin à l'épidémie d'étouffements qui sévissait, à cette  époque, et dont les causes, comme nous l'indiquons plus haut, n'étaient pas toujours accidentelles. Souvent, les décisions ecclésiastiques nous paraissent absurdes, alors que si nous les placions dans leur véritable contexte, elles nous sembleraient plus logiques. Prenons l'exemple des limbes : ce lieu d'attente pour les Justes de l'Ancien Testament jusqu'à l'accomplissement du mystère de la Rédemption. Certains théologiens, que nos esprits modernes critiquent, récupérèrent cet endroit, devenu inutile, y installèrent les enfants morts sans baptême et les y laissaient errer, pendant toute l'éternité. Cette décision, apparemment absurde, n'avait d'autre but que d'éliminer l'infanticide des nouveau-nés en culpabilisant les mères en état d'illégitimité, qui se débarrassaient ainsi du fruit de leurs amours coupables.

 

« La négligence dans cette occasion est un très-grand péché, et lors que le malheur arrive, c'est un Cas réservé, dans ce Diocèse, auquel l'Évêque est en droit d'imposer une pénitence publique, selon qu'on la pratique dans d'autres Diocèses; et le Droit Canon remarque, qu'on a quelquefois ordonné pour ce crime trois années de pénitence et de jeûne, desquelles on en devoit jeûner une au pain et à l'eau. »

.

Après l'exhortation, suit immédiatement la menace. L'infanticide par étouffement entraînait une sanction de trois années de jeûne et une pénitence publique. En pénitence publique, la femme se voyait refuser la bénédiction des relevailles, et le couple se devait de rester à genoux, un cierge à la main, au pied du crucifix pendant toute la durée de la messe paroissiale.

Les filles et les veuves, en état d'illégitimité, ne pouvaient pas prétendre à  cette bénédiction et, comme le couple, faisaient la même pénitence publique, pour avoir procréé en dehors du mariage.  

Mais en quoi consistaient les années de jeûne ?

 

  • La première année, à se nourrir, tous les jours, uniquement au pain et à l'eau.

  • La deuxième et la troisième année, à observer le jeûne quadragésimal. C'est-à-dire à jeûner au pain et à l'eau, les lundis, mercredis et vendredis.

Abandonnons, sur ce jeûne quadragésimal, le cycle de la naissance, sous l’Ancien Régime, et quittons,  avec regret, Jeanne Brussaut, notre matrone, Marie Bourguignon, notre boulangère, et toutes ces femmes que nous citons et qui méritent notre reconnaissance.