Suite de la page 16
Suite de la page 16
L'Histoire sous un autre Angle
L'Histoire sous un autre Angle

VIVRE  et  MOURIR  à  MOULINS-lès-Metz, au   XVIIIe  SIÈCLE

Première Partie

 

LA NAISSANCE

CHAPITRE I

 

LA SAGE-FEMME

 

Le 1er janvier 1745, les paroissiennes de Moulins, réunies dans leur église, élirent, à la majorité des voix,  leur sage-femme.  Leur choix se porta  sur Jeanne Brussaut,  veuve de Joseph Gérardin,  ancien maire de la communauté. (A 1) Cet acte, consigné dans les registres paroissiaux par l'abbé Antoine, clôt l'année 1744 et, le lendemain, le curé remit les documents au greffe du bailliage de Metz. A notre connaissance, il n'existe aucune minute - en dehors de celle-ci - relatant l'élection d'une sage-femme dans notre paroisse. Alors, Jeanne fut-elle la première à exercer cette charge à Moulins ? La seule ? Nous répondons par la négative. Les registres, en effet, mentionnent, de temps à autre, l'intervention d'une matrone.

 

(A 1) L'an 1745 le premier janvier a été choisie à la pluralité des voix pour etre sage femme de cette paroisse Jeanne brussaux veuve de joseph gérardin et le même jour a prêté son serment que j'ay recu en présence des témoins soussignés avec elle.

Suivent les signatures de :

 

- Jeanne Brussaut

- Antoine, curé de Moulins et de Sainte-Ruffine

- Mouza

- Mouza

 

La première mention de sage-femme, nous la rencontrons dans un compte-rendu de visite... pastorale... Elle eut lieu le 14 juin 1894, sous l'épiscopat de Monseigneur d'Aubusson de la Feuillade, quatre-vingt-dixième évêque de Metz. Ce compte-rendu ne mentionne pas le nom du visiteur qui arrive, le matin à cinq heures, et célèbre la sainte messe, aussitôt après son arrivée. Entre autres remarques, nous apprenons que notre paroisse ne disposait pas de sage-femme.

Quelque douze années plus tard, le 23 décembre 1706, l'abbé Lajeunesse note que Marie Mory lui présente, en qualité de sage-femme,  un enfant naturel  à baptiser (A 2) Or, Marie Mory, d'après nos investigations, habitait Moulins, mais... aucune trace de son élection.

 

(A 2) Ce jourd'huy 23 xbre (décembre) 1706 je soussigne ptre et cure de moulin  certifie avoir baptise un enfant qui m'a este presente par marguerite Brochet   mere d'anne michel laquelle m'a dit et declare que le dit enfant estait de la dite anne michel sa fille et depuis qui m'a este presente par marie mory en qualité de sage femme laquelle a declare ne scavoir le pere de l'enfant.

Le parein nicolas hanrion mtre paticier a mets et pour mareine anne maugel laquelle a declare ne scavoir ecrire.

Suivent :

- la marque de anne maugel

et                                

- les signatures de :                             

 Lajeunesse, curé de moulin

Hanrion

N. Nicloux

 

En 1726, le 24 mars, le même abbé signale que la sage-femme de Scy ondoie l'enfant de Nicolas Pérel et de son épouse Élisabeth (A 3). Plusieurs actes, avant 1745, mentionnent l'intervention de la matrone de Scy.

 

(A 3) L'an 1726 le 24e est né et après avoir este assure par la sage femme de Scy est decéde et le 25e a este inhumé dans le cimétier de moulin l'enfant de nicolas perel et de elisabeth ......... (illisible) sa femme.

Suit la signature de :

 

- Lajeunesse curé de moulin ste ruffine son annexe.

 

Le curé de Woippy, l'abbé Périlliat, qui assurait l'intérim de la paroisse, après le départ de l'abbé Antoine, consigne, dans un acte du 3 avril 1760, que "Cunet, sage-femme de la paroisse de Sainte-Ségolène de Metz, baptise l'enfant de Marie Le Rouge, en présence de Catherine Germain, veuve de François Noiret, sage-femme de la paroisse."  (A 4). Ce document nous apprend ainsi que Catherine succéda à Jeanne. Mais, entre le 13 juin 1754, dernière  intervention de Jeanne (A 5) et le 3 avril 1760, date de la première évocation de Catherine , les registres paroissiaux ne font état d'aucun choix ni d'aucune nomination d'une matrone.

 

(A4) Le troisième du mois d'avril de l'année mille sept cent soixante est né un garçon fils de Jean Rollet charbonnier de cette paroisse, et de Marie Le Rouge son épouse qui a été ondoyé et baptisé à la maison aussitôt après la naissance par ..... Cunet sage-femme de la paroisse de sainte Ségolène de Metz en présence de Catherine Germain veuve du deffunt François Noiret sage femme de la paroisse, de Marguerite Minet femme de Sébastien Estienne tonnelier de cette paroisse qui a déclaré ne savoir écrire, de Barbe Rouge femme de Jean Goulin Suzanne Mouton femme de Toussaint Roscop cordonnier de cette paroisse qui ont déclaré ne savoir écrire et de Anne Frédéric femme de Pierre Gueprat cordonnier de cette paroisse qui a déclaré ne savoir écrire. Les autres susmentionnés ont signé le présent acte excepté la dite ...... Cunet qui n'a pu être présente au dit acte.

Suivent les signatures de :

 

- Catherine Germain,

- Barbe Rouge

- Perrilliat curé de Moulin et de Woippy

 

A 5 L'an mil sept cent cinquante quatre le treisieme juin, Marie Lagneau, fille de la paroisse d Thionville, est accouchée d'une fille qui est morte le même jour après avoir été baptisée à la maison par Jeanne Brussau matrone du lieu, elle a été enterrée au cimetiere de cette paroisse en presence de nicolas moiront et dominique collignon soussignés.

Suivent les signatures de :

 

- Moiront

- dominique collignon

- Antoine curé

 

 Nous pouvons affirmer, en conséquence, que Jeanne Brussaut se trouve être la seule matrone-jurée de notre paroisse, dont l'élection figure dans les registres paroissiaux.

Nous employons un terme quelque peu choquant pour nos oreilles du vingtième siècle : celui de matrone. Il ne s'emploie plus que dans un sens péjoratif. Si nous consultons le dictionnaire Littré, deux définitions s'offrent à nous :

 

         "femme qui pratique des accouchements"

et        "dans le langage libre, femme qui tient une maison de prostitution

 

Nos pasteurs employaient, suivant les circonstances, différentes formules, dans leurs actes : sage-femme, matrone-jurée de Moulins, matrone de la paroisse, matrone résidente à Moulins, matrone du lieu et sage-femme de la paroisse. Naturellement, nous l'entendons dans l'acception du sens telle que la concevaient nos a‹eux, au XVIIIe siècle.

Mais que se passait-il, dans notre paroisse, en cette fin d'année 1744 ? Ne connaissant pas le nom  de la matrone de l'époque, nous ne pouvons pas vous renseigner sur son sort. Une seule certitude : nous ne disposions plus de sage-femme. Aussi l'abbé Antoine se trouve-t-il dans l'obligation de procéder à l'élection d'une accoucheuse.

Cette élection comporte trois phases essentielles :

la désignation d'une ou de plusieurs candidates : elle incombait au curé;

l'acceptation d'une seule candidature : l'assemblée des paroissiennes en avait la responsabilité;

l'instruction de l'élue : elle ressortissait du pasteur.

Pour bien comprendre les scrupules qui assaillirent notre curé dans le choix de la ou des candidates, et les mobiles qui le poussèrent à proposer l'une plutôt que l'autre de ses paroissiennes, entrons dans la conscience de ce prêtre du XVIIIe siècle et, témoins silencieux, assistons au débat intérieur qui l'animait :

 

"Je suis pasteur et,  en cette qualité, l'Église m'établit  et me prépose pour travailler au salut des âmes,  dans cette communauté. Existe-t-il au monde une chose plus importante que leur salut ? Quel crime pour moi lorsqu'un enfant meurt sans baptême. Dieu m'imputera la perte de toute âme le jour du Jugement Dernier."

 

Et ces paroles terrifiantes d'Ezéchiel qui me concernent :

 

"Fils de l'homme, je t'établis comme sentinelle sur la terre  d'Israz".

 

Et dont la suite, si ma mémoire ne me fait pas d‚faut, se résume ainsi :        

 

"Si le juste ou le méchant meurent dans l'iniquité sans que le prêtre ne les avertisse, le Seigneur lui redemandera leur sang" (1)

 

(1)  dans le langage biblique : redemander le sang = punir un meurtre.

 

Si le méchant se détourne de sa mauvaise voie ou si le juste, ayant abandonné la bonne voie y revient grâce à l'avertissement qu'il leur fera, il sauvera son âme. Ainsi Dieu peut-il me redemander le sang de ces nouveaux-nés morts sans baptême. L'élection de cette sage-femme concerne bien l'Église dont je suis l'humble représentant, dont je porte seul la responsabilité et dont dépend, dans une large mesure, mon propre salut. Du ministère de la sage-femme dépend la vie de la mère et de l'enfant et souventes fois leur rédemption. En cas de nécessité, elle ondoie l'enfant et m'appelle pour administrer le sacrement d'extrême-onction à la mère en danger; n'ayant pu conserver leur vie, elle leur assure la vie éternelle. Mais pour accéder à cette fonction, il me faut trouver, parmi mes paroissiennes, une femme intègre, disponible et dégagée de tout souci matériel."

 

En principe, avant l'élection d'une matrone, les candidates devaient subir un double examen portant et sur leurs connaissances religieuses - foi, mœurs, piété‚ - et sur leurs connaissances en obstétrique. Concernant ces dernières, il ne pouvait s'adresser qu'à un médecin-juré ou à un chirurgien-juré.

Dans sa paroisse, il ne disposait pas d'un médecin ni d'un chirurgien. En cas d'expertise - accidents corporels, morts accidentelles, etc. - nos gens de justice faisaient appel au chirurgien juré des quatre mairies du Val de Metz, dénommé également "chirurgien-juré aux rapports" et dont la fonction consistait à éclairer la justice par un rapport d'expertise.

À qui l'abbé Antoine s'adressa-t-il ? Les registres ne le précisent pas. Il fit appel, soyons-en certains, à ce chirurgien ou à un médecin de Metz. Y eut-il plusieurs candidates ? Nous l'ignorons également. Une seule nous est connue : l'élue,  Jeanne.

Après ces explications, revenons dans la conscience de notre pasteur :

 

"Il me faut éviter la profanation des saints mystères, en effet, l'administration d'un sacrement par une personne en état de péché mortel constitue un sacrilège, dont je serais responsable devant Dieu. En plus de sa vertu et de son savoir, ma candidate ou mes candidates ne doivent pas être soupçonnées d'hérésie ou de pratiques superstitieuses. Mon Dieu ! Aidez-moi dans ce choix dont dépend Votre plus grande Gloire et, dans une moindre mesure, le salut de votre humble serviteur. Esprit-Saint, éclairez-moi et que, dans ce devoir qui m'incombe, vos lumières et votre grâce ne me manquent pas. Et vous, Vierge Marie, ne m'abandonnez pas et souvenez-vous que, du résultat de mon choix, dépend la plus grande Gloire de Votre Fils et le salut des fidèles de ma paroisse."     .

 

Après un long silence, une voix intérieure lui suggère Jeanne Brussaut. Malgré toutes ses déficiences, l'élection d'une matrone, en ce XVIIe siècle, marquait des progrès considérables, si nous la comparons à ce qui se pratiquait dans les siècles précédents. La religion occupait une large part, mais commençait à poindre une part de raison que nous ne saurions négliger. Un autre paramètre intervenait dans le choix d'une accoucheuse : la disponibilité.

Combien d'érudits n'ont-ils pas glosé sur la nomination des veuves approchant la ménopause ou l'ayant atteinte, voire largement dépassée. Ils n'y voyaient qu'une manœuvre ou, tout le moins, une précaution du clergé pour refroidir l'ardeur des pères, jeunes mâles en carême et en mal de ribaude. Nous sommes, ne l'oublions pas, au XVIIIe siècle, où l'Église considère tout empêchement à la génération des enfants, dans le mariage, comme un péché mortel. On n'y entrait que pour remédier à l'incontinence et le premier devoir d'une épouse était de procréer. Jeanne, comme toutes ses collègues, de par son âge et sa situation matrimoniale, se trouvait donc disponible de jour et de nuit : n'ayant ni mari ni enfants à charge, ni devoir de procréation. Les soins que les sages-femmes prodiguaient ne se limitaient pas qu'à l'accouchement; il faut y ajouter la préparation de celui-ci, la surveillance postnatale de la mère et de l'enfant et combien d'autres services, comme nous le verrons par la suite. La moyenne annuelle des naissances  s'élève, de 1742 à 1791, soit une période de cinquante ans, dans notre paroisse, à treize : ce qui nous donne une intervention toutes les quatre semaines, intervention qui pouvait durer plusieurs jours. Il faudrait y ajouter les naissances de Sainte-Ruffine, annexe de la paroisse de Moulins,  et les assistances aux matrones des communautés environnantes. Sûr du meilleur choix qu'il put recommander à ses paroissiennes, l'abbé Antoine, conformément au rituel du diocèse de Metz, établi par Monseigneur du Cambout, duc de Coislin, annonça l'élection de la sage-femme, au prône de la messe solennelle du jour de Noël de l'année 1744 et du dernier dimanche de cette même année. Étant bien entendu qu Noël et Jour de l'An ne tombaient pas un dimanche.

Si tel avait été le cas, il ne l'aurait annoncée que le jour de Noël. Il rappela à ses paroissiennes, et ce, devant toute la paroisse assemblée, l'obligation qu'elles devaient à l'Église d'élire une matrone pour leur propre conservation et le salut de leurs enfants à venir, de faire ce choix avec beaucoup de circonspection, de ne pas faire entrer, dans cette élection, des considérations amicales ou inamicales et de ne pas s'attarder à des concepts superstitieux, largement dépassés de leurs jours. (Dans le pays messin, l'idée que les vertus et les défauts d'une accoucheuse se transmettaient aux nouveaux-nés était très répandue et pouvait influer fâcheusement sur son choix). Après l'exhortation, la menace. Il les avertit que toute parturiente qui n'utiliserait pas les services de la matrone-jurée de la paroisse se verrait refuser la "benedictio mulierum post partum",  appelée couramment "relevailles".

Avant que nous assistions ensemble à cette cérémonie, quelques précisions complémentaires. L'élection avait lieu impérativement un dimanche ou un jour de fête, comme ce fut le cas, en cette année 1745, après les vêpres. Si les femmes refusaient de s'assembler pour élire leur matrone - chose assez courante, paraît-il, dans nos campagnes - le pasteur les invitait, trois dimanches de suite, à se réunir. Constatant leur carence, et le consignant dans les registres paroissiaux, il se contentait alors de rencontrer, en particulier, les plus sages et les plus prudentes pour connaître leur avis. À la suite de cela, celle qu'il avait désignée d'office - il en  était de même pour une matrone élue - ne pouvait refuser une telle charge, sans encourir l'excommunication, à moins qu'elle n'eût une excuse légitime à faire valoir dont le pasteur restait le seul juge.

Les vêpres terminées, en ce jour de l'an 1745, pénétrons dans l'église. L'abbé Antoine se rend à la sacristie, se dépouille d'une partie de ses ornements sacerdotaux et ne conserve que l'aube et l'étole blanche  (de la couleur de l'office du jour),  crois‚e sur son estomac.  Entre temps,  tous les enfants, tous les hommes  et toutes les filles quittent l'église.  Les cierges brillent de tous leurs feux. Le régent d'école, qui fait fonction de marguillier,  de sacristain et de chantre  dans notre paroisse, verrouille la porte et rejoint l'abbé à la sacristie. Tous deux ensuite  la quittent, passent devant le maître-autel, font le génuflexion et se rendent, côté Évangile, près du balustre qui sépare le chœur de la croisée du transept.

 Le pasteur y dépose l'Évangile et le rituel qu'il tenait dans la main droite. Le régent tient en main une liste sur laquelle s'inscriront les noms des candidates et les suffrages obtenus.

L'abbé  Antoine se signe, invite ses paroissiennes à s'asseoir et commente le serment :

 

"L'Église" - leur rappelle-t-il - "commémore, en ce saint jour, le rite du baptême selon l'ancienne Loi.  Marie, conformément à la loi de Mo‹se, prit l'enfant Jésus et le fit circoncire. En effet, au huitième jour après sa naissance,  tout enfant mâle  devait subir la circoncision, signe de l'alliance entre Dieu et Abraham. Marie, malgré l'origine divine de son fils,  se conforma  donc à la Loi.  Mais huit jours auparavant,  le jour de Noël,  elle accouchait  de son fils,  seule,  sans l'aide de son saint époux : aucun humain ne devait souiller de son regard ce temple du Saint-Esprit. Ainsi, comme mère et comme femme,  connut-Elle,  mieux que quiconque parmi vous,  les douleurs de l'enfantement.  Dieu, par son Église que je représente  dans cette paroisse, veut que toute femme, dans ce moment pénible de son existence, où elle expie la faute d'Ève, reçoive l'assistance d'une femme sage et expérimentée. C'est une affaire sérieuse dont dépend votre santé, votre salut et ceux de vos enfants à venir. Vous ne pouvez donc vous soustraire à ce choix  je propose à vos suffrages Jeanne Brussaut dont vous connaissez les mérites." 

 

 (Suivent, peut-être, le ou les noms d'autres candidates).  

 

"Mais pour que cette élection ne soit pas entachée par des considérations personnelles et par des sentiments de haine, voire de jalousie, je vous demande de ne pas oublier que, dans cette église,  la vôtre, vous êtes en présence de Dieu. Invoquons la Sainte-Vierge et le Saint-Esprit pour qu'Ils puissent vous aider dans votre choix. Ainsi-soit-il."

 

Se tournant vers l'autel, il s'agenouille. Les paroissiennes l'imitent ainsi que le régent d'école, et l'abbé commence à réciter les litanies de la Bienheureuse Vierge Marie. Les litanies achevées, il entonne l'Ave Marie Stella et termine par le Veni Creator.

L'abbé Antoine se signe, se redresse, se retourne vers ses fidèles, les invite à s'asseoir et les appelle les unes après les autres.

Chaque paroissienne, à l'appel de son nom, se lève, se rend près du balustre, s'agenouille et exprime, à voix basse de façon à ne pas être entendue par le reste de l'assemblée, son suffrage. La régent, la feuille à la main, trace un bâtonnet en face du nom prononcé. La dernière à voter étant retournée à sa place, il tend la liste ..à son curé. Celui-ci, d'une voix émue, annonce que l'assemblée des paroissiennes, à la pluralité des voix, a porté son choix sur Jeanne Brussaut, veuve de Joseph Gérardin,  notre ancien maire de la communauté.

Jeanne, encore toute émue, se rend au balustre et s'agenouille devant son pasteur qui lui donne le rituel. D'une voix ferme et lente, elle prête, devant Dieu et la paroisse, le serment d'usage :

 

"Je, Jeanne, promets à Dieu, le créateur Tout Puissant, et à vous, Monsieur, qui ˆtes mon pasteur, de vivre et mourir en la foi de l'Église Catholique, Apostolique et Romaine, et que je m'acquitterai, avec le plus de fidélité et de diligence qu'il me sera possible, de la charge que j'entreprends, d'assister, de nuit et de jour, les femmes, pauvres et riches, dans leurs couches; que j'apporterai mes soins, pour empêcher qu'il n'arrive aucun accident à la mère et à l'enfant; et que, si je vois quelque danger, j'appellerai des Médecins ou des Chirurgiens, ou des femmes expérimentées en cette fonction, pour ne rien faire que par leur avis, et avec leur secours. Je promets que je ne révélerai point les secrets des familles, ni des personnes que j'assisterai; que je n'userai point de superstition, ni d'aucun moyen illicite, soit par parole, soit par signe, ni de quelque manière que ce soit ; que j'empêcherai de tout mon pouvoir que l'on en use; et que je ne ferai rien par vengeance ou par mauvaise affection ; que je ne consentirai jamais à ce qui pourrait faire perdre le fruit, ou avancer l'accouchement par des voies extraordinaires, et contre nature ; mais comme une femme de bien, vraie Chrétienne et Catholique, je procurerai en tout, et par tout, le salut corporel et spirituel, tant de la mère que de l'enfant.  Ainsi Dieu me soit en aide."

 

Et le prêtre ajoute : "Vous le jurez et le promettez ainsi ?"

                    

Jeanne répond : "Oui, Monsieur, je le jure et je le promets."

 

Elle tend la main vers l'Évangile, que tient le prêtre et le baise.

 

La prestation de serment terminée, l'abbé Antoine entame une prière d'action de grâce. Le sacristain ouvre ensuite les portes et nos Moulinoises retrouvent leurs occupations habituelles, en ces jours de fêtes, délaissées pour participer à cette élection. Jeanne et le régent accompagnent, dans la sacristie, leur pasteur qui rédige l'acte d'élection du 1er janvier 1745  et tous trois le signent (Ann. I/1). Avant de se quitter,  le curé de Moulins et la matrone-jurée prennent rendez-vous, le lendemain, à l'église, pour  se  mettre  d'accord  sur  les  modalités  à suivre  dans  cette nouvelle tâche  qui attend Jeanne.

Mais, avant de passer à ces instructions, attardons-nous quelque peu à ce serment tel qu'il apparaît dans le Rituale metense de Monseigneur du Cambout, duc de Coislin édité en 1713. L'auteur de ce rituel, selon dom Jean François et dom Nicolas Tabouillot, nos historiens de Metz, serait Pierre Brayer, docteur en Sorbonne, que Monsieur de Coislin appela auprès de lui et qui devint grand Archidiacre et Vicaire général du diocèse. Ce nouveau rituel remplaçait l'ancien, édité sous l'épiscopat de Monseigneur d'Aubusson de la Feuillade.

Jeanne, comme nous l'avons vu, lit le serment. Or, fréquemment, les matrones ne savaient ni lire, ni écrire. Le rituel prévoyait ce cas : le prêtre prenait celui-ci, lisait le serment en lieu et place de la sage-femme et celle-ci le répétait mot à mot. Anne Bautour nous donne, le 27 décembre 1745, l'exemple d'une accoucheuse qui n'écrit pas même son nom (A 6). Ne sachant pas l'écrire, nous ne croyons pas qu'elle puisse lire. Donc, le jour de son élection, elle dut répéter le serment prononcé par le curé de la paroisse de Saint-Privat.

 

A6 L'an mil sept cent quarante cinq le ving septieme jour du mois de decembre est nee du legitime mariage une fille d'albert clément Laboureur, et de catherine champigneul, son épouse, et a été baptisée a la maison a cause du peril de mort par anne bautour, matrone de la paroisse de St. Privat (1) et le ving huit nous luy avons fait les ceremonies du baptême et imposé le nom de magdelaine, a eu pour parrain Louis Lapointe Laboureur de Moulin et pour marraine magdeleine champigneul qui ont signé avec nous les jour mois et an que dessus.

Suivent les signatures de :

- Louis Lapointe

- laurent, vicaire de Sainte Ruffine

- madelaine champigneulle

et la marque de Anne Bautour, matrone.

__________

( 1) à ne pas confondre avec la paroisse de St. Privat-la-Montagne.

 

Le hameau de Saint-Privat s'étalait le long d'une partie de la rue Franiatte et Roger Mazauric situe l'église au n° 54 de cette rue, entre les rues actuelles de Saint-Éxupéry et des Volontaires. Démolie en 1810, elle avait été érigée en 1756, soit onze ans après l'intervention d'Anne Bautour dans notre paroisse; intervention justifiée par la contiguïté des deux paroisses.

 

Dans un autre ordre d'idées, cet acte possède un intérêt supplémentaire : notre sage-femme absente est remplacée par celle d'une paroisse contiguë à la nôtre. Comme aujourd'hui nous avons des médecins, des pharmaciens et des hôpitaux de garde, le XVIIIe siècle avait ses matrones de garde. Cet acte illustre également, et de façon éclatante, la soumission des Moulinoises à leur pasteur : elles utilisaient les services de ces femmes pour ne pas se voir refuser la bénédiction des relevailles.

Après cette digression, revenons au serment prononcé, lors de l'élection d'une matrone.

Il commence par une profession de foi, ce qui implique une entière subordination aux dogmes de l'église, et continue par une promesse "de s'acquitter de cette charge avec fidélité et diligence".

Les termes "de nuit et de jour" exigent de l'élue une disponibilité de tous les instants. Seule, une femme, débarrassée de tout souci matériel et de tout devoir matrimonial, pouvait accomplir cette lourde tâche.

"... les femmes pauvres ou riches...". Ces mots donnent à penser que Jeanne, comme toutes ses collègues, ne réclamait aucun honoraire. En compensation, elles étaient exonérées de certaines impositions, et les familles, qui faisaient appel à leurs services, les nourrissaient et ne les laissaient pas partir sans leur remettre quelques provisions.

Elles devaient également venir en aide aux personnes rejetées par leur famille, à certaines filles vivant en marge de la société. Nous ne relevons, dans les registres paroissiaux, que très peu d'enfants naturels, procréés par des Moulinoises. À priori, cela donnerait à penser que les jeunes filles de la paroisse possédaient plus de vertu que celles de la ville de Metz, par exemple...? Notre réponse est négative.

Comme nous le verrons dans le chapitre où nous traitons du mariage, la cellule familiale  est créée et voulue par Dieu, pour être l'unique instrument de procréation, et l'Église considère toute génération en dehors du mariage comme un acte de désobéissance à la volonté divine. Cette société, marquée par la religion, rejetait toute femme, porteuse d'un fruit défendu; elle l'exclut, à commencer par la famille qui craignait que le mauvais sort ne tombât sur elle par l'enfant du péché. Mais d'un autre côté, le clergé redoutait l'accouchement clandestin qui pouvait entraîner la mort de deux êtres, sans le secours de la religion. D'où la perte de deux âmes. Aussi, les prêtres conseillaient-ils à celles de leurs ouailles, qui avaient transgressé le neuvième commandement de Dieu, d'aller accoucher dans une autre paroisse, chez une femme de bien, recommandée par le curé  du lieu. C'est ainsi que Jeanne accueillit chez elle, "au mois d'avril 1751, Marie-Anne Lucay, fille majeure, de la paroisse de Sant-Euchaire de Metz." (A 7) qui donna naissance à Berthe, fille naturelle. L'abbé Antoine précise : "fille majeure". Marie-Anne avait plus de vingt-cinq ans, puisqu'une fille atteignait la majorité à cet âge (et un garçon à trente ans). Cet accueil des filles en détresse incombait aux matrones-jurées.

 

A 7 Barbe fille naturelle de marie anne lucay fille majeure de la paroisse saint euchaire de metz, née le dousieme avril mil sept cent cinquante et chez jeanne brussaux veuve de joseph gerardin matrone residante a moulin et d'un pere inconnu, elle a été baptisée le meme jour elle a eut pour parain nicolas mangenot tailleur d'habits et pour maraine barbe perel de cette paroisse qui ont signé.

Suivent les signatures de :

- N. Mangenot

- barbe perelle

- Anthoine, curé de Moulins

 

Et n'oublions pas les femmes de passage. De condition modeste elles ne pouvaient se payer l'hôtellerie, elles trouvaient refuge chez elles.

Pour conforter notre assertion que les filles de Moulins ne possédaient pas plus de vertu que celles de la ville de Metz, rendons-nous dans cette ville et consultons le registre des déclarations de grossesse. Et, que trouvons-nous ? 

 

"Le trois septembre mil sept cent soixante, Barbe Lelorrain fille agée de vingt ans, de Henry Lelorrain, laboureur a Moulin et de Jeanne Champigneulle  a déclaré, pour se conformer aux ordonnances qu'elle est enceinte, d'environ sept mois et demy des œuvres du nommé Dominique ..... passager en barque  qui l'a surpris dans sa barque  ou il la fait entrer et violent‚  laquelle déclaration elle dit  ne pouvoir faire qu'au procureur du roy  ayant ses raisons  pour ne point la faire à  M. le Lieutenant criminel de Metz les jours et mois susdits.

… et a signé.  "

 

Nous découvrons, grâce à ce texte, un viol caractéristique avec un auteur et une victime. Dans les papiers de notre justice seigneuriale, nous ne trouvons aucune trace de ce crime ou d'une déclaration de grossesse.

De prime abord, il s'agit d'un navigateur de passage. Mais poursuivons nos investigations et consultons différents dictionnaires :

 

Celui de vieux français :

         "Passager : l° Passeur. 2° Celui qui perçoit le passage."    

 

Le Littré :

         "Passageur - Passeur ou entrepreneur d'un bac".

 

Un dictionnaire contemporain :

         "Passeur - personne qui conduit le bac."

 

Que devons-nous conclure ? Le "passager en barque" n'est autre que le passeur d'un bac. Connaissant la fonction du violeur, cherchons à savoir s'il existait un bac dans notre paroisse et remontons le temps. En cette fin d'hiver et en ce début de printemps 1614, les pluies torrentielles qui ne cessent de tomber, depuis le commencement du mois de mars, ainsi que la fonte des neiges, provoquent une inondation. Comme à l'accoutumée, la Moselle envahit les terres basses. Un beau matin, lors de la décrue, les Moulinois s'aperçoivent, à leur grande stupéfaction, que leur rivière avait changé de lit.

Pour comprendre ce phénomène de défluviation auquel assistèrent, ébahis et impuissants, nos ancêtres, essayons de l'expliquer. Le lit fluvial se compose de deux lits : le lit ordinaire ou apparent, marqué par les berges, et le lit majeur, occupé par les eaux, lors des crues. Lorsque l'abondance de l'alluvionnement exhausse le niveau du lit ordinaire au-dessus du lit majeur, le cours d'eau emprunte le canal du lit majeur dont le niveau se trouve au-dessous du lit ordinaire.       

Oui mais : il y avait un pont... À présent, il ne servait plus qu'aux passagers empruntant la route d'étape de Metz à Gorze. Passage obligé de tous les voyageurs venant de Paris ou de Verdun et se rendant à Metz, il leur fallait traverser la rivière à Moulins : aucune route ne menait à Metz par la rive gauche, à moins d'emprunter le chemin des côtes de Moselle, par Lessy et Plappeville ou par Scy et le mont Saint Quentin. Aussi le seigneur établit-il un bac à péage qui remplaçait le péage du pont devenu caduc. Cette désuétude permettra au pont de traverser les siècles sans trop subir l'outrage des hommes. Aujourd'hui, notre vieux pont est le doyen des ponts du département de la Moselle et de la rivière du même nom, d'aval en amont.

Au cours des plaids annaux,  le seigneur de Moulins  fixait le montant de  la  redevance ainsi que la réglementation. Il interdisait le passage "après le soleil couché jusqu'au soleil levé" et exigeait que les bateaux (il devait y en avoir au moins deux) fussent "rangés, bien fermés et cadenassés de nuit". Maintenant que nous voilà certains de la présence d'un passeur à Moulins, consultons les registres paroissiaux. Mais avant de les compulser, rappelons que le bac se situait à l'emplacement du nouveau pont qui enjambe le lit ordinaire actuel de la Moselle (localisation fournie par un plan des Ponts et Chaussées du XVIIIe siècle)

Quelques années avant 1760, les registres signalent la présence de Nicolas Nicolas, "passager en barque". Aucun intérêt pour nous. En août 1762, ils mentionnent la naissance de Marie-Anne Nicolas, fille de Dominique Nicolas, batelier... Eh oui ! voici notre violeur. Dominique succède à son père, Nicolas, qui ne prend pas sa retraite, mais prend à ferme le bac d'Ars-sur-Moselle. Dominique continue de procréer, en toute tranquillité, et mourra, entouré des siens, le 27 décembre 1785, à l'âge de 49 ans. Au moment des faits, il avait 24 ans.

Et comme bon sang ne saurait mentir ! ...

 

"Marguerite Chabardin, fille mineure de Marieulles, en service chez le sieur Dominique Collignon, laboureur en ce lieu, a déclaré être enceinte des œuvres de Jean-Pierre Nicolas, fils mineur de Dominique Nicolas, vivant passager audit Moulins..." (déclaration établie par la justice seigneuriale de Moulins le 13 novembre 1789)

 

Quant à la victime, nous la perdons de vue; aucune trace dans nos registres. De victime, elle devint coupable... d'avoir éveillé, chez un homme, un désir violent par son attitude provocante. Véritable fille d'Ève, elle portait seule, devant Dieu et devant les hommes, la responsabilité de cet acte. De ce fait, l'auteur du viol ne fut jamais inquiet‚ et vécut, la conscience en paix.

Ce viol nous égare; il est temps de retourner à l'analyse du serment de Jeanne  :

 

"... J'apporterai tous mes soins... ou des femmes expérimentées..."

 

Cette formule sous-tend le souci de l'Èglise de ne pas négliger les soins corporels. Elle prenait à son compte la conservation des corps et exigeait de la sage-femme de faire appel à du personnel expérimenté, en cas de difficultés. Jeanne, comme en tout, se conforma à cette règle.

Le neuf octobre 1745, quelque dix mois après son élection, elle demanda l'assistance de sa collègue de Châtel-Saint-Germain, et c'est cette dernière qui baptisa Jean-Joseph, fils d'Estienne Mangin (A 8). Déjà, en 1737, une accoucheuse anonyme (l'abbé Bellaire qui assurait l'intérim à la mort de l'abbé Lajeunesse, ne mentionne pas son nom) fit appel à un chirurgien de Metz, le sieur Midar (A 9). Les registres paroissiaux ne font mention d'aucune autre intervention de chirurgien   et c'est la seule,  à notre connaissance.  Nous devons prendre  tous ces actes  comme des preuves du souci  qu'avaient nos matrones de faire appel, comme  c'était  leur devoir, à du personnel plus expérimenté.  Catherine Germain,  le 3 avril 1760,  se soumit également … cette règle,  puisque c'est Cunet,  de la paroisse de Sainte-Ségolène de Metz,  qui baptisa un fils de Jean Rollet et de Marie Le Rouge, mort à la naissance (Voir A 4).

 

A 8 Jean Joseph fils legitime de estienne Mangin et de Catherine Boutillier son épouse né le 9 octobre 1745 a ét baptisé à la maison au moment de la naissance par la sage femme de chaté en presence de Jeanne Brussaux, de jean claude giry qui en est le parain pour maraine Catherine Boutillier present aux ceremonies qui ont été suppléées en cette paroisse et ont signé avec nous.

Suivent les signatures de :

- Jean Claude Giry

- Catherine boutilliez

- Antoine, curé

 

A 9 L'an 1737 le 9 9bre (novembre) est née marguerite fille d'estienne mangin charon et de catherine Boutillier son épouse elle a esté baptizée le meme jour a cause du danger de mort en presence de plusieurs personnes par le sr Midar chirurgien de metz les ceremonies ont este celebrées le meme jour elle a eu pour parrein le sr nicolas perel maire du lieu et pour mareine marguerite leonard de cette paroisse qui ont l'un signe et l'autre marque.

Suivent les signatures de :

- marguerite léonard

- Lp Bellaire P.C. de Moulins Re

et la marque de :

- nicolas Perel

 

Arrêtons-nous au sieur Midar,  mais rectifions l'orthographe de son nom : il s'agit en effet de Midard.  Il exerçait En Chaplerue, à Metz. Nous avons fait plus ample connaissance avec ce personnage en consultant le registre des déclarations de grossesse de Metz et nous connaissons son adresse parce que les filles et les veuves enceintes, au moment de leur déclaration, devaient donner, en plus du nom du procréateur, le lieu de l'accouchement et le nom de la matrone.  Or, en ce milieu du XVIIIe siècle, plusieurs filles trouvèrent refuge chez lui et y accouchèrent. Chirurgien-accoucheur, sa renommée dépassait les limites de la ville de Metz puisqu'il vint, dans notre paroisse, pour aider à un accouchement difficile. Ce praticien devait aussi - simple conjecture - s'occuper de la formation des sages-femmes des paroisses messines et des paroisses  environnantes.

Du sérieux, passons à l'anecdote : En janvier 1740, le deux, nous lisons, dans ce registre : 

 

"... enceinte de huit mois d'un lieutenant du régiment de Rohan, entend faire ses couches dans le lieu de sa résidence et faire élever son fruit à l'hôpital général de cette ville moyennant salaire et pension raisonnable..."

 

Cette fille, dont nous taisons le nom, devait habiter chez une accoucheuse, puisqu'elle fait ses couches dans le lieu de sa résidence. Eh oui ! c'est papa Midard qui accouche sa fille. Nulle n'était exempte de cette déclaration; pas même la fille d'un chirurgien-accoucheur.

Le fait qu'un homme accouche des femmes prouve,  en ce milieu du XVIIIe siècle, un certain degré d'évolution. Jusqu'au début du siècle, la société s'y opposait et considérait la présence d'un homme, auprès d'une parturiente, comme un scandale. Dans son livre, "Histoire de l'art des accouchements en Lorraine", le docteur François Hacquin nous apprend :

 

"….. Quelques années plus tard, en 1670, le même Louis XIV appela auprès de Melle de Lavallière, puis de la marquise de Montespan, un  accoucheur qui, les yeux bandés, fit son office. Cet accoucheur s'appelait Julien Clément et fut anobli. Il vint en Lorraine pour les couches de la Duchesse Elisabeth-Charlotte, épouse du duc Léopold".

 

En résumé le premier accouchement par un homme eut lieu en 1670. L'intervention  de  ce  praticien,  à la  cour  de  Lorraine,  se  situe  en  1700  et, trente-sept ans plus tard, le chirurgien-accoucheur Midard intervient à Moulins. Le rapprochement de ces dates démontre bien l'évolution des mentalités.

Les chirurgiens-accoucheurs nous éloignent du serment de Jeanne;  reprenons-le, là où nous l'avons laissé :

 

"... Je ne révélerai pas les secrets des familles ni des personnes..."   

 

Par cette exigence, l'Église, avec juste raison imposait le secret professionnel … ces personnes. La discrétion devait être une des qualités qui intervenaient dans ce choix. On évitait ainsi bien des commérages.

 

"... Je n'userai point de superstition..."

 

Progrès considérables, si nous envisageons les pratiques courantes dans les siècles précédents, si bien décrites par le docteur Raphaël de Westphalen, dans son Dictionnaire des Traditions populaires messines. Nous reproduisons son texte :

 

"Très anciennement, on plaçait sur l'abdomen ou sous les reins de la parturiente, la ceinture de noce, pliée en forme de croix ; à Metz, on allait, jadis, chercher la ceinture de Saint Pierre-Martyr, empruntée au couvent des Dominicains.  (1)

  L'emploi d'une image représentant la plaie de côté du Christ était très répandu dans nos campagnes. Ce talisman était dessiné sur du parchemin ou papier vierge "exorcisé", ainsi que les autres instruments employés,  le jour du vendredi-saint à une heure après minuit, ayant auparavant récité la Passion ; après quoi, on fait la dite figure, on la parfume de bonnes odeurs".

______________

(1) Le couvent  des Frères prêcheurs se situait rue aux Ours, jusqu'au XVIe siècle. Ces religieux furent remplacés par des moines bénédictins après la destruction, en 1552, de l'abbaye de Saint-Arnould, localisée sur le site de l'hôpital Bonsecours. C'est ainsi que ce couvent prit le nom de cette vieille abbaye messine; aujourd'hui mess des officiers de la garnison.

 

L'Église, à présent, interdisait toutes ces pratiques et exigeait que ses fidèles, si l'intervention humaine s'avérait inefficace, s'abstinssent de telles pratiques et ne recourussent qu'à la seule Providence par la prière.

Ajoutons que certains jours de la semaine ou certaines dates étaient réputés néfastes pour la naissance des enfants. Toute leur vie, ils en portaient les stigmates s'ils n'en mouraient pas. Il arrivait souvent, qu'aux environs de la mi-nuit les matrones hâtaient l'accouchement si le jour suivant s'avérait néfaste ou bien, au contraire, le retardaient s'il s'avérait meilleur. L'Église, au XVIIIe siècle, proclamait qu'il ne pouvait y avoir de jours moins heureux que d'autres puisqu'ils étaient tous des biens de Dieu et, par là, heureux, pour ceux qui Le craignaient et L'aimaient.

En ce siècle des lumières, le prêtre, dans son choix, se devait de trouver une personne que l'on ne soupçonnât pas de pratiques superstitieuses. Cette condition peut nous paraître exagérée. Quant à Jeanne, répondait-elle à cette exigence ?

Pour nous éclairer, avec votre permission, reportons-nous quatre ans auparavant. En juin 1741, Claude Boutier, marchand de bois, assigne en justice Antoine Maurice, maréchal-ferrant, et son épouse, Barbe Hocquard. Cette dernière, effectivement, répétait à qui voulait l'entendre, que Christine Renaudin, femme de Claude Boutier, "était une sorcière et qu'elle leur avait donné un maléfice pour les faire mourir."

Le demandeur  ne se fie nullement au personnel de la justice seigneuriale de Moulins,  aussi adresse-t-il une requête  au seigneur justicier de notre paroisse pour faire instruire la procédure par un gradué de la Ville de Metz.

Monsieur de Fabert,  seigneur de Moulins,  nomme Louis Lambert,  avocat au parlement de Metz, "juge le commissaire", ainsi qu'un huissier. Et commence l'information... Que nous apprend-elle ?

Barbe tombe malade, atteinte d'un mal mystérieux. À l'époque, pour le commun des mortels, toute affection inconnue correspondait à une maladie mystérieuse et, par voie de conséquence, ne pouvait provenir que d'un maléfice. Elle se rétablit et, pour chasser celui-ci, entreprend un pèlerinage à Saint-Hubert, en compagnie d'autres femmes de la paroisse. Cela se passait aux environs de la Saint-Martin, donc en 1740. Entre les prières, les psaumes et les antiennes, les langues vont bon train.

Grâce aux témoignages de différentes paroissiennes passés sous serment, nous savons ce qui s'était dit. Pour conjurer le mauvais sort que lui a jeté Christine Renaudin, Barbe fait ce pèlerinage, après un essai de conjuration, demeuré sans résultat. En effet, quelques jours auparavant, elle fit cuire un cœur de bœuf, selon les unes, un foie de bœuf, selon les autres,

 

"piqué avec des clous et des aiguilles pour faire descendre les gens  (Christine Renaudin) dans sa maison, mais qu'ils n'étaient pas venus..."

 

Ces témoignages démontrent la mentalité des commères de l'époque, contre laquelle un prêtre de paroisse, éclairé, devait lutter. Mais le témoignage suivant établit que certaines paroissiennes sortaient du lot, celle-ci particulièrement, puisqu'il s'agit du témoignage de Jeanne Brussaut, notre matrone. C'est le plus long et le plus intéressant, et nous vous en donnons l'essentiel. À vous de juger...

Pendant la maladie de Barbe, Jeanne se rend, à différentes reprises, chez notre malade. Un jour, Antoine Maurice "revient de la campagne" et remet à sa femme une petite cruche remplie d'une "liqueur que lui ont donnée des ecclésiastiques pour ôter et jeter le sort donné à sa femme". Jeanne prend la cruche, en verse quelques gouttes sur la main et détermine qu'il ne s'agit que d'une vulgaire huile de lampe. Le mari se met à pousser de hauts cris, se répand en imprécations et prétend qu'à cause de Jeanne, le voyage qu'il venait d'entreprendre se réduit à néant. Jeanne se retire chez elle.

Le lendemain, au cours d'une nouvelle visite, Barbe lui apprend que son mari, après son départ, lui avait révélé "que c'était sa voisine qui lui avait donné sort, à elle et à toute la famille, par envie et à dessein de les faire mourir". Mais elle ne nomma pas sa voisine. Après plusieurs visites, Barbe accuse nommément Christine Renaudin.

"Un jour", précise-t-elle à Jeanne, sa fille aînée revenait de Montigny, où elle avait passé plusieurs jours de vacances chez son grand-père. Christine l'aborda et "voulut lui faire caresse tandis que les autres fois elle ne lui disait rien."      

 Ce résumé de la déposition de Jeanne nous éclaire :

        

       - et sur l'imagination maladive due à certaines ignorances,

         - et sur la superstition qui n'est pas l'apanage des seules femmes,

         - et sur la personnalité de Jeanne.

 

Penchons-nous sur cette femme hors du commun.           

Femme de caractère, elle tient tête à Antoine Maurice. Nullement rancunière puisque, le lendemain de son altercation avec celui-ci, elle se rend au chevet de Barbe.

Au cours de ses visites journalières, elle reçoit les confidences de sa malade et ne restitue que l'essentiel aux gens de la justice : elle ne fait aucune allusion, comme les autres commères, au cœur de bœuf, mais les renseigne sur les faits qui amenèrent le maréchal-ferrant et son épouse à porter une accusation de sorcellerie contre leur voisine. Quatre années avant son élection, Jeanne se dévoue déjà pour soulager les femmes malades. Son élection, elle la doit à ce dévouement et à sa disponibilité. Une fois élue, en tant que sage-femme, nous pensons qu'elle continua son office de garde-malade.

À ce sujet, nous pouvons affirmer qu'il existait, dans notre paroisse, un service de garde-malade, assuré par une femme. Cette fonction, que nous attribuons à Jeanne, était même rétribuée. Pour nous en convaincre, consultons les archives de la justice seigneuriale de Moulins. Lors de la dissolution d'une communauté, par la mort de l'un des conjoints, ou des deux, la justice établissait un inventaire des biens de cette communauté. En cas de survivance d'enfants mineurs et dans l'attente de la tutelle, elle gérait ses liquidités et payait ses créanciers. Et, dans ces états de dépenses, nous lisons, en face des sommes versées : "Payé à la femme qui a le soing et soulagé les deffunts pendant leur maladie."

Comme Jeanne affirme, dans son témoignage, qu'elle se rendait, tous les jours, chez Barbe, nous en déduisons qu'elle faisait fonction de garde-malade.

Avant de conclure par le jugement rendu par Maître Louis Lambert,  rappelons que, quarante ans plus tard,  le 2 avril 1781, "un cheval qui courait le galop"  renversa Barbe, qui se rendait au Longeau.  Elle survécut à ses blessures,  grâce aux soins d'un chirurgien,  mandé par son fils,  et mourut le 12 décembre 1785,  à l 'âge de soixante-dix ans.

Mais en 1741, le maréchal-ferrant et son épouse se virent condamner :

 

  • aux dépens,
  • à  demander le pardon aux époux Boutier-Renaudin,
  • à verser la somme de cinq cents livres, moitié à la Fabrique, moitié aux pauvres de la paroisse. 

 

Abandonnons les superstitions et poursuivons notre analyse :

 

 "... Je ne ferai rien pas vengeance ou mauvaise affection..."

 

Que lui demande-t-on ? De faire abstraction de ses sentiments personnels et de ne voir, dans la parturiente, que son prochain qui souffrait et que l'on devait aider à mettre au monde un chrétien.

 

"que je ne consentirai jamais (.…….) et contre nature..."

 

Certaines pratiques,  pour favoriser la venue de l'enfant, ne lui étaient pas permises. La matrone ne pouvait césariser une femme - comme nous le verrons  dans les instructions que l'abbé Antoine donnera à Jeanne - que post mortem.  L'Église, malheureusement, n'autorisait pas l'incision de l'utérus pour faciliter le travail de la femme.

 

".... Je procurerai le salut corporel et spirituel, tant de la mère que de l'enfant..."

 

C'est Jeanne qui donnait tous les soins à la mère, avant la naissance, et à l'enfant et à la mère après la venue au monde de celui-ci. Toute la responsabilité des soins prénatals lui incombait; quant au salut spirituel, en cas de nécessité, elle ondoyait l'enfant et appelait de suite le prêtre pour qu'il suppléât, dès que possible, les cérémonies du baptême.

À présent que nous en avons terminé avec le serment, revenons à Jeanne qui, dès le lendemain, comme convenu, se rendit à l'église paroissiale pour y rencontrer son pasteur. Mais pourquoi l'église ? Pour une raison fort simple : il était, en effet, interdit à un prêtre de rencontrer une femme ou une fille, sans témoins, soit à leur domicile, soit au presbytère. Et, pour empêcher toute intimité, la rencontre se faisait devant Dieu. L'Église évitait, ainsi, le plus possible, le rapprochement entre les deux sexes, source de péché et de scandale.

Et, en ce 2 janvier 1745, suivons Jeanne qui quitte son domicile et se rend à l'église. L'abbé Antoine l'attendait et récitait ses heures. À son arrivée, ils se signent, s'agenouillent et entament une prière. L'invocation terminée, le prêtre commence l'instruction de la matrone :

 

"Par votre serment, Jeanne, depuis hier, vous êtes d'Église. Des charges plus lourdes vous incombent, mais Dieu vous accordera les grâces nécessaires pour accomplir vos nouveaux devoirs.

"Je vous interdis de pénétrer dans les lieux ou les hérétiques tiennent leurs réunions et de leur communiquer l'adresse d'une femme en attente de couches ou d'un enfant  à baptiser."

 

Soixante ans après la révocation de l'édit de Nantes, il ne restait plus de réformés en France puisqu'en cette funeste année 1685 tous s'exilèrent ou abjurèrent. Il s'agirait donc plutôt d'autres hérétiques, comme les jansénistes.

 

"Vous tiendrez une liste des femmes de la paroisse, en état de grossesse. Quant aux filles et aux veuves, en état d'illégitimité, vous essaierez de connaître le nom de l'auteur de leur grossesse et avertirez les gens de justice pour qu'ils reçoivent leur déclaration sous serment (A 10). Au moment du terme, si ces malheureuses ne peuvent mettre leur enfant au monde dans des conditions de décence nécessaires, vous les hébergerez chez vous, (Voir A 7) ou dans tout autre maison charitable. Aucune femme, en cette paroisse, ne peut accoucher sans que vous en soyez aussitôt informée."

 

A 10 L'an 1752 le 2 juin nous a esté presente un enfant pour baptise ne chez claude charpentier par la sage femme de Scy laquelle nous a declare quelle avoit trouve la nommée marie petitjean servante au dit charpentier accouchée d'un garçon quelle a declare estre des œuvres de Lion piqueur au travaux du fort du pont des mort  (1) ce qui nous a este aussy declare par les maires et  gens  de justice qui ont signe lequel dit enfant a eut pour nom dominique et qui a este baptise le meme jour le parrain dominique charpentier fils a claude charpentier la mareine jeanne royer fille a deffunt andre royer qui ont signé.

Suivent les signatures de :

Joseph Drouot, maire

L. Chardin, greffier

Joseph Gerardin

Dominique Charpentier

Jeanne royer

Lajeunesse, curé de moulin.

___________________

(1) Ce piqueur était affecté aux travaux de fortification appelés "Double Couronne de Moselle" qui débutèrent en 1718 et s'achevèrent en 1731. Le chantier se situait sur la rive gauche de la Moselle entre le Pont des Morts et le Pontiffroy.

 

Revenons aux filles et aux veuves enceintes (au XVIIIe siècle, toute femme non mariée s'appelait fille). Elles avaient deux obligations : la première, de déclarer leur état de grossesse à la mairie ou à la prévôté ; la seconde, de se faire assister par une sage-femme.  Et, de son côté,  la matrone,  qui recevait une personne dans cet état  à son domicile,  ou qui l'accouchait dans un autre lieu,  devait en faire immédiatement la déclaration à la mairie ou à la prévôté, sous peine d'amende. Pour mettre fin aux "épidémies" d'infanticides par suffocation, les hommes de loi punissaient de la peine capitale toutes celles dont l'enfant mourait à la naissance. Le risque encouru par ces malheureuses était trop grand pour se passer des services d'une matrone.

Devant la justice de l'époque,  la mort d'un enfant naturel,  quelle qu'en fût la cause, relevait pour la mère, d'un cas d'irrecevabilité. Reportons-nous au 13 juin 1754 et imaginons un instant que Marie Lagneau, cette fille de la paroisse de Thionville, dont l'enfant mourut à la naissance,  chez Jeanne Brussaut, eût accouché clandestinement (Voir A 5). Marie aurait été déférée immédiatement devant la justice de Moulins et condamnée à mort pour le meurtre de son enfant, né viable. Aucune expertise n'aurait été faite pour déterminer les causes réelles de la mort de sa fille. Sans la présence d'une matrone-jurée, la mort, à la naissance d'un enfant naturel, impliquait la peine capitale.

Donc, sous l'ancien régime, toute fille ou toute veuve enceinte déclarait sa grossesse, pour se conformer à un édit royal d'Henri II. La Révolution française modifiera-t-elle ou supprimera-t-elle cette déclaration. Reportons-nous au 3 septembre 1792; que lisons-nous dans les archives municipal( A 11) :

 

A 11 L'an 1792, le 3 7bre (septembre) à 11 heures du matin ont comparu en notre greffe en présence de Nous, Maire t officiers municipaux de Moulins

- d'une part, Marguerite Bauzin, fille mineure, âgée de dix huit ans demeurant audit Moulins en condition chez le sieur Jacquesson laquelle nous a dit, que pour satisfaire à la loi, elle vient nous déclarer qu'elle est grosse et enceinte d'environ cinq mois des œuvres dudit sieur Jean Baptiste Anne Jacquesson ancien officier ci devant au service de la Russie demeurant audit Moulins qui est le seul homme qui l'ait jamais fréquentée, de laquelle déclaration elle nous a requise a ete pour lui servir et valoir ce que de raison et ladite declarante a fait sa marque pour ne savoir ecrire ni signer.

marque de Marguerite Bauzin

- d'autre part ledit sieur Jacquesson qui s'avouant l'auteur de ladite grossesse promet et s'engage de donner tous ses soins et depenses tant pour l'entretien de ladite Marguerite Bauzin, que pour celui de l'enfant à naître, et ledit comparant a signe avec nous.

Moulins ledit jour

signature : Jacquesson

 

Ce texte, que nous vous donnons en abrégé, mérite quelques remarques :

 Le changement de régime ne modifie nullement les mentalités, puisque toute personne, dans cet état, restait soumise à une déclaration.

Seule modification : la fille ou la veuve ne se conformait plus à l'édit du roi Henri II, mais elle satisfaisait à la loi.

Nous jugeons désobligeante cette précision : "... qui est le seul homme qui l'ait jamais fréquentée..." Dans aucune déclaration, antérieure à la Révolution, ne figurait ce détail.

Mais revenons aux instructions de l'abbé Antoine :

 

"Jeanne, dès que vous mettrez un enfant au monde, vous avertirez les parents et les personnes présentes qu'ils doivent le faire baptiser, le jour même, le lendemain au plus tard, faites-moi prévenir et restez au domicile de la parturiente jusqu'à ce que vous ayez port‚ l'enfant, avec ses parrain et marraine, sur les fonts baptismaux."

 

Un des nombreux devoirs de la matrone consistait à présenter l'enfant à l'Église entouré des parrain et marraine.

 

"Et maintenant, abordons l'essentiel : le baptême en cas de nécessité. N'oubliez jamais  que l'indignité  du sujet  rend le sacrement inutile  et son incapacité, nul.  Un enfant n'est jamais indigne, puisqu'il ne peut pécher,  mais il peut être incapable. Deux cas pourront s'offrir à vous : un enfant mort-né, vous l'entacheriez de nullité, du fait de l'incapacité du sujet mais, chose plus grave, vous profaneriez les saints mystères et commettriez de ce fait, un sacrilège. Quoiqu'il arrive, évitez d'ondoyer un enfant mort, même si la mère et les parents insistaient.                                   

Venons-en à celui qui administre un sacrement. En cas de nécessité, respectez la prépondérance : celle d'un ecclésiastique sur un laïc, d'un homme sur une femme  et d'un fidèle sur un infidèle. En conséquence,  si un prêtre se trouve  dans la maison d'un enfant en danger de mort, vous ne devez jamais l'ondoyer, le prêtre s'en chargera. Dans bien des cas, le père de cet enfant sera présent. Le  laisserez-vous ondoyer sa progéniture ? Je réponds non. N'ayant  jamais été instruit, comme vous, Jeanne, des saints mystères, le baptême risquerait d'être entaché de nullité, d'où la perte d'une âme,  dont nous devrions répondre devant Dieu. Malgré la présence du père - ou de tout autre homme - vous seule, administrerez le baptême, en cas d'absolue nécessité et d'absence de votre pasteur.

Mais il existe une seule circonstance où vous êtes prépondérante, aussi bien sur un homme que sur un ecclésiastique : lorsque l'enfant, encore en partie dans le sein de sa mère, se trouve en danger de mort. La décence et l'honnêteté interdisent à tout prêtre et à tout homme d'intervenir pour ondoyer le nouveau-né. Et nous en arrivons au sacrement. Avant toute chose, Jeanne, pour l'administrer et pour ne pas le profaner, soyez en état de grâce. Prononcez les paroles  avec beaucoup d'attention  et de dévotion,  en langue vulgaire,  pour ne pas vous tromper : Je te baptise, au nom du Père et du Fils et du Saint-Esprit"  et  avec  l'intention  de  faire  ce  que  veut  l'Église  qui  n'agit,  Elle-même, que par la vertu de Notre Seigneur Jésus-Christ qui ordonna aux apôtres, après sa résurrection, de baptiser les nations au nom du Père et du Fils et du Saint-Esprit.

En prononçant ces saintes paroles,  versez l'eau bénite  sur la tête de l'enfant.  Pour ce faire  ayez toujours  à portée de main  de l'eau bénite (1). Ondoyez toujours en présence de deux témoins."

______________

 (1) dans le nécessaire des matrones se trouvait toujours une fiole d'eau bénite. L'absence de témoins obligeait le prêtre de la paroisse, non à suppléer les cérémonies de baptême, mais à les faire sous condition. En cas de suppléance,  il portait l'étole blanche, sous condition, l'étole violette.                    

           

Que cette eau ne soit pas corrompue : le cas échéant, prenez de l'eau ordinaire. L'hiver, chauffez-la pour qu'elle ne nuise pas à la santé de l'enfant. Ne trempez jamais vos doigts dans l'eau bénite pour en asperger le nouveau-né, mais versez-la, sur sa tête, à l'aide d'un vase propre. Si vous n'en trouvez pas, utilisez le creux de votre main."…

"Et voici, Jeanne, mes dernières recommandations en des situations particulières. Votre premier devoir est de sauver l'âme de tout enfant en péril de mort.  Si la tête se trouve encore dans le sein de sa mère, versez l'eau sur toute autre partie du corps. Si la mère venait à mourir avant la naissance de l'enfant, ouvrez-la sur le champ, en lui tenant la bouche ouverte, tirez l'enfant de son sein et, s'il donne des signes de vie, ondoyez-le.

N'ouvrez jamais une parturiente de son vivant, quelque danger qu'il y ait que l'enfant ne reçoive le saint baptême. Dans ces circonstances, faites appel au chirurgien. Ne négligez aucun des moyens ordinaires qui vous permettraient de pourvoir au salut de l'enfant. Et si vos tentatives s'avéraient vaines, recourez à Dieu par la prière et faites entière confiance à Sa divine Providence. Quant au salut corporel de la mère et de l'enfant, je vous recommande de rencontrer, dès que possible, notre chirurgien-accoucheur.

Et que Dieu vous vienne en aide, Jeanne !"  

 

L'entretien terminé, ils s'agenouillent, prient, se signent et se quittent.

Ainsi commença l'aventure de Jeanne Brussaut, veuve de Joseph Gérardin, matrone-jurée de la paroisse de Moulins.

À  partir de l'acte du 1er janvier 1745 (Voir A 1), nous connaissons son prénom et son nom de jeune fille, Jeanne Brussaut, et le nom de son époux, Joseph Gérardin. Grâce à ces deux patronymes, essayons de retracer son existence. Joseph naît le 8 janvier 1698 de Jean Gérardin et de son épouse, Anne Gober. Jean, son père, lieutenant du maire de la communauté, pratiquait le commerce. Que vendait-il ?

Nous l'ignorons : les différents actes concernant Jean Gérardin ne nous apportent aucune précision supplémentaire. Un lieutenant, dans son acception première, est celui qui remplace le chef et qui commande en son absence.

Quant à son fils, les actes lui donnent tantôt la profession de marchand de cuir, tantôt celle de laboureur. Faisant partie des notables de la paroisse, il exerçait la fonction de maire de la communauté.

Le premier document qui fait mention de Jeanne date du 15 juin 1709 et concerne la naissance de Marie, fille de André Royer, maître-charron demeurant à Moulins et de Jeanne Brussaut (A 12). Que pouvons-nous en déduire ? Elle n'est la veuve de Joseph Gérardin qu'en secondes noces. Elle vient résider à Moulins après son mariage. La règle voulait, en effet, que le mariage se célébrât dans l'église paroissiale de l'épouse. Sa date de naissance et celle de son mariage, de ce fait, nous échappent.

 

A 12 Ce jourd'huy 15 juin 1709 est né et le 16 a esté baptizée marie fille a andré Royer Mre (Maître) charon dmt (demeurant) a moulin et de jeanne brussault sa femme pour parein Jean Clement jeune fils et pour mareine Marianne Collignon aussy jeune fille tous deux de moulin et on signé et marqué. Suivent les signatures de : Jean Clément et Marie anne Collignon.

 

Mais des pressentiments nous conduisirent jusqu'à Scy, où nous la voyons naître   le  2 mars  1687  (A 13),  et  prendre  pour  époux  André  Royer,  le 6 novembre 1707 (A 14).

 

A 13 Ce jourd'huy 2 mars 1687 a esté baptizée Jeanne Fille à Mre Brussaux et à Suzanne ..... (illisible) et nee le 27 febvrier, et a eu pour parrain Jean-Jacques  Valette jeune fils de la paroisse de Ste. Croix de Metz et pour marreine Jeanne Anthoine femme au Sr Maire Gregoire de la paroisse de Scy qui ont signé et marqué. Suivent la marque de Jeanne Anthoine et les signatures de : Jean Jacque Vallet et Joseph Masson vicaire de Scy.

 

A 14 Ce jourdhuy sixieme novembre mil sept cent sept apres la publication des trois bans en la forme presente tant à Scy que Moulins recurent par pretre curé soussigné la benediction nuptialle Andre ROYER fils de deffunt Nicolas ROYER et Anne Simonin ses pere et mere de la paroisse dudit Moulins dune part et Jeanne Brussaux fille d Janin Brussaux et de Suzanne VIF aussi, ses pere et mere de la paroisse de Scy d'autre part en presence de jean et Charles ROYER freres dudit André et de janin et nicolas Brussaux pere et oncle de lepouse et d'autres temoins sousignes avec nous les jour mois et an susdits. Suivent les signatures de : André Royer, J. Brussaux, J. Royer, C. Royer, Jeanne Brussaux, Nicolas Brussaux, Valette, François Brussaut, N. Gorgonne

 

Partant de ces données et des registres paroissiaux, traçons une chronologie des événements familiaux, heureux et malheureux de Jeanne :

 

Partant de ces données et des registres paroissiaux, traçons une chronologie des événements familiaux, heureux et malheureux de Jeanne :

 

Partant de ces données et des registres paroissiaux, traçons une chronologie des événements familiaux, heureux et malheureux de Jeanne :

 

1687 02 mars           : naissance de Jeanne, à Scy.

1698 08 janvier        : naissance de Joseph Gérardin, second époux de Jeanne.

1707 06 novembre   : mariage de Jeanne Brussaut et de André Royer, à Scy.

1709 15 juin             : naissance de Marie, premier enfant

1711 15 janvier        : naissance de Jacques, deuxième enfant.

1712 18 août            : naissance d'Anne, troisième enfant.

 02 septembre          : mort d'Anne, 15 jours.

 1713 12 septembre : mort d'un enfant : soit Marie, 4 ans et 3 mois, soit Jacques, 2   ans et 8  mois.        

1714 09 juin           : mort d'un enfant : soit Marie, 5 ans ; Soit Jacques,  3 ans et 5      mois.

 

À cette date, il ne lui reste aucun enfant.

 

1714 14 novembre   : naissance de Françoise, quatrième enfant.

1716 16 août            : naissance de Jeanne, cinquième enfant.                 

1718 20 juin             : mort de Jeanne, 20 mois.

        03 septembre  : naissance de Joseph, sixième enfant.

         15 septembre  : mort de Joseph, 12 jours.

         11 octobre       : mort d'un nourrisson, enfant du sieur Mangeot marchand à Metz.

1719 12 novembre   : naissance de Jeanne, deuxième du nom, septième enfant.

1722 23 janvier        : naissance de Jean, huitième enfant.

1724 29 mai            : mort de Jean, 2 ans et 4 mois          

         06 juillet         : naissance de Joseph, deuxième du nom, neuvième enfant,

                                   dont le parrain se trouve être Joseph Gérardin.

          19 juillet         : mort de Joseph, 13 jours.

1726 26 août            : naissance de François, dixième enfant.

1728 12 octobre       : naissance de Nicolas, onzième enfant.

1730 17 août            : mort d'André Royer, premier époux de Jeanne, veuve à l'âge de 42 ans.

1731 17 mai              : mariage de Jenne Brussaut et de Joseph Gérardin .

1732 28 janvier        : naissance de Marguerite, douzième enfant.

        31 janvier         : mort de Marguerite, 3 jours.

1739 23 février        : mariage de Françoise Royer et de Joseph Grandjean.

1741 06 février        : mort de Joseph Grandjean, gendre de Jeanne.

1742 24 avril            : mariage de Françoise Royer et de Jean Watrinet.

         20 août            : mort de Joseph Gérardin, second époux de Jeanne.

         13 novembre   : mariage de Jeanne Royer et de Nicolas Mangenot.

1744 12 août            : mort de Françoise, 30 ans.

1760 21 avril            : mort de François, 24 ans.

 

En résumé, Jeanne mit au monde douze enfants dont une seule, Jeanne Royer,  lui survécut. Quatre moururent dans le mois qui suivit leur naissance ; deux atteignirent l'âge de deux ans et trois avaient entre deux et cinq ans. François mourut à vingt-quatre ans et Françoise à trente ans. Douze enfants en vingt-trois ans nous donnent, en moyenne, une naissance tous les deux ans. Jeanne déplore la perte de deux maris, de onze enfants, d'un gendre, d'un nourrisson et de petits-enfants dont nous ignorons le nombre. Quand notre sage-femme cesse-t-elle ses activités ? Entre 1754, dernière intervention de Jeanne, mentionnée par l'abbé Antoine
(A 6) et 1760, première intervention de Catherine Germain, veuve de François Noiret, sage-femme de la paroisse (A 4).

Les registres paroissiaux ne portant aucune indication de l'élection de Catherine Germain, nous ne pouvons pas vous donner la date précise de la cessation d'activité de Jeanne Brussaut. Quand et où mourut-elle ? Mystère... Une seule certitude : elle s'éteignit ailleurs qu'à Moulins.

Au départ, nous nourrissions, à l'égard de ces matrones, quelques préventions, dues …à  nos lectures. Aujourd'hui, après avoir bien étudié le cas de Jeanne, nous n'en avons plus. Arrivée à l'âge de la retraite, après une vie bien remplie et semée d'embûches, ses voisines l'élisent sage-femme de la paroisse. Elle ne peut décliner la responsabilité de cette lourde charge sans encourir les foudres de l'Église : l'excommunication pure et simple. La voilà sur les routes, de nuit et de jour, pendant dix, voire quinze ans, soignant, réconfortant ses semblables, accueillant les filles et les femmes rejetées par la société, se dépensant sans compter.

Et, pour récompense, elle et ses semblables sont la risée d'historiens, bien repus, et ces messieurs de la faculté les accablent de tous les accidents qui survenaient à cette époque, aux mères et aux enfants.

Oui, le taux de mortalité maternelle, du temps de Jeanne, était très élevé.

Oui, ce taux dépassait tout ce que nous pouvons imaginer.

 

Mais, devant l'histoire, les sages-femmes de l'époque doivent-elles en porter, seules, la responsabilité ?

 

Messieurs ! un peu de pudeur...

L'asepsie, telle que nous la pratiquons, aujourd'hui, date des découvertes de Pasteur, qui n'était pas médecin et vécut au siècle dernier. Grâce à Pasteur et aux antibiotiques, de découverte plus récente, disparaissent, de nos jours, les infections maternelles mortelles.

Le traitement anticoagulant réduit considérablement les risques de phlébite et d'embolie pulmonaire.

Les médicaments antispasmodiques annihilent la contractilité utérine et diminuent le temps de travail de la parturiente.

L'utilisation d'une médication, hautement efficace, diminue le risque d'hémorragie.

Et l'organisation de la prophylaxie, l'anesthésie, etc.

Jeanne et ses semblables disposaient-elles de tout cet arsenal dont disposent nos accoucheuses modernes ?

Messieurs de la faculté, placez vos élèves, avec tout leur savoir, dans l'environnement de Jeanne et de ses semblables et avec leurs instruments. Donnez-nous ensuite leurs résultats et nous ferons alors une comparaison.

Dans les salles de travail de nos accoucheuses modernes, la panique et l'angoisse n'existent plus. Cette transformation de l'atmosphère, Dieu merci, permet aux sages-femmes de s'occuper davantage de la santé du couple : mère-enfant.  À Jeanne et aux autres, on leur répétait inlassablement les paroles de l'Éternel, tirées de la Genèse :

 

"J'augmenterai la souffrance de ta grossesse et tu enfanteras avec douleur."

 

Pour les hommes de l'époque, la venue au monde d'un enfant était une affaire purement féminine et la souffrance qui l'accompagnait était à la hauteur du péché qu'Ève avait fait commettre à Adam et... voulue par Dieu.   

Les matrones de l'époque avaient, contre elles, la société, les hommes et ... le Dieu de la Genèse. Ces malheureuses, pour lutter contre les accidents, n'avaient que leurs mains, leur courage, leur dévouement et... la prière.

Quelle aide médicale les chirurgiens apportaient-ils, quand elles les appelaient au chevet d'une parturiente ? Le sieur Midard, chirurgien de Metz, ondoie l'enfant d'Estienne Mangin (A  9) et - l'acte ne le dit pas - se fie, comme les matrones, à la Providence.

Et pour conclure, nous rendrons hommage à Jeanne et à toutes les inconnues parce que c'est à elles, à leur lutte, que nous devons, aujourd'hui, au moment de cette belle aventure qu'est toujours la naissance, de bénéficier d'une sécurité (presque absolue) et de la perfection (si perfection il y a) de la technique.

----------o0o----------

 

Sources bibliographiques :

registres paroissiaux et municipaux;

archives départementales - Série B;

rituels diocésains de Metz et de Toul.

 

CHAPITRE II

 

LE BAPTÊME

 

A II 1 Jean nicolas fils legitime de jean loison jardinier et de catherine galien son épouse le troisieme juin mil sept cent cinquante un, a été baptisé le meme jour, il a eut pour parain nicolas camus fils et pour mareine catherine loison de la paroisse d'Ars qui ont signé et marqué.

Suivent les signatures de :

Nicolas Camus

Anthoine curé

 et la marque de la marraine

 

Au XVIIIe siècle, nos pasteurs formulaient ainsi, à quelques nuances près, les actes de baptême qui marquaient l'entrée de l'enfant dans la société civile et chrétienne. Alors, pourquoi ne pas appeler ce document un acte de naissance ? Pour cette simple raison : les "non catholiques" ne figuraient pas dans ces registres. Ils n'avaient, de ce fait, aucune existence légale et n'étaient que tolérés. Le terme approprié serait de l'appeler "acte de
renaissance", puisque le baptême conférait à l'enfant le droit de vivre en toute légalité.

Mais avant de passer à l'analyse des termes qui composent cette minute, revenons aux
"non-catholiques". Cette mention, nous la trouvons, dans les registres, au début de l'année 1793, mention inscrite par M. Léonnard, maire de la commune, le 21 fructidor de l'an XI, soit le 6 septembre 1803 (A II 2).

 

A II 2 Le présent régistre contenant quatre feuillets a été coté et paraphé par nous maire de la commune de Moulins lez Metz pour y inscrire les déclarations de la naissance des non-catholiques anterieurement au premier Janvier 1793.

Dans la mairie de Moulins lez Metz, en conformité de l'extrait des minutes de la préfecture du Département de la Moselle du treize brumaire an onze (4 novembre 1802).

Moulins

ce 21 fructidor an onze (8 septembre 1803) de la République.

Suit la signature de :

Leonnard maire

 

Le calendrier républicain, adopté par la Convention le 24 novembre 1793, fixait le début de l'année au 22 septembre, jour de l'équinoxe d'automne, et rappelait ainsi l'anniversaire de l'abolition de la royauté et le premier jour de la République : respectivement  les 21  et 22  septembre 1792.  Le 20 vendémiaire  de  l'an  XII (11 octobre 1803), la commune de Moulins remettait au greffe du tribunal de première instance de Metz onze actes de naissance de Juifs y résidant (A II 3). Depuis quand cette communauté juive demeurait-elle dans notre commune ? Avant la tourmente révolutionnaire ?... Pour répondre à ces questions, ayons recours aux archives de la justice seigneuriale de notre paroisse et suivons, en ce 1er janvier de l'année 1788,  Nicolas Millat,  un habitant de Maidières.

 

A II 3 Le présent régistre  a été clos  et arrêté  par maire  faisant  les fonctions d'officier public de l'état civil de la commune  de Moulins lez Metz  ce vingt huit fructidor  an onze  de  la  rép.  (15 septembre 1803).

Suit la signature de : Leonnard

 Table des actes contenus au présent régistre par ordre alphabétique :

 

1. Caïn, Simon         né  le 24. Janvier 1762

2. Caïn, Rachel        id. le 16. Décembre 1765

3. Caïn, Brunette     id. le  5. Novembre 1790

4. Caïn, Moyse        id. le 16. Février 1792

5. Lazard, Gotton    id. le 10. Septembne 1769

6. Lévy, Haïme        id. le  4. Octobre 1756

7. Lévy, Brunette    id. le 15. Décembre 1765

8. Lévy, Nanette      id. le  4. Janvier 1766

9. Lévy, Jacob         id. le  4. Mai 1770

10. Lévy, Samuël     id. le 27. Octobre 1791

11. Salomon, Moyse            id. le  5. Avril 1767    .

 

Déposé le double du présent au Greffe du Tribunal de première Instance  séant à Metz  ce 28 Vendémiaire  an Douze (13 octobre 1803).

Suit la signature de :

 

Gigleux

 

Aussitôt arrivé à Moulins, il s'arrête à l'auberge du "Cheval Blanc" et conte sa mésaventure. Depuis ce matin, il est à la recherche d'une de ses vaches, "sous poil fleuri", qui s'est évadée, cette nuit, de son écurie. Antoine Boutillier, notre aubergiste, le conduit chez le boucher du village. Samuel Lévy, "Juif de Moulin". Nicolas  reconnaît sa vache dans l'écurie. Il se rend au greffe de la justice et conte, à nouveau, sa mésaventure à Dominique Bouchy, le greffier. Ce dernier, demande à Samuel de "sortir la vache de l'étable et de la conduire au greffe pour y être déposée" et à Nicolas de lui remettre une attestation du maire de sa paroisse prouvant que la vache "sous poil fleuri" lui appartient

Le lendemain, il se représente au greffe, non pas avec une, mais avec deux attestations : l'une émane, en effet, du curé et la seconde du maire. Dans la première, le prêtre fait l'éloge de son paroissien et répond de sa probité. Dans une formule qui ne manque pas d'élégance, il exprime sa gratitude aux gens de la justice et leur assure qu'il considère la restitution de la vache comme un service qu'ils lui rendent personnellement. Quant au maire de Maidières, il affirme, dans son attestation, que la vache a été volée par Samuel Lévy, dans l'étable de Nicolas Millat. La justice de Moulins ne poursuit pas le boucher pour vol, mais rend la vache à son propriétaire légitime, moyennant quelque argent pour compenser les frais de pension.

La formule  démontre la présence d'une famille juive, au sein de notre paroisse, mais non celle d'une communauté.

Poursuivons donc nos investigations. Chaque année, les gens de la justice seigneuriale se pr‚sentaient chez tous les commerçants et procédaient à la vérification des "mesures à mesurer" et des "poids à peser". Seul, Samuel Lévy figure dans les procès-verbaux de ces contrôles. Il contrevient même aux règlements  seigneuriaux, en matière de poids et de mesures, ce qui lui vaut - il va de soi - une amende. Comme tous les chefs de famille de la communauté juive, que nous relevons en 1803, exerçaient une activité commerciale, nous pouvons affirmer qu'il n'existait à Moulins, avant la période révolutionnaire, qu'une seule famille juive. Elle ne possédait aucun bien immobilier et vivait en location chez une veuve.

Le fait qu'une famille israélite résidait dans notre paroisse d‚note une certaine évolution des esprits, en cette fin de siècle. Quelques années auparavant, cette famille aurait-elle été admise  par le seigneur  et par les paroissiens ? Nous ne le pensons pas. Il fallait,  ne l'oublions pas,  remplir certaines conditions  pour entrer dans cette communauté paroissiale, conditions que nous relevons dans les comptes-rendus des plaids annaux.

Tout postulant devait :

- demander l'autorisation au seigneur ;

- présenter un extrait de baptême (document indispensable), "une attestation de bonnes vies et mœurs et bonne conduite", un extrait de l'acte de mariage, s'il était accompagné d'une femme;

payer un droit d'entrée de trois livres et vingt sols, somme qui revenait à la communauté.

En conséquence, un juif – donc, sans acte de baptême - ne pouvait pas s'installer à Moulins.

Abandonnons les "non-catholiques" et revenons à l'acte de baptême de "Jean-Nicolas...".  Les prénoms attestent la re-naissance de l'enfant et son admission dans la communauté humaine, grâce à la profession de foi de ses parrain et marraine. Sans cette caution, il ne possédait aucune identité, et le pasteur notait, comme en 1750 :

 

"L'an mil sept cent cinquante,  le quinsième juillet  est né un enfant à albert clément et catherine champigneul son épouse lequel a été baptisé à la maison par la sage-femme soussignée, est mort ausssytot après, le père absent."      

 

- Suivent les signatures de Jeanne Brussaut et de l'abbé Antoine -  (A II 4).

 

 

A II 4 L'an mil sept cent cinquante le quinsieme juillet est né un enfant à albert clément et catherine champigneul son épouse lequel a été baptisé a la maison par la sage femme sousignée, est mort aussytot apres, le pere absent.

Suivent les signatures de :

- jeanne brussaut

- Anthoine, curé

 

 

En principe, les enfants ne portaient qu'un seul prénom :celui de leur parrain ou celui de leur marraine. Dans le cas qui nous intéresse - celui de Jean Nicolas - le nom du parrain s'ajoute à celui du père. Pour conforter notre assertion, ayons recours aux statistiques.

Entre 1742 et 1791, soit une période d'une cinquantaine d'années, nous dénombrons six cent soixante-douze baptêmes dans notre paroisse. Ce chiffre servira de base à tous les pourcentages que nous vous donnerons par la suite.

 

03 % des nouveau-nés ne portaient pas le prénom de leur parrain ou de leur marraine     

11 % en avaient deux, comme Jean-Nicolas, dont un, celui de son parent spirituel;

86 % se contentaient du seul prénom de leurs parrain ou marraine.

        

Que pouvons-nous en conclure ?

 

97 % des parents se conformaient à la règle : imposer à l'enfant le prénom des parrain ou marraine;

89 % des enfants ne portaient qu'un seul nom de baptême.

 

"fils légitime...". Ce terme nous indique que l'enfant a été procréé suivant les règles canoniques : selon la volonté divine, qui exige la multiplication de l'espèce humaine, dans le seul cadre de la famille, cellule de base de la société. Dans le cas contraire, le curé portait la mention "naturel". Rappelons-nous Marie Luçay, cette fille majeure de la paroisse Saint-Eucaire, qui mit au monde, chez Jeanne Brussaut, Barbe, fille naturelle... Les enfants naturels, baptisés sans apparat et dans la plus grande discrétion, ne bénéficiaient pas de la sonnerie des cloches. Cette tare les poursuivait jusque dans la tombe, puisque l'abbé Antoine inhume, "en 1748, Jean, fils naturel de Jeanne Hocquart, dans notre cimetière". (A II 5).

 

   (A II 5) L'an mil sept cnt quarante huit le second de janvier est mort en cette paroisse jean fils naturel de jeanne hocquart fille de la ville de Metz paroisse Saint Victor (1), et a été enterré le troisième en présence des témoins soussignés, il avait été baptisé à moulin le ving quatre décembre dernier.

Suivent les signatures de :

Mouza

Antoine curé de moulin et de ste rufine

 

(1) L'église de la paroisse Saint-Victor se situait dns la partie comprise entre le marché couvert et les rues du Palais et de la Pierre Hardie, d'une part, et entre les rues au Blé et du Faisan, d'a utre part. Désaffectée pendant la tourmente révolutionnaire, elle fut démolie au début du dix-neuvième siècle.

 

"... jardinier...". Le fait d'indiquer la profession - malheureusement ce n'est pas toujours le cas - nous permet de connaître la diversité des professions, exercées dans notre paroisse, et celles, disparues de nos jours.

Des jardiniers, nous en trouvons … la ferme de la Maison-Rouge, au château de Grignan et à celui de messire de Fabert. Comme notre pasteur ne précise pas l'endroit où Jean Loison pratiquait son art, nous ne pouvons pas déterminer son lieu d'habitation. La maison du jardinier de messire de Fabert, pour vous donner un exemple, se trouvait à l'abri des remparts, derrière la tour qui flanquait notre vieux pont. Elle se situait à l'angle de la rue de Nancy et de l'allée du Château.

Quelques paroissiens exerçaient plusieurs professions. L'un de nos deux aubergistes, Jean Husson, en cette année 1751, pratiquait également celle de tailleur d'habits. Le régent d'école faisait office de marguillier, de chantre, de greffier de la justice et de greffier de la communauté‚. Les négociants de la paroisse remplissaient les charges honorifiques et électives de maires de la communauté et de la justice. Quant aux femmes, aucune profession n'apparaît dans les registres, hormis celle de sage-femme. Leur seul et unique devoir : la procréation... et les charges domestiques.

 "... Catherine Galien, son épouse...". En toute occasion, la femme mariée conserve son nom patronymique. Dans toutes les minutes où apparaît la signature de notre sage-femme, elle signe Jeanne Brussaut et non Jeanne Royer, du vivant de son premier mari, ni Jeanne Gérardin, après son remariage avec Joseph Gérardin. 

Puisque nous parlons de signature, signalons au passage, que les parents de l'enfant  n'émargeaient jamais les actes de baptême. Ayant souillé l'enfant par leur péché originel, ils n'avaient aucune part à l'acte de re-naissance.

 

  "... a été baptisé le même jour..."

 

 Que nous apprennent les statistiques :

 

      -  81 % des enfants reçoivent le baptême, le jour même de leur naissance;

      -  18 % le lendemain.

 

              Soit 99 % des Moulinoises et des Moulinois présentaient leurs enfants à l'Église, à l'âge  d'un jour. Beaucoup d'enfants, baptisés le lendemain, venaient au monde aux "heures de relevée" (l'après-midi).

Mais il nous reste un pour cent et ramenons ce pourcentage en chiffres. Cela représente cinq enfants ayant reçu le baptême  à deux jours et un seul, à trois jours.

L'Église, ne l'oublions pas, frappait d'interdit les chrétiens qui transgressaient la règle : celle de baptiser un enfant dans les deux jours qui suivaient sa naissance. Notre communauté paroissiale, comme vous pouvez le constater, observait strictement les préceptes, en matière de foi. Or, il existe une seule exception... et de taille... Un enfant, né à Moulins, baptisé à Scy, à l'âge de six mois. Nous y reviendrons. En attendant, faisons un saut dans le temps. À l'époque révolutionnaire, et vous verrez que la République, comme l'Église, exigeait la présentation de l'enfant dès sa naissance.

En ce 5 février 1793, un groupe de cinq personnes, trois citoyens et deux citoyennes, se rend à la salle publique de la maison commune. L'une des citoyennes n'est autre que Barbe Brunet, la sage-femme de la paroisse - pardon ! de la commune - , épouse d'Antoine Barthélemy, aubergiste. Son âge ? Cinquante-huit ans. Elle tient dans ses bras Marie, la fille de Jean Loison, notre cordonnier, venue au monde, ce matin, vers quatre heures. Jean, qui suit la sage-femme, est accompagné de Nicolas Dampierre, notre boucher, et de Dominique Bouchy, notre régent d'école, marguillier, chantre et greffier du conseil général de la commune.

 Arrivé devant la porte de la maison commune, Dominique Bouchy pousse cette porte, fait entrer le groupe dans le vestibule et frappe à l'huis de la salle publique, situé à gauche. Sur l'invitation d'entrer, les citoyennes et citoyens pénètrent dans une pièce bien chauffée où les attend, derrière son bureau, Jean-François Jenot, l'officier public chargé "de dresser les actes de l'état civil". La chaleur agréable, qui règne dans la salle publique, provient du rayonnement d'une taque sise en face de la porte. À la gauche de celle-ci s'ouvrent deux grandes fenêtres. Après quelques banalités sur le temps, les affaires, l'époque et la santé de la mère, la matrone s'approche de la taque, déshabille le nouveau-né et le présente à l'officier d'état civil. L'opération terminée, Barbe Brunet rhabille Marie, et Jean-François Jenot établit l'acte de naissance (et non de re-naissance) que signent l'officier public, le père et les deux témoins (A II 6).

 

 (A II 6) Aujourdhui cinquieme jour du mois de fevrier mil sept cent quatre vingt treize l'an second de la republique françoise a quatre heures du soir, pardevant moy jean françois jenot membre du conseil general de la commune de moulins élue le vingt sept janvier pour dresser les actes destinés a constater les naissances, mariâges et décés des cytoyens est comparu en la salle publique de la maison commune jean goulin cordonnier de profession, domicilié dans la ditte municipalité, lequel assisté de nicolas dampierre boucher agé de quarante cinq ans; et de dominique bouchi greffier agé de cinquante cinq ans, domiciliés a moulins, a déclaré a moy jean françois jenot que marguerite clément (1) son épouse en légitime mariâge est accouchée dans sa maison aujourdhui cinquieme jour de fêvrier présent mois environ quatre heures du matin d'un enfant fêmelle qu'il m'a présenté, et auquel il a donné le prénom de marie daprés cette déclaration que les cytoyens nicolas dampierre, et dominique bouchi ont certifié conforme a la vérité, et la présentation qui m'a été faite de l'enfant dénommé j'ay rédigé en vertu des pouvoirs qui me sont délégués le présent acte que jean goulin pere de l'enfant et les deux temoins nicolas dampierre et dominique bouchy ont signés avec moy.

Fait en la maison commune de moulins les jour et an et mois cydessus.

Suivent les signatures de :                                    

j. françois Jenot officier public       -           Jean Goulin

N. Dampierre                                  -           D. Bouchy

______________________

 

(1) L'épitaphe de Marguerite Clément, épouse de Jean Goulin, morte en 1835, est adossée au mur de l'église paroissiale de Moulins-lès-Metz.

 

Après les signatures, l'officier public reconduit ses hôtes et leur dit : "À tout de suite..."

Le groupe se dirige vers l'église paroissiale, y pénètre, s'assied sur le banc adossé au mur du fond, côté de l'épître, en attendant la cérémonie du baptême, tandis que Dominique Bouchy se rend à la sacristie.

Quelques instants plus tard, il en sort, revêtu de sa soutane et de son surplis, portant l'huile, le sel et le saint-Chrême, ainsi que son rituel. Le curé, en aube, avec l'étole violette, le suit, tenant également son rituel. Tous deux s'agenouillent devant l'autel, se relèvent et vont vers les fonts baptismaux où les attendent la matrone,  le parrain,  la marraine et le père.  Barbe Brunet,  l'enfant dans ses bras,  se tient entre le parrain,  Nicolas Dampierre et la marraine.  Cette dernière nous est inconnue mais nous pouvons la prénommer Marie, avec une marge d'erreur de un pour cent.  À présent, permettez-moi de vous présenter notre curé : l'abbé Jean-François Jenot.        

Eh oui ! l'officier public et le curé ne font qu'une seule et même personne.        

La conception révolutionnaire de nos ancêtres se résumait à l'acceptation des idées nouvelles, … et avec les mêmes têtes. Le curé‚ cumule ainsi son sacerdoce avec la fonction d'officier public. Et, une des pièces du presbytère se transforme en salle publique de la maison commune. En attendant que, sous la Terreur, l'église devienne le "Temple de la Raison".

Nous vous entraînons, de gré ou de force, dans cette période mouvementée de l'histoire de notre pays, aussi vous demandons-nous d'y rester et de vous pencher avec nous sur les prêtres qui défilèrent, au cours de cette période, dans notre commune, soit comme résidents, soit comme ministres du culte. Leur nombre se monte à cinq et commençons par Jean-François Jenot.

Jean François Jenot naît le 31 décembre 1734, à Briey, d'un père  avocat. Il étudie à Paris et quitte l'université avec le titre de maître ès arts. Ordonné prêtre, le 10 avril 1762, il obtient la cure de Chesny, le 26 janvier 1766. L'assemblée de réduction, réunie à Metz, le 15 avril 1789, pour désigner le député et le supplant du clergé du bailliage de Metz aux états généraux, le nomme suppléant de l'abbé François Martin Thiébault, curé de Sainte Croix de Metz et ancien sup‚rieur du grand séminaire de Metz. Ce dernier, démissionnaire le 4 novembre 1789, cède sa place à l'abbé Jean-François Jenot qui siège ainsi à la Constituante.

Entre temps, la cure de notre paroisse devenue vacante par le décès de l'abbé Martin Lhuillier, survenu le 13 mai 1789, lui échoit, le 18 mai de  la même année. En sa qualité de député, il prête le serment constitutionnel devant la Constituante, le 27 décembre 1790.

 

"Lors des élections du 9 décembre 1792, il est élu procureur de la commune. Élections annulées, le 22 janvier 1793, car les fonctionnaires ecclésiastiques ne peuvent pas faire partie du conseil général de la commune. Le 24 décembre 1793, arrêté pour incivisme (refus de loger les défenseurs de la patrie du bataillon du  Loiret), il est interné à la maison de réclusion de Saint-Vincent. Le 11 mai 1794, condamné à la déportation à Rochefort, il embarque sur le "Washington" et y meurt le 12 octobre 1794".

 

Ce curriculum vitæ que nous vous résumons, vous le trouvez dans le livre de l'abbé Jean Eich : Les Prêtres mosellans pendant la Révolution. Attardons-nous donc quelque peu à cette personnalité attachante de l'abbé Jean-François Jenot, député du clergé à la Constituante et curé de Moulins-lès-Metz, et reprenons les points marquants de ce curriculum.

Fils d'un avocat, il sort de la bourgeoisie. Son frère, Jean-Nicolas-François, est curé de Jussy, siège de l'archiprêtré de notre paroisse.

... Maître ès arts..." Le chanoine Paul Lesprand,  dans son œuvre  "Le Clergé de la Moselle  pendant la Révolution",  ironise sur ce titre de Jean-François Jenot. Un gradué d'une université, nous vous le rappelons, sortait avec le titre de bachelier, de licencié ou de docteur. La maîtrise ès arts, délivrée par la faculté des arts, se situait entre la licence et le doctorat. Elle ouvrait au gradué la porte des facultés supérieures. Avec ce titre, il pouvait enseigner les humanités ou la philosophie et prétendre à des bénéfices ecclésiastiques, tels que celui d'une cure d'une paroisse urbaine comme Metz,  plus juteux qu'un revenu d'une paroisse rurale,  ou celui d'une  dignité d'une église cathédrale ou collégiale. Or, un prélat hautain, orgueilleux, comme Monseigneur de Montmorency-Laval, qui résidait au château de Frescaty, paroisse de Moulins, n'acceptait, dans son chapitre cathédral, que des chanoines, issus de la noblesse et dont les quartiers remontaient avant 1400. L'avenir, pour un roturier, tel Jean-François, se limitait, de ce fait, à une cure de paroisse rurale. Pour les grands bénéficiers de l'Église, seul mérite exigé : la naissance.  À titre d'exemple,  prenons les charges épiscopales,  en France.  À la veille de la Révolution, il n'existait plus un seul évêque roturier, parmi les cent trente trois prélats que comptait le clergé séculier.

a noblesse avait accaparé ainsi la majorité des revenus ecclésiastiques et les avaient détournés à son propre profit. Puisque nous abordons cette question de revenus, le lecteur nous pardonnera cette digression qui lui permettra de mieux comprendre l'état d'esprit du bas clergé, instruit et éclairé, en cette fin de siècle.                                      

Dans nos régions, un vicaire se contentait, en moyenne, d'un revenu de trois  cent cinquante livres; un curé de campagne, de sept cent livres et l'évêque de Metz, Monseigneur de Montmorency-Laval, de .…trois cent mille livres. Cette dernière estimation, nous la devons aux Etats Généraux du clergé de 1789 est, paraît-il, surestimée de cinquante mille livres. Soyons bons joueurs et n'accordons à notre prélat qu'un ... modeste revenu de deux cent cinquante mille livres. Considérons, à présent, les vicaires de l'époque comme les smicards de la profession et allouons leur un salaire mensuel de trois mille cinq cents francs (francs 1985). Si  les curés de paroisse percevaient un salaire de sept mille francs, notre paroissien, l'évêque de Metz, devait se contenter de ... deux millions cinq cent mille francs, soit deux cent cinquante millions de centimes, par mois.  Les revenus de l'évêché représentaient, à eux seuls, cent vingt mille livres, soit près de cinquante pour cent. L'évêque de Strasbourg, Monseigneur de Rohan, percevait la somme de dix millions de francs. Oui ! la somme d'un milliard de centimes...

Telle était la situation du bas clergé dont quelques membres très instruits végétaient dans les fonctions subalternes. Le haut clergé, quant à lui, s'accaparait les plus gros bénéfices par le seul mérite de la naissance. Les cadets de la noblesse disposaient ainsi des fonds de l'Église, déposés par de généreux donateurs, pour satisfaire leur goût de lucre et de luxe.

"..... le serment constitutionnel..." L'Assemblée constituante vota, le 17 juillet 1790, la Constitution civile du clergé. Par cette loi, évêques et prêtres devenaient des "fonctionnaires" ou des "salariés de la Nation". Certains abus, tels ceux que nous venons de vous exposer, disparaissaient : privilège de la naissance, disparité des bénéfices, etc. Mais cette Constitution civile apportait d'autres réformes - entre autres la nationalisation des biens de l'Église - qui prêtaient et qui prêtent encore à redire. Louis XVI, malgré ses scrupules, sanctionna cette loi, le 24 août 1790. Les prélats français s'y opposèrent; le contraire nous eut étonnés.

Aussi, le 27 novembre de la même année, l'Assemblée constituante décréta-t-elle que tous les évêques et tous les prêtres en exercice devaient prêter le serment, dans les huit jours, sous peine de destitution. Devant la réticence du haut clergé, l'abbé Grégoire, curé d'Embermesnil (Meurthe-et-Moselle) et futur évêque de Blois, prêta le serment devant l'Assemblée réunie.

eux autres prêtres l'imitèrent et montèrent à la tribune : les abbés Aubry, curé de Véel (Meuse) et futur évêque constitutionnel de Verdun, et Jean-François Jenot, curé de Moulins-lès-Metz. Trois prêtres lorrains donnèrent l'exemple de l'esprit civique au clergé de France. Au début de l'année 1791, les curés assermentés représentaient plus de la moiti‚ du bas-clergé. Quant à nos évêques, sur cent trente-trois, quatre, selon les uns, sept selon d'autres, prêtèrent le serment à la constitution civile du clergé.

Existe-t-il encore une trace de cette prestation de serment dans nos registres communaux.? Le 4 janvier 1791, Dominique Bouchy, greffier du conseil général de la commune, copie un acte dressé par le Président de l'Assemblée Nationale, établi le 29 décembre 1790, soit deux jours après la prestation de serment. Dans cet acte, le Président et les Secrétaires certifient que Jean-François Jenot …

 

"a prêté le 20 décembre 1790, séance du matin, son serment civique  dans les termes prescrits  par les décrets  de l'assemblée  du 27 9bre (novembre) 1790". (AII 7)

 

(A II 7) Par extrait

Nous soussignés president et secretaires de l'assemblée Nationale certifions que Me Jenot curé de Moulins prés Metz département de la Mozelle a prêté le vingt Decembre 1790, séance du matin, son serment civique dans les termes prescrits par les Décrets de l'assemblée du 27 9bre (novembre) 1790, ainsi qu'il est porté dans le procés verbal dudit jour.

En foi de quoi nous lui avons délivrés le présent certificat et y avons fait apposer le seau de l'assemblée Nationale.

A Paris  ce 29 Xbre (décembre) 1790  et ont lesdits President et Secrétaires signés;

Enregistré a Moulin le quatre janvier 1791.

Collationné

(suit la signature de :)                  D. Bouchy        Greffier

 

Dominique Bouchy nous apprend ainsi que le serment s'effectue le 20. L'abbé Jean Eich avance le 27. Robert Parisot, dans son Histoire de Lorraine signale que l'abbé Grégoire prête le serment, le 27, suivi aussitôt des abbés Aubry et Jenot. Le recteur Maggiolo, dans un article traitant de l'abbé Grégoire, prétend que celui-ci prête le serment civique, le 24.

Trois dates, pour un même serment... Deux, celles du 24 et du 27, émises par des historiens sérieux. Quant à la troisième, celle du "20", nous la devons à notre greffier. Le secrétaire de l'assemblée omit-il le chiffre sept ? Dominique Bouchy se trompa-t-il dans la transcription en oubliant le sept ?  Autant de questions sans réponse. André Castelot et Alain Decaux, dans leur "Histoire de France et des Français au jour le jour" avancent le 27. Fermons donc cette parenthèse et acceptons le 27.

 

"... lors des élections  du 9 décembre 1792,  il est élu procureur de la commune. Élection annulée, le 2 janvier 1793,  car les fonctionnaires ecclésiastiques ne pouvaient pas faire partie du conseil général de la commune..."

Effectivement, Jean-François Jenot, nous l'avons vérifié, est élu procureur de la commune
le 9 décembre. Le 27 janvier 1793, comme le précise l'acte de naissance de Marie Goulin (Ann. II/6), le conseil général de la commune le choisit

 

"par la voye du scrutin de liste  simple et à la pluralité relative des suffrages" comme "officier préposé aux dits actes" (A II 8).

 

A II 8 L'an 1793, 2e de la République le vingt sept Janvier le conseil general de la commune de Moulins assemblé au lieu ordinaire de ses seances apres avoir été convoqué par le sergent ordinaire pour délibérer des affaires communales de ce lieu et notamment au sujet de nommer et d'élire une personne parmi les membres dudit conseil pour exercer les fonctions d'officier préposé aux actes de  naissances, mariages et déces des citoyens de ce lieu, au lieu et place du citoyen Albert Clément laboureur en ce lieu lequel n'étant point actuellement membre dudit conseil, a déclaré discontinuer ses fonctions d'officier préposé à ces actes en conformité de la loi du 20 7bre (septembre) dernier.

En conséquence,  Nous Maire,  officiers municipaux  et membres du conseil étant au nombre de huit avons procédé a la nomination et election d'un officier  preposé  aux actes  de naissances,  mariages  et décés,  par  la  voye  du scrutin de liste simple  et a la pluralité relative des suffrages. Le dépouillement dudit scrutin  comptés,  dépouillés et recueillis,  le citoyen Jenot,  curé de Moulins,  aurait obtenu  le nombre  de sept voix,  et le citoyen françois Tribout une.

En conséquence, nous aurions proclamé ledit citoyen Jenot, Officier preposé auxdits actes, lequel present a declaré accepter ladite place.

Fait a Moulins ledit jour.

Suivent les signatures des membres du conseil général de la commune.

 

Le 24 mars, les citoyens de la communauté de Moulins, pour se mettre en conformité avec l'arrêt‚ du département de la Moselle du 22 janvier, choisirent un nouveau procureur et renouvelèrent leur confiance à Jean-François Jenot en l'élisant comme "notable", par quarante et une voix sur quarante et un votants. Mais que se passa-t-il ensuite ? L'abbé Jean Eich prétend que le curé de Moulins entra en conflit avec la municipalité. Nous ne le croyons pas. Élu, le 24 mars, à l'unanimité des voix et se trouver en conflit avec ces mêmes voix, quelque neuf mois plus tard...

Pour nous éclairer, examinons les registres municipaux. Mais, avant cet examen, rappelons que l'exécution de Louis XVI eut lieu le 21 janvier 1793. Or, après cette date, l'abbé Jenot continue du siéger au conseil général de notre commune. En septembre 1793, ne l'oublions pas, commence le règne de la Terreur. En son âme et conscience, cet homme,  épris de liberté,  ne peut souscrire  à ce déferlement de tracasseries,  de délations,  de condamnations.
Et, "le 9e jour de le 3e décade du mois brumaire  de l'an II  de la république française",  il se rend à Metz "au département de la Moselle"  et donne sa "démission de la cure de Moulins"(A II 9).

 

A II 9 Je soussigné préviens la municipalité de ce lieu, que je me suis transporté ce joudhuy au departement de la moselle, et que jay donné ma démission de la cure de Moulins de laquelle jay demandé acte,q ui m'a été octroyé.

Moulins,  ce 9e jour de la 3e décade du mois brumaire de l'an  2e de la république françoise (1).          .

signé : Jenot   cytoyen de Moulins

______________________

  1. 19 novembre 1793.

 

L'abbé Jean Eich - dans ses écrits - le fait arrêter le 24 décembre 1793. Or, cette veille de Noël qui correspond au 4 nivôse de l'an II, le district de Metz discute, en séance, du cas du citoyen Jenot. Malheureusement, la minute de cette réunion disparut lors de l'incendie des archives du département de la Moselle, au fort du mont St. Quentin, en 1944. Des représentants du conseil général de notre commune assistent aux débats et demandent la réintégration de leur pasteur. Pour étayer leur défense, ils présentent à ces messieurs du district le registre des délibérations du conseil communal. Ces messieurs de Metz n'apprécient nullement la décision prise, lors de cette assemblée moulinoise, et une main rageuse "raie et batonne"  le texte. Nous pouvons lire en marge de ce hors-texte :

 

"Vu, trouvé  raié et batonné à la séance du conseil du district de Metz du 4 nivôse de l'an second de la république une et indivisible."

Signé par le secrétaire : Gobert.

 

L'assemblée moulinoise se réunit donc le 29 ou le 30 frimaire de l'an II, soit le 19 ou le 20 décembre 1793.  En effet, l'acte précédant  ce compte-rendu  porte la date du 29 frimaire, le suivant, du 30 frimaire. Et que nous apprend ce document "raié et batonné" ?      

 Tous les membres du conseil général de la commune sont convoqués en assemblée extraordinaire, se réunissent dans l'église paroissiale et décident, entre autres :

 

"... Sur quoi il a été délibéré que deux membres du conseil iraient à l'instant au domicile du citoyen Jenot ci-devant curé de ce lieu pour lui faire connaître la volonté générale de tous les habitants et habitantes de continuer à vivre et à mourir dans la religion catholique (......)  par conséquence  de reprendre ses fonctions de  curé...".

 

Contrairement à ce qu'affirme l'abbé Jean Eich, l'abbé Jean-François Jenot n'entre pas en conflit avec la municipalité. Et ce document le prouve. La décision de l'arrestation du curé de Moulins se prend à Metz et non dans la paroisse. C'est plus haut qu'on voulait la tête de ce député du clergé qui d‚rangeait les patriotes de la dernière heure. Quant aux Moulinois, en pleine Terreur, ils affirment leur confiance en l'abbé Jenot et leur foi dans la religion catholique. Ils craignaient, en cette veille de fête, de passer leur premier Noël sans pouvoir assister aux cérémonies religieuses. Les responsables du district n'admettent pas cette profession de foi et raient rageusement la décision prise lors de la délibération des 29 ou 30 frimaire. Alors, quand eût-elle lieu, cette arrestation ?                        

La sentence, nous l'avons vu, se prend le 4 nivôse, au cours de la séance du conseil de district de Metz. Le 6 nivôse, la municipalité, mise devant le fait accompli, assiste impuissante à l'arrestation du curé et de son frère "pour cause de suspection" (A II 10). Et nous pouvons lire :

 

"... Dans laquelle assemblée il a été observé qu'il y avait un mandat d'arrêt lancé contre les citoyens Jenot ci-devant curé de ce lieu et son frère ci devant commissaire du traite Capet (Louis XVI) au tribunal du district de Longuyon tous deux pour cause de suspection et qu'ils ont été conduits aux maisons d'arrêts de Metz..."

 

A II 10 Aujourd'hui, six nivose de l'an 2e de la République une et indivisible, l'assemblée Municipale, qui a été convoquée légalement, et se sont trouvés les citoyens Maire et l'agent national, au greffe d'icelle, en vertu de la loi du 12 août et 17 septembre 1793 (vieux stile) concernant l'arrestation des personnes suspectes. Dans laquelle assemblée il  été observé qu'il y avoit un mandat d'arret lancé contre les citoyens Jenot ci devant curé de ce lieu, et son frere ci devant commissaire du traite Capet au tribunal du district de Longuyon, tous deux pour cause de suspection et qu'ils ont été conduits aux maisons d'arrêts a Metz et pour se conformer a la dite loi, avons fait inviter les membres du comité de surveillance, pour se transporter au domicil dudit : Jenot pour apposer les scelles sur les papiers, qui pouvaient être en leur possession.

Lesquels membres présents  ont déclarés  se conformer a la dite loi  et a notre invitation.

fait a Moulins le dit jour

Suivent les signatures de :

Michel Giry, maire

Doué  pas de la commune (agent national)

D. Bouchy  greffier

 

Nous sommes le 26 décembre 1793, jour de la Saint-Étienne, patron du diocèse de Metz. Nous notons, dans cette assemblée, la présence de Doué, l'agent national. Depuis la réorganisation administrative du 4 décembre 1793, ce fonctionnaire remplaçait le procureur-syndic de la commune et représentait le gouvernement. Preuve supplémentaire que le district de Metz téléguidait cette arrestation. Après celle-ci, les Moulinois présentent une pétition pour obtenir la libération de l'abbé Jean-François Jenot, qui demande son élargissement. Embarqué sur le "Washington", à Rochefort, il meurt sur ce navire puis est inhumé dans l'île Madame qui se trouve à la sortie de l'estuaire de la Charente.

Trente, sur quarante-sept prêtres mosellans, embarqués sur le "Washington" y trouvèrent une mort atroce, du fait des conditions de détention. À quelque trois pour cent près,  les deux tiers de ces curés y laissèrent leur vie.

Le terme "embarqués sur le Washington" peut prêter à confusion. Nous nous imaginons que ces prêtres, condamnés à la déportation, quittèrent la France à destination d'un pays quelconque. Non ! Le "Washington", rafiot désaffecté, se transforme, par la grâce de la Convention, en camp de concentration flottant. Le pourcentage élevé de décès illustre bien les conditions de détention horribles dont souffrirent les prêtres mosellans "embarqués" sur ce bagne flottant.

Nous connaissons les noms de trente-cinq prêtres déportés sur quarante-sept. Vingt-quatre de ces trente-cinq prêtèrent le serment à la Constitution civile du clergé. Plus de la moitié de ces prisonniers se montrèrent donc favorables aux idées nouvelles et en furent les victimes. Mais que se passait-il dans l'esprit de ces révolutionnaires de la seconde génération ? Dans un premier temps, des hommes généreux, comme notre curé, fatigués de l'exploitation du tiers-état, dont ils sortaient, par une minorité issue de la caste noble, adhèrent aux idées nouvelles et engendrent la Révolution. Cette dernière, à son tour, engendre des héritiers qui n'hésitent pas à incarcérer les pères de la Révolution et à les faire périr. Nous n'assistons pas à un meurtre, mais à un véritable parricide...

Avant d'abandonner ce camp de concentration flottant pour revenir à Moulins, souvenons-nous que Jean-François Jenot, curé de Moulins et martyr de la liberté, un des premiers députés de la Moselle, au sens moderne et démocratique du terme, paya de sa vie son amour de la liberté.

Sans plus tarder, passons au deuxième prêtre.

 

"Intolérance catholique.

     Monsieur le rédacteur,

Les habitants de M......... viennent de rendre les derniers devoirs à l'un de leurs plus anciens et recommandables concitoyens,  M. Etienne B......."

 

Ainsi débute un article, paru dans un journal anticlérical, "Le Courrier de la Moselle", le
13 juin 1838.  Nous  vous  recommandons  la lecture de cet extrait  qui relate  l'inhumation du propriétaire  du domaine de Préville, Étienne Bauzin. (A II 11).

 

A II 11- Article paru dans "Le Courrier de la Moselle"-

 

intolÉrance catholique

Les habitans (sic) de M*** viennent de rendre les derniers devoirs à l'un de leurs plus anciens et recommandables concitoyens, M. Étienne B***. Au respect acquis naturellement à la mémoire d'une vie honorable et bienfaisante, se joignait un vif intérét causé par le refus d'inhumation, bien que la demande en eút été adressée au curé par le maire au nom des habitants et surtout au nom du respect des formes religieuses. Un permis demandé  à l'Éveché fut sèchement refusé en montrant du doigt le nom du défunt inscrit au Livre des proscrits de l'église, sous peine d'interdiction du curé. Il ne restait plus aux habitans indignés de cet outrage, renouvellé pour la troisième fois envers les époux B***, bienfaiteurs des pauvres et de la commune, qu'à se passer du ministère du curé, et à rendre eux-mémes les honneurs les plus vrais, ceux rendus par la reconnaissance des pauvres et par l'estime des honnétes gens; et le concours en était grand ! Le cortège immense, formé de toute la population du lieu et d'une foule d'habitans des environs et des nombreux amis du défunt, conduisit le cercueil porté à bras, selon l'usage, par les habitans eux-mêmes au nombre de douze, précédé du chant des prieres funèbres, et d'un enfant portant la croix, cet emblème sublime de la seule loi sur terre qui nous commande le bien, et qui n'a pour nous parler que l'image du supplice souffert pour l'annonce du regne de justice et de charité. Le convoi déposa le corps au milieu de l'église avec cet ordre et ce recueillement du peuple qui fait aussi son devoir, quand même.

L'église, remplie jusqu'au dehors, étincelait d'un brillant luminaire, et retentissait de chants d'un chœœur nombreux qu'accompagnait l'orgue. L'autel, seul, désert et muet, attestait l'inflexible entêtement de la discipline catholique, tandis que l'image du Christ semblait, du haut d'un vieux tableau qui domine l'autel, accuser l'apôtre absent d'oublier sa mission de tolérance et de charité.

Après avoir prié, sans prêtre, les habitans avec le même recueillement, portèrent du sein de l'église au sein de la tombe celui qu'ils honoraient de leurs regrets. Après les derniers chants, le maire jeta le premier un peu de terre dans la fosse, et prononça ensuite quelques mots pour retracer une vie honorable, utile et bienfaisante, et termina en faisant connaître aux habitans le dernier bienfait de M. B*** : une horloge pour la commune et une somme d'argent pour les pauvres.

Ainsi s'accomplit avec ordre et dignité une cérémonie, qui, nous en convenons, était contraire à la loi. Car, si les habitans, dans cette circonstance, avaient demandé à l'autorité civile ou ecclésiastique la faculté de sa réunir, sans prêtre, pour dire dans l'église des prières autour d'un mort qu'ils voulaient honorer,  nul doute qu'en vertu de je ne sai (sic) quel Concordat, on ne l'eut refusé ou même empêché. Nous avons demandé à l'évêque de permettre au prêtre de prier avec nous : il nous a refusé; c'est son droit. Alors nous avons été dans l'église dont nous avons les clefs, et qui était vacante, pour y accomplir un devoir en honorant les morts, et non pour  braver l'autorité des prêtres, car nous savons qu'il y en a encore qui sont bons par leurs œuvres.

Enfin, nous avons agi de bonne foi, croyant remplir nos devoirs de citoyens et de chrétiens. Et pourtant, monsieur, voyez un peu..... au dire du prêtre, nous n'aurions fait qu'une mascarade ! En vérité, j'ai bien peur qu'il n'aît raison, car nous avons tâché de faire tout comme s'il eût été avec nous. Une mascarade ! je tremble devant cette vérité échappée imprudemment et je ne saurais m'expliquer cette contradiction,  a moins d'admettre que dans ces religieuses cérémonies,  pendant que nous prions  de bonne foi  au fond de nos cœurs, M. le curé, au fond du sien, ne pense, d'ordinaire, qu'à son argent et à notre crédulité.

Agréez, monsieur, l'assurance, etc..

 

Étienne naît à Metz, le 13 septembre 1747, d'un père, maître-cordonnier. Il se rend à Paris et suit simultanément les cours de l'École de droit et de l'École de Médecine. Licencié  en droit civil  et en droit  ecclésiastique,  il sollicite,  avant de passer sa thèse de doctorat en médecine,  son admission au séminaire de Metz.

 Ordonné prêtre le 19 septembre 1772, il devient successivement vicaire à Corny, à Vic, à Fey, à Lorry, à Azerailles et, le 16 novembre 1781, à Plappeville. Nommé chanoine de Saint-Sauveur (1), il prend possession de sa stalle, le 5 mai 1787.       

 

(1)  La collégiale Saint-Sauveur se situait près de la Place Saint Jacques

 

Arrêtons-nous à ce stade. Pendant quinze ans, ce gradué de l'université, qui pouvait prétendre à une dignité de chapitre cathédral, perçoit le salaire d'un "smicard". Cet état de fait explique, voire éclaire sa conduite pendant la Révolution. Reprenons, à présent, son "cursus honorum" que nous tirons de l'œuvre de l'abbé Jean Eich et que nous vous résumons :

 

"La Révolution trouve en lui un adepte fervent : député du clergé au Comité patriotique, officier municipal, lors de la constitution de la première municipalité de Metz, enrôlé dans la Garde nationale, aumônier en second de la Garde, adhérent, puis président de la Société des amis de la Constitution. Le 16 janvier 1791, Étienne Bauzin prête, à la cathédrale de Metz, le serment constitutionnel. L'évêque constitutionnel Francin, ancien curé de Koenigsmacker,  le nomme  vicaire épiscopal (vicaire général). Malgré ses fonctions ecclésiastiques, il reste membre de la municipalité et, en cette qualité, chargé de l'enlèvement de tous les objets précieux des maisons religieuses supprimées. Il prête le serment de liberté et d'égalité,  puis devient membre du Comité révolutionnaire, en 1793."

 

Il couronne sa carrière révolutionnaire par une apostasie publique, envoyée  la Convention nationale, au Pouvoir exécutif, et publiée dans tout le département de la Moselle. Un modèle du genre, que nous vous reproduisons in extenso :

 

"Citoyens administrateurs... Depuis 1789, j'ai concouru de tout mon pouvoir à l'affermissement de la liberté; dans tous les emplois  civils auxquels j'ai été appel‚ par la voix du peuple. J'ai tâché de me rendre digne de la confiance qu'il m'avait montrée. J'aurais désiré n'avoir à remplir que les devoirs de citoyen, mais les décrets avaient établi une différence entre les prêtres d'un même culte. Il existait deux sectes : il fallait appartenir à celle que la loi approuvait; il n'était pas encore permis de leur rendre justice en les m‚prisant l'une ou l'autre. Un administrateur, ici présent, sait que j'avais voulu secouer le joug qui me pesait ;

lui-même m'a donné le conseil d'attendre des circonstances plus favorables, de crainte de me rendre suspect.

Je puis enfin, sans faire soupçonner mon patriotisme, remplir le vœu le plus cher de mon cœur, celui de me dévouer entièrement au bien de ma patrie. Je déclare donc que je renonce absolument aux fonctions sacerdotales ; la superstition, qui en fait un caractère qui ne peut s'effacer dès qu'il est sur la tˆte d'un individu, est une violation manifeste des droits de l'homme ; c'est une injustice envers la société ; ce prétendu caractère tendant à conserver irrévocablement dans un poste un homme qui en est indigne ou dont les talents peuvent être employés plus utilement pour le bien général. Je dépose mes lettres d'ordres : je reprends, à leur place, les commissions dont vous avez bien voulu ordonner l'enregistrement.

Les patriotes attendent sans doute de moi une nouvelle preuve que je suis digne de leur appartenir ; on est porté à douter du patriotisme d'un prêtre qui refuserait de se choisir une compagne. Citoyens, le mariage est la sauvegarde des mœurs ; il est un devoir. J'aurais donné l'exemple si, jusqu'à présent, il m'eut été possible de contracter l'engagement que je désire. Une citoyenne, distinguée par un patriotisme prononcé dès le commencement de la Révolution, m'a promis sa main, mais elle ne peut remplir sa promesse qu'après l'expiration du délai exigé entre la rupture d'un engagement et un nouveau lien."

 

Discours prononcé le 18 novembre 1793, devant le directoire du département, en présence de Monseigneur Francin. L'abbé Jean Eich, à qui nous empruntons ce discours, le situe au18 brumaire de l'an II et traduit cette date par le 16 novembre 1794. Deux erreurs se glissent dans cette conversion : le jour et l'année. Pour nous, l'année 1793 ne fait aucun doute. Quant au jour, l'erreur peut provenir du fait de l'impression d'un six au lieu d'un huit (16 novembre au lieu du 18, ou d'un huit au lieu d'un six, 18 brumaire au lieu du 16). Négligeons ce détail et poursuivons notre cursus honorem.

Le 9 février 1794, il épouse Jeanne-Françoise Richard, ancienne religieuse et divorcée d'avec Baptiste Potier, homme de loi à Paris.

Ouvrons une parenthèse... Jeanne-Françoise Richard était la nièce du célèbre docteur Antoine Louis, qui étudia et mit au point la non moins célèbre machine qui servait à la décollation pendant la Révolution : la guillotine. Il l'expérimenta sur des cadavres à l'hôpital Bicêtre. Il en fut l'inventeur et le docteur Guillotin, qui connaissait le système, ne fit que préconiser la décollation par machine.  

Étienne Bauzin fait cause commune avec les ultras, puis devient professeur de législation à l'École Centrale de Metz. Destitué de ses fonctions, le 18 août 1802, il vit retiré dans son domaine de Préville, acquis comme bien national. Son aisance lui permet une certaine générosité à l'égard des pauvres et lui vaut l'attachement de la population moulinoise. Il meurt, le 6 juin 1835, sans renier son apostasie. Monseigneur Besson, évêque de Metz oppose une fin de non-recevoir à la demande d'une sépulture chrétienne. Les Moulinois, maire en tête, forcent les portes de l'église et chantent les psaumes des défunts (Voir A II 11).

Nous en arrivons au troisième curé de Moulins, l'abbé Nicolas Tourelle, et n'allons pas vous raconter toutes ses péripéties, pendant la Révolution, mais nous en tenir à celles qui intéressent notre paroisse.

Nommé vicaire résident à Sainte-Ruffine, le 16 janvier 1790, Nicolas Tourelle habite Moulins, faute de logement sur le territoire de sa paroisse. Une maison et ses dépendances appartenant aux ci-devant bénédictins de l'abbaye de Saint-Arnould de Metz, se trouve vacante. Qu'à cela ne tienne ! Hommes, femmes, enfants de Sainte-Ruffine, maire et vicaire en tête, forcent cette maison et la vident de ses meubles. L'abbé Tourelle s'y installe. Mais le directoire du district de Metz lui demande d'évacuer les lieux et de retourner à Moulins.

Le 20 février 1791, il prête le serment à la Constitution civile du clergé et, le 9 mai, il est élu curé constitutionnel de Chesny. Après plusieurs internements, en des lieux différents, nous le retrouvons, le 12 pluviôse an VIII (1er février 1800), ministre du culte à Moulins, où il prête le serment constitutionnel (A II 12). L'église paroissiale désaffectée depuis le départ de l'abbé Jean-François Jenot, retrouve sa fonction première, le 9 fructidor de l'an VII (A II 13).

 

A II 12 Le douze pluviose an 8 (1) républicain s'est présenté nicolas tourelle ministre du  (culte)  catholique  a moulin les metz,  lequel en execution  de la loi  du 21 nivose  an 8 (2)  a fait  la  promesse suivante :

Je promets fidélité à la constitution

et a signé :

N. Tourelle

_____________________

(1) 1er février 1800

(2) 11  janvier 1800

 

A II 13 Je soussignee greffiee en chef du tribunal corréctionnel de Metz reconnais avoir récu du citoyen Henri sicque habitant de moulin les metz une declaration en datte du vingt huit thermidor an sept (1) republicain pour laquelle il comte que la commune de moulin les metz a choisi pour la célébration du culte catholique     l'ancien eglise de la dit commune de laquelle déclaration, et du depot diccelle fait a notre greffe lui avons donné acte par le présent.

 

 

 

A Metz le 9 fructidor an sept (2) républicain.

Lemoyne   greffier en chef

________________

(1)       15 août 1799

(2)       25 août 1799

 

Le 9 fructidor de l'an VII correspond au 26 août 1799. Entre la date de réouverture de l'église et la prestation de serment de l'abbé Tourelle, il s'écoule une période de cinq mois. Que s'est-il donc passé ?

Arrivé à Moulins, après avoir purgé une peine de prison, notre curé ne tarde pas à y retourner, pour avoir "exercé dans notre commune, les fonctions de ministre du culte  sans avoir préalablement  prêté le serment  voulu  par  la  loi  du 7 vendémiaire de l'an VI"  (28 septembre 1797).  Aussitôt libéré, il régularise sa situation, en prêtant le serment, pour  ne plus être inquiété par les autorités.

Á présent, revenons quelque peu en arrière et rappelons-nous que Nicolas Tourelle quitte Sainte-Ruffine le 9 mai 1791, pour prendre possession de la cure de Chesny.  Jean-Nicolas Viart reçoit alors, de l'évêque constitutionnel Francin,  une commission de vicaire résidant  à  Sainte-Ruffine.  Comme le curé de Moulins, l'abbé Jean-François Jenot, siège à l'assemblée constituante,  en tant que député du clergé, l'abbé Viart dessert notre paroisse.

Jean-Nicolas Viart sort du clergé régulier. En 1790, il se trouve au couvent des Récollets à Metz. Le 12 mai de la même année, il se prononce pour la vie dans le siècle ; le seul du couvent à le faire. Comme les trois précédents, il prête le serment. En octobre 1791, il quitte Moulins et remplace le prêtre réfractaire de la paroisse d'Hagéville.

Le cinquième et dernier, François Marchal, ancien curé de Rurange, réside à Moulins. Qu'y fait-il ? Nous l'ignorons. Prêtre jureur, il apostasie et s'éteint, en 1802, à Thionville, sans avoir réintégré son ministère.

Fermons à présent cette parenthèse qui nous a permis de lier connaissance avec le clergé de notre paroisse, pendant la tourmente révolutionnaire; faisons un saut dans le XVIIe siècle et intéressons-nous à cet enfant, né à Moulins et baptisé à l'âge de six mois, dans l'église de Scy.

En l'an de grâce 1691, au mois de juin, le 17, précisément, le carrosse de Messire François Affricain de Fabert s'arrête devant l'église de Scy. Trois personnes en descendent : une nourrice, tenant dans ses bras, un enfant âgé d'environ six mois, puis Jean et Madeleine Manie. Le groupe pénètre dans l'église. L'abbé Adnet, vicaire de la paroisse, revêtu de l'aube et d'une étole  blanche, les accueille, dans le narthex, en ces termes :

        

- "Quel enfant présentez-vous à l'Église ?

         - Un garçon.

         - Que demande-t-il ?

         - Le baptême.

         - ....."  

 

Et suit la cérémonie du baptême, d'après le rituel diocésain.

La célébration du sacrement terminée, Jean et Madeleine Manie marquent d'une croix tandis que le prêtre signe l'acte de baptême de ...

 

"François, fils de Messire François Affricain de Fabert et d'Élisabeth Fenin, de Metz, né à Moulins le (...) 20 décembre 1697." (A II 14)

 

A II 14 Cejourdfhuy 17 Juin  a este baptise,  suivant la permission verbal  de Mr La Jeunesse curé de Moulin, et ne a Moulin le 20 Xbre (décembre) 1697 Francois fils a Messire de Faber seigneur dudit Moulin et a dame Elisabeth Fenin de Metz ses pere et mere. Lequel a eu pour parain Jean Manie habitant de Scy et mareine Madeleine Manie de Ste... qui ont tous deux marquez ne sachant écrire.

Suivent la signature de        G. Adnet  pretre et vicaire a Scy

et les marques de Jean et de Madeleine Manie

 

Et le carrosse s'en retourne à Moulins avec l'enfant, la nourrice et les parrain et marraine.

Cet acte comporte certaines anomalies - et de taille - puisqu'il sera rectifié par un second, mais en 1719, comme nous le verrons ci-après :

Une première omission : celle de la suppléance. Le baptême a lieu six mois après la naissance de François. En cette fin du XVIIe siècle, il est quasiment impossible de laisser un enfant sans baptême, pendant une période de plusieurs mois, sans encourir une peine d'excommunication ou la fulmination d'un interdit de personne. L'abbé Lajeunesse, comme le précise la minute, donne sa "permission verbal (e)". Il ondoya, soyons-en certains, l'enfant à sa naissance.

Pour soutenir notre assertion, nous nous référerons à la relation du baptême de Casimir, Antoine, Louis, François, Metz de Caumartin, né vers la fin du mois d'août 1754. Jacques Baltus, l'annaliste messin, à qui nous empruntons cette relation, fait naître Casimir... de Caumartin le vingt cinq et le trente et un août. N'ayant pu vérifier la date exacte de sa venue au monde, nous nous bornons à le faire naître à la fin du mois. Son baptême a lieu, le 19 septembre, en grande pompe, à la cathédrale, soit trois semaines après sa naissance. Or, le jour même de celle-ci, le curé de Saint-Livier ondoie le nouveau-né. Si le fils de l'Intendant des Trois Évêchés reçoit l'ondoiement le jour de sa venue au monde, à plus forte raison, le seigneur de Moulins ne peut se soustraire à cette sacro-sainte règle du baptême (ou de l'ondoiement), administré, le jour ou le lendemain de la naissance d'un enfant, sans encourir les foudres de l'Église. Un Intendant, ne l'oublions pas, sous l'ancien Régime, représentait le roi. Premier personnage administratif, il dirigeait la justice, la police, les finances et logeait à l'Hôtel de l'Intendance, actuel bâtiment de la préfecture.  Nous pouvons le comparer  à un super-préfet,  mais avec des pouvoirs plus étendus. L'Hôtel de l'Intendance dépendait de la paroisse Saint-Livier, aujourd'hui disparue. Seules subsistent les ruines de l'église du même nom, près de l'abbatiale Saint-Clément. L'Intendant de Caumartin respecte doublement la règle du prénom, puisque son fils porte ceux de ses parrain et marraine : Metz et Casimir. En effet, ses parents spirituels étaient respectivement la ville de Metz et la duchesse de Belle-Isle, Marie, Casimir, Emmanuelle, Thérèse, Geneviève de Béthune.

Après cette incursion dans le grand monde ou le monde des grands, hâtons-nous de revenir à Moulins et penchons-nous sur ce fameux rectificatif de l'acte de baptême de François de Fabert. Il date du 17 novembre 1719, mais se trouve à la fin de l'année 1698, dans les registres paroissiaux de Scy (A II/15).

 

A II/15 (…à partir de la troisième ligne…)

... du sieur Fabert fils dénommé au septième et dernier article de la troisième page du dit registre original des Baptêmes, des mariages et sépultures de la paroisse d Scy (en marge : de messire de fabert seigneur de moulin) doit estre du 13e Xbre (décembre) 1697 (en marge : au lieu du vingt du meme mois), par le nom de la mere, demoiselle Anne flageolet au lieu de celuy d'Elisabeth Fenin, le tout fait en présence du Sr françois de fabert emancipé par l'âge et de la dite dame flageolet sa mere comparante par Me Pierre Andre ses (procureurs) et de Me (messire) Nicolas forfer pretre et curé de Scy et annexe ainsy qu'il est plus au long porté dans le proces verbal qui en a esté dressé par devant Nous Lieutenant General. Cejourdhuy dix sept Novembre mil sept cent dix neuf, et ont lesdites partyes comparante signé avec nous, et ledit Registre contenant huit pages et un quart..... requisition a esté par nous paraphée par premiere et derniere Me Varie..., non compris la presente feuille qui a esté adjointe faute de marge et de place audit Registre.

Suivent les signatures de:

N. Forfer, curé de Scy                                           

André

de Fabert

+ une signature illisible

 

Deuxième anomalie : la date de naissance. Le premier acte précise : né à Moulins, le 20 décembre 1697; le second, le 13 décembre 1697. Nous pouvons admettre soit une erreur de transcription de l'abbé Adnet, soit une erreur de transmission de l'abbé Lajeunesse. Mais nous pouvons également supposer que le seigneur de Moulins, Messire de Fabert, camoufle cette naissance clandestine, pendant une semaine. Il espère, en effet, que cet enfant, comme beaucoup en ces temps-là, ne survivra pas. Au bout de huit jours, contraint et forcé, il demande au curé de la paroisse de l'ondoyer et lui déclare que l'enfant est venu au monde la veille. Simple hypothèse qui expliquerait cette confusion de dates.

Quant à la troisième anomalie, elle nous semble de taille et ne peut nous laisser indifférents. Il s'agit... eh oui !... du nom de la mère... En 1697, la mère de François se nomme Élisabeth Fenin ; en 1719, demoiselle Anne Flageolet.

Cet acte rectificatif intervient quelques semaines après la mort de François Affricain de Fabert, survenue le 25 octobre 1719. Dans cet acte de décès, l'abbé Lajeunesse précise que l'inhumation se déroule

 

"en présence de Monsieur françois de faber son fils aîné de Monsieur jean joseph de faber son cadet" (A II 16).

 

A II 16 L'an 1719 le 26e 8bre (Octobre) après avoir recû les sacrements de penitence, viatique et extrêmeonction est decede et le 26e a este inhume dans le cœur de leglise de moulin soub la tombe qui tient aux deux angles de l'arcade du coste de l evangille tres noble Seigneur Monsieur Francois affricain de faber chevalier seigneur de moulin en presence de Monsieur Francois de faber son fils aine de Monsieur jean joseph de fabert son cadet de Me Robert curé de Jarny et de Monsieur Pierre Jean Geoffroy Equier Seigneur de fleury de Monsieur nicolas Geoffroy equier commissair ordinaire  de l'artillerie de france a la residance de la ville et Citadel de Metz qui ont signé avec nous.

Suivent les signatures de :

de Fabert

de Fabert

G. Robert curé de Jarny

Geoffroy

Geoffroy

Lajeunesse curé de moulin

 

Anne Flageolet n'est autre que la veuve de François Affricain de Fabert.

Nous évoluons en pleine obscurité. François est-il un bâtard que son père, à son lit de mort, demande à son épouse de reconnaître comme son propre enfant ? Est-ce un fils conçu, avant mariage, par Anne Flageolet, enceinte des œuvres de son futur époux ? Mais pourquoi recule-t-on  la date de naissance de sept jours ? Pourquoi cache-t-on le nom de la mère, pendant vingt-deux ans ? Jean et Élisabeth Manie, les parrain et marraine de François, ne savent pas écrire : ils marquent, en effet, l'acte d'une croix. Nous les imaginons, de ce fait, de condition modeste. Parents spirituels de pure complaisance,  puisque François ne possède  qu'un seul prénom : celui du père et non  celui du parrain,  alors que,  dans la famille de Fabert,  l'usage voulait que les enfants  en portassent  au minimum deux.  Énigme que nous n'essaierons pas  de résoudre ; laissons-en le soin à d'autres...  Mais il paraissait indispensable  de porter cette découverte  à votre connaissance,  puisque c'est la seule exception que nous avons rencontrée, dans l'administration du sacrement de baptême.

Au cours de la relation du baptême de François de Fabert, nous évoquons "l'interdit de personne". Attardons-nous quelque peu à cette notion d'interdit et à l'influence qu'il peut avoir sur l'administration de ce sacrement. Il en existe deux : l'interdit personnel et l'interdit local. L'interdit de personne ne peut s'appliquer au nouveau-né; donc, abandonnons-le et considérons le second. Dans l'interdit de lieu, nous en dénombrons également deux : le général et le particulier. Dans le second cas, seule une église paroissiale tombe sous le coup de l'interdit. Dans le particulier, l'Église distingue le principal et les accessoires. Par le principal, entendons l'église elle-même; par les accessoires : le cimetière, une chapelle, etc.  L'interdit du principal tombe sur les accessoires;  mais non l'inverse. au cours du XVIIIe siècle,  notre paroisse en subit plusieurs : en 1714, un interdit concernant le cimetière (accessoire)  et,  en 1752,  un interdit affectant l'église (principal).

Le 9 juin 1714,  l'enfant d'André Royer  et de Jeanne Brussaut - notre vieille connaisance - meurt. Le cimetière tombant sous l'interdit, l'abbé Lajeunesse inhume l'enfant dans le collatéral,  côté Évangile, où se situe l'autel Saint Sébastien. Interdit de l'accessoire, le principal ne se trouve nullement concerné. (A II 17)

 

A II 17 Cejourdhuy 9e de juin 1714 est decede et le même jour a este inhume dans le collateral de St Sebastien dans l eglise de moulin l'enfant  a andre Royer  charon  demeurant a moulin  par raport  a l interdit du cimetier du dit lieu.

Suit la signature de :

Lajeunesse curé de Moulins

Mais en 1752, interdit de l'église. L'abbé Antoine note que l'acte de mariage de Jean Grang‚ et de la veuve Jean Welle, en date du 16 mai, figure "sur les registres" de l'église de Sainte-Ruffine. Or, le baptême de Marguerite Grégoire, fille de Cæsar Grégoire et de son épouse Anne Lavaux a bel et bien lieu à Moulins (A II 18).

 

A II 18 Le mariage  de jean grangé  et de la veuve  jean Welle  est du 17 mai 1752  sur les registres  de ste rufine  pendant l interdit  de l église de moulin (2).

Margueritte fille legitime de Caesar Gregoire vigneron et Janne Lavaux son épouse née le douzieme juillet mil sept cent cinquante deux, a été baptisée le meme jour, elle a eu pour parain dominique watier meunier et pour maraine Marguerite hauber de cette paroisse qui ont marqué et signé.

Suivent les signatures :

Dominique Watier               Anthoine curé             et la marque de la marraine.

________

(1) acte de mariage et acte de baptême figurent sur la même page.

(2) Une ordonnance de Monseigneur Claude de Saint-Simon, évêque de Metz, en date du 20 avril 1759, consécutive à la visite de l'abbé Le Rouge, archiprêtre du Val de Metz et curé de Jussy, stipule :

"- qu'on réparera la toiture et le pavé de la nef;

- que le confessionnal sera placé près de la sacristie;

- qu'on fournira deux surplis neufs."

Dans une seconde ordonnance du 4 mars 1752, suite à une visite de l'archiprêtre Bourck, Monseigneur Claude de Saint-Simon ordonne :

"          ce qui suit :

- qu'on réparera la toiture et le pavé de la nef;

- que l'on remédiera à l'humidité de la sacristie par un plancher  qui sera posé entre la toiture et la plateforme de la sacristie.

- que la brèche qui se trouve au-dessus de la voûte du chœur, derrière le maître-autel, sera incessamment réparée.

- que l'on fera un coffre fermant à deux clefs différentes pour y enfermer les comptes, argent, titres et autres papiers appartenant  à l'église et que l'une des clefs sera remise au sieur curé et l'autre à l'échevin en exercice.

- attendu que par l'inexécution de notre ordonnance du 20 avril    1750 l'église se trouve dans un état d'indécence et de malpropreté indigne d'y célébrer les Saints Mystères, nous interdisons des aujourd'hui et défendons à tous les prêtres sous les peines de droit d'y célébrer la Sainte-Messe jusqu'à ce que notre présente ordonnance soit exécutée suivant la forme et la teneur.

À la suite de cet interdit, les décimateurs - les chanoines de Gorze et les Bénédictins de l'abbaye de Saint-Symphorien de Metz - agrandiront l'église et la restaureront. Ainsi perdra-t-elle toutes les caractéristiques romanes et conservera-t-elle les murs latéraux d'époque romane.

 

Comme le démontre cette minute, les mariages subissaient l'interdit, mais non les baptêmes. Sous aucun prétexte, l'Église ne différait l'administration de ce sacrement. Toujours cette hantise de la perte d'une âme. Mais, en cas de décès, la cérémonie des funérailles et l'inhumation se d‚roulaient à Sainte-Ruffine, comme nous l'avons constat‚. L'interdit du principal entraînait celui de l'accessoire.

Cette explication du terme "le même jour" nous impose bien des digressions qui nous semblent nécessaires, voire indispensables de développer pour bien comprendre l'importance qu'attachaient l'Église, d'une part, et nos ancêtres, d'autre part, au pédobaptisme. Aussi me permettrez-vous une deuxième digression.

Dans les légendes ayant trait à la christianisation de notre région, saint Clément, l'apôtre messin et notre premier évêque, révèle au peuple messin la cause de ses souffrances. Il promet, comme récompense, à tous ceux qui abandonneront le culte des idoles,  le retour à la santé.

Saint Clément baptise les gens par l'eau et par l'esprit et rend ainsi la santé aux corps et aux âmes. Cette idée-force, nous la retrouvons dans "La Cité de Dieu", où Saint Augustin traite de l'action providentielle de Dieu à l'égard des humains. Il rejette sur les méchants - sous entendu les non-chrétiens - la cause des malheurs de l'empire romain.

De ce fait, les maux qui frappent les gens de l'époque proviennent de Dieu, parce qu'ils ne sont pas baptisés ou parce que, une fois baptisés, ils perdent la grâce par le péché. Le mal, conséquence du péché originel et de ceux que nous commettons, ainsi que l'explication surnaturelle d'événements naturels, ces deux notions empêchèrent, pendant des siècles, la recherche scientifique d'évoluer. La théorie génésique expliquait la vie de l'univers. Avec comme conséquence : en biologie et en cosmologie, il fallait s'en tenir à la révélation.

Or, l'enfant vient au monde, souillé par le péché originel. De ce fait, il attire le mal, parce qu'il est la demeure de Satan, par qui tout le mal arrive... Et le baptême des enfants
(le pédobaptisme) agit comme un paratonnerre. Il repousse le démon. D'où la nécessité, pour l'enfant et pour la famille, de le baptiser le même jour. Ne nous étonnons donc plus de nos
99 % d'enfants  baptisés le jour  ou le lendemain de leur naissance. Pour cette raison, à l'époque qui nous intéresse, les prêtres interdisaient les réjouissances, avant ou après l'administration du sacrement. La hiérarchie catholique prohibait la conduite d'un enfant à l'église au son des violons ou d'autres instruments. Car c'était un "enfant de la colère" et un "criminel" que l'on allait présenter à Dieu.

La sage-femme ne quittait pas l'enfant ni la mère, comme nous vous l'indiquions dans le chapitre précédent, tant qu'il n'avait pas été porté sur les fonts baptismaux. Sage précaution de garder auprès de soi la matrone, en effet, si l'enfant venait à mourir sans les secours de l'Église, tous les malheurs du ciel et de la terre risquaient de s'abattre sur le foyer. Ce qui tend à démontrer l'importance de cette fonction au XVIIIe siècle.

Nos digressions sur le terme "le même jour..." se terminent. Elles nous ont permis de mieux connaître nos prêtres, à l'époque révolutionnaire, de faire une incursion dans le XVIIe siècle et de connaître les "secrets d'alcôve" de la famille de Fabert, d'évoquer saint Augustin et d'expliquer les interdits. Reprenons, à présent, le cours normal de notre analyse de l'acte de baptême de Jen Nicolas Loison  :

 

"... il a eu pour parrain Nicolas Camus fils et pour marraine Catherine Loison..."

 

Au moment du baptême, un lien se crée entre parrain et marraine, entre ceux-ci et les parents de l'enfant, entre ce dernier et ses parrain et marraine. Cette alliance spirituelle se nomme la compaternité. Le parrain devient le compère de la marraine et celle-ci sa commère. Père et parrain se trouvent être compères; et mère et marraine, commères. Par rapport à la mère de l'enfant, le parrain est également son compère; comme la marraine, commère, à l'égard du père. L'étymologie latine  de ce mot  explique sa définition : cum (avec),  pater (père). Le parrain de l'enfant devient le père spirituel, avec le père naturel. De façon identique, pour la marraine. Au haut Moyen âge,  la compaternité  entre parrain et marraine  empêchait toute alliance matrimoniale  entre eux  et devenait ainsi  un degré prohibé.  Au XVIIIe siècle, cet interdit n'avait plus cours. Mais... nous ne relevons - toujours entre 1742 et 1791 - que cinq couples, maris et femmes en compaternité, soit une proportion de un pour cent.  À quelle époque disparut cet interdit ? Nous l'ignorons. Moulinoises et Moulinois observaient cette règle qui devint une coutume.

Mais au siècle qui nous intéresse, la compaternité, donc la parenté spirituelle prohibait le mariage entre parrain et filleule, entre marraine et filleul,  entre parrain et mère de l'enfant,  entre marraine et père de l'enfant.  À cet égard, père et mère de l'enfant ne pouvaient devenir ses parrain et marraine, car ils contractaient avec lui une alliance spirituelle qui rendait leur mariage illicite.

Pour porter un enfant sur les fonts baptismaux, un ecclésiastique ne pouvait le faire sans la permission expresse de son évêque. Quant aux enfants, une seule condition restrictive : qu'ils eussent fait leur première communion. Pour les filles, douze ans ; pour les garçons, quatorze ans. Mais ne pouvaient pas présenter un nouveau-né à l'Église les pécheurs publics et les chrétiens qui n'avaient pas fait leurs Pâques.

Quant à ce dernier point, les prêtres de paroisse tenaient à jour une liste des habitants qui s'approchaient ou non de la Sainte Table. Cette liste, toujours à la disposition de la hiérarchie, leur permettait d'établir un billet de communion à ceux de leurs paroissiens qui voyageaient, déménageaient ou présentaient un enfant sur les fonts baptismaux d'une église autre que la leur.

Parrain et marraine devaient connaître leur doctrine chrétienne et le prêtre, s'ils n'habitaient pas la paroisse, les interrogeait sur les mystères de la Trinité et de l'Incarnation, sur leurs dernières fins, sur le Symbole des Apôtres, sur les commandements de Dieu et de l' Église, sur les sacrements et sur les prières du matin et du soir.

Comme de nos jours, le choix se faisait parmi le cercle de famille et des relations de travail ou de voisinage.

Un dernier point à éclaircir, pour comprendre le rôle des parents spirituels. L' Église exige un parrain et une marraine, lors de l'administration du sacrement de baptême, parce que l'enfant ne peut consciemment adhérer au dogme. Or, comme ce n'est pas lui qui a péché, mais autrui, Elle permet que d'autres, en ses lieu et place, demandent sa réintégration dans l'état de grâce perdu par le péché originel. Cette dernière assertion justifie ainsi le pédobaptisme et termine notre analyse de l'acte de baptême. Mais avant de passer à la cérémonie, telle qu'elle se déroulait à l'époque, certains actes nous renseignent sur des cas particuliers, et nous aimerions, toujours avec votre permission, vous en faire part.

Dans le chapitre précédent, nous parlons du baptême sous condition, d'un nouveau-né en danger de mort, ondoyé sans la présence de deux témoins qui puissent justifier de la régularité du signe extérieur du sacrement, condition indispensable pour sa validité. Nous n'y reviendrons pas. Mais il existe un baptême sous condition, que les actes mentionnent ou ne mentionnent pas, et que nos différents pasteurs conférèrent. Il s'agit du sacrement administré à des enfants "abandonnés". Au cours du XVIIIe siècle, nous relevons plusieurs abandons d'enfants. L'un est délaissé dans la cour du château de monsieur de Fabert; un autre, sur le Grand Chemin, un troisième, au milieu du village et un quatrième sur le vieux pont. Nous ne retiendrons qu'un seul cas, celui de Barbe.

Dans la nuit du 17 au 18 avril 1734, un inconnu - ou une inconnue - dépose une enfant, âgée d'environ quatre mois, à l'entrée du village, sur le Grand Chemin (route qui relie Moulins … Metz, par la rive gauche, via Longeville-lès-Metz). Alertés par ses cris, des passants la découvrent et la remettent aux gens de la justice seigneuriale. La communauté la prend en charge et une nourrice, commise d'office, la recueille chez elle, en attendant que l'évêché, d'une part, délivre une autorisation pour la baptiser et que les gens de justice, d'autre part, statuent sur son sort, après le baptême. Le 7 mai, le maire, le sieur Couard, et  Barbe Rolin, épouse de Nicolas Perel, portent l'enfant abandonnée sur les fonts baptismaux, et l'abbé Lajeunesse baptise Barbe "suivant l'ordre de monseigneur de la Richardie vicquaire général de l'évêché et soub condition"  (A II 19).

 

A II 19 L'an 1734, le 7 Maye suivant l'ordre de Monseigneur de la Richardie vicquaire general de l eveche de mets i m'a este presente sur les saints fonds de baptesme par le Sr (sieur) Couard maire de la justice  de moulin  un enfant trouve  sur le grand chemin que j ay baptise soub condition et lequel dit enfant a este nomme barbe.

Le parein le sieur Couard et pour mareine barbe colin femme au sieur nicolas perel et ont signe et marque.

lequel dit enfant  a este trouve  comme dit est  le 18 avril dernier  l enfant parait avoir quattre mois.

Suivent les signatures de :

Couard

Lajeunesse curé de moulin ste ruffine son annexe

et la marque de Barbe Rolin

 

Beaucoup de personnes, qui abandonnaient leur enfant, épinglaient un billet sur les vêtements, avec leurs prénom et date de baptême. L'Église n'en tenait aucun compte, puisque Elle ne considérait pas ce billet comme une preuve ou comme une certitude et demandait au prêtre de la paroisse où avait eu lieu l'abandon, de baptiser l'enfant sous condition, après en avoir demandé l'autorisation à l'évêché. Toujours cette hantise de la perte d'une âme.

En outre, l'abandon d'un enfant déclenchait une action de justice, qui débutait par l'audition de témoins et par une enquête. Dans le cas de Barbe, elle n'aboutit pas. Si les gens de la justice retrouvaient la mère, ils la condamnaient à la peine de la fustigation ou de la marque par le fer chaud. Si l'enfant mourait, soit "par l'injure des éléments"  soit  "par la voracité des animaux", la coupable subissait la peine de mort.

Laissons là les abandons d'enfants et attardons-nous aux gens de passage. Moulins, de par sa situation sur la route reliant Metz  à Paris, était (est toujours) un lieu de passage. Vu le nombre de personnes enceintes qui circulaient ou voyageaient, fatalement, quelques-unes accouchaient en cours de route.

Le 28 décembre 1748, Magdelaine Gueprat et Claude Tonnelier, son mari, venant de Metz, retournent à Ancy, leur paroisse. Arrivée à Moulins, Magdelaine, prise de douleurs, accouche d'un garçon. Entre temps, Claude Tonnelier se rend à Ancy ainsi qu'à Dornot, revient avec les parrain et marraine, et la cérémonie de baptême se déroule dans notre église paroissiale.
(A II 20). Malheureusement, l'enfant mourra, le 31 décembre et, le jour même, sera inhumé dans notre cimetière.

 

A II 20 L'an mil sept cent quarante huit le vinghuitieme jour du mois de decembre est ne un fils de Claude tonelier vigneron et de magdelaine gueprat son epouse de la paroisse d'ancy, et qui a accouche dans cette paroisse revenant de mets pour retourner a ancy, et le vingt neuf a eté baptisé nous luy avons imposé le nom de françois, il a eu pour parain françois thyriot jeune garçon de d'ornot paroisse d'ancy, et pour mareine catherine courouve jeune fille de la paroisse d'ancy  qui ont signé avc nous  les jours mois et an que dessus.

Suivent les signatures de :

françois thiriot

Catherine Courouve

Laurent  vic. a Ste Rufine

 

Cette sacro-sainte règle du baptême s'appliquait avec rigueur; personne ne pouvait s'y soustraire. Le baptême, "en différé" ne s'administrait qu'avec l'autorisation de la hiérarchie ecclésiastique, et l'enfant devait être ondoyé, non par une matrone, mais par un prêtre. À ce sujet, rappelons-nous l'ondoiement du fils de l'Intendant de Caumartin. Nos registres paroissiaux, cette source inépuisable, nous en offrent un exemple.

        

Le 15 février 1714, l'abbé Lajeunesse reçoit

 

"la permission de monseigr levesque de Metz"  pour baptiser "demoiselle marie catherine de mathias, fille de Monsieur de mathias cy devant capitaine de cavallerie et commissaire d'artillerie au service de sa majesté catholique et de dame marguerite félicité de neyssen son épouse".

 

Le lendemain, 16 février, notre curé supplée les cérémonies du baptême en présence des parrain et marraine (A II 21).

 

A II 21 Ce jourdhuy 15eme febr (février) 1714 en vertu de la permission de Monseigr Levesque de Metz j'ay curé de moulin fait les ceremonies de bapteme dans l eglise du dit lieu en datte du 16 du présent, de demoiselle marie catherine de mathias baptizée a Betzdorf diocèse de Treves le 8eme Xbre (décembre) 1713 fille de Monsieur George de mathias cy devant capitaine de cavallerie et commissaire d'artillerie au service de sa Majesté catholique et de dame Margueritte felicite de neyssen son epouse. Pour parein Monsieur Jean baptiste benoist de Marnaul fils a Mos.r de marnault Trésorier provincial des Eveches et pour mareine dame marie catherine de neyssen epouse de Mons.r de marnault.

Suivent les signatures de :

Marneau

Marneau  nee de neyssen

Lajeunesse

 

Marguerite Félicité de Neyssen accouche, le 6 décembre 1713 à Betzdorff, diocèse de Trèves, probablement au cours d'un séjour. Comme elle ne pouvait réunir les parrain et marraine, elle demanda de surseoir au baptême de son enfant, reçut l'autorisation épiscopale et l'enfant ne fut qu'ondoyé par le curé de Betzdorff. Quant à l'abbé Lajeunesse, il attendit l'autorisation de son évêque pour pouvoir suppléer le sacrement.

Et avant de terminer, précisons que le baptême avait lieu impérativement dans une église paroissiale. Jamais dans une chapelle ni dans une église conventuelle. L' Église n'autorisait le baptême à domicile qu'en deux cas bien précis : le danger de mort et les enfants royaux. Baptiser un enfant à domicile ressortissait d'un privilège royal.

Mais revenons en ce treizième jour de juin  de l'année 1751. Depuis la veille au soir, Jeanne Brussaut se trouvait au chevet de Catherine Galien. Deux autres femmes, des voisines, s'affairaient et préparaient linge, eau, berceau. Jean Loison, la corvée d'eau terminée, se retira. Se retira !... bien grands mots !... Les matrones le chassèrent  et  lui firent comprendre qu'il avait fait son  travail, quelque neuf mois auparavant,  et qu'à présent,  Catherine n'avait plus besoin de lui. Et pouvait-on appeler travail, le plaisir qu'il avait pris à faire un enfant ? Aujourd'hui, dans leurs jambes, il ne leur était d'aucun secours.  Bien au contraire... L'enfantement, affaire purement féminine, ne le concernait nullement.  Aux femmes, la douleur ; aux hommes, la sueur. Et qui nourrirait cette bouche supplémentaire ? Le malheureux n'avait pas le cœur à l'ouvrage et ne faisait qu'entrer et sortir de la maison. Pour tuer le temps et l'angoisse, il se versait, de temps à autre, un vin de pays  dans son godet d'étain.  Les femmes se moquaient  de son manque d'ardeur au travail, le houspillaient sans cesse  et lui faisaient entendre qu'il préférait hausser le coude (l'expression "lever le coude" n'apparaît qu'au milieu du XVIIIe siècle, vers 1754), plutôt que de gagner le pain de sa famille. Et l'enfant vint au monde... Jeanne s'assure qu'il vivra  et procède à sa toilette,  ainsi qu'à celle de la mère.  Une des voisines sort  et avertit Jean  de la naissance  d'un beau garçon. 

Il abandonne,  avec précipitation,  son travail,  se lave les mains.  En pénétrant dans la pièce, où l'attendent son épouse  et la matrone,  il prend de l'eau bénite,  se signe pour conjurer le mauvais sort,  admire sa progéniture  et remercie Catherine.  À nouveau, les femmes le chassent et lui enjoignent d'aller quérir parrain et marraine  pour être de retour  avant deux heures de relevée.  Il attelle le cheval de son maître  à une charrette  et se rend à Ars.

Pendant ce temps, la voisine, qui avait annoncé la naissance de l'enfant à Jean Loison, se rend chez l'abbé Antoine et lui fait part de la venue au monde d'un nouveau paroissien. Ils conviennent de l'heure de la cérémonie : trois heures de relevée. Sur le chemin du retour, elle annonce l'événement à toutes les Moulinoises qu'elle rencontre sur le seuil de leur porte et leur commente les péripéties de l'enfantement.

Quelques minutes avant les trois heures de relevée, Jeanne Brussaut sort de la maison, portant le nouveau-né dans ses bras, bien protégé. Suivent le parrain, à  droite, et la marraine, à gauche ; le père ferme la marche. Personne, dans le village ne s'approche d'eux.

Sur le parvis de l'église, l'abbé Antoine et le régent d'école attendent le groupe et l'invitent à pénétrer dans le narthex. La cérémonie débute par ce dialogue entre l'officiant, revêtu de son surplis et de l'étole violette, et les parents spirituels :

 

"Quel enfant présentez-vous ?

Un garçon.

Est-il de cette paroisse ?

Oui.

Voulez-vous vivre et mourir dans la foi de l'Église catholique, apostolique et 

romaine ? Promettez-vous de donner tous vos soins afin que cet enfant y soit  élevé ?

Oui, moyennant la grâce de Dieu."

 

Comme les parrain et marraine ne résident pas dans notre paroisse, l'abbé Antoine les interroge sur la doctrine chrétienne et sur le catéchisme du Concile de Trente, puis il leur rappelle qu'ils doivent observer les prescriptions de l'Église et poursuit :   

     

"L'Église, mon frère et ma sœur, établissant la coutume de faire présenter les enfants au baptême par des parrains et des marraines, a voulu pourvoir à leur salut et à leur instruction. Ils naissent pécheurs; s'ils mouraient, sans le baptême, ils ne seraient pas sauvés...

... Dieu, par un effet de sa bonté, veut bien qu'ayant été coupables par le péché d'autrui, ils soient guéris par les promesses  que d'autres personnes font pour eux...

 ... Comme vous vous rendez ses cautions, vous êtes obligés de lui faire garder la parole que vous allez donner pour lui. Vous devenez ainsi son père et sa mère spirituels..."         

 "... Si l' Église  donne des parrain et marraine, c'est pour remédier à la négligence des père et mère aussi bien qu'aux cas imprévus qui les enlèvent quelques fois aux enfants dans leur plus tendre jeunesse...

 ... Vous devez vivre de telle sorte que votre filleul puisse imiter  Jésus-Christ en vous...

 ...Vous devez aussi savoir que vous allez contracter avec lui une alliance spirituelle en sorte que....."

 

Arrêtons-nous un court instant. Nous abrégeons sciemment l'exhortation du prêtre pour n'en retenir que la substance et vous demandons de prêter une attention particulière aux devoirs des parrains et des marraines, qui se résument en cinq points.  L'importance de ces devoirs est telle  que l'officiant les leur répétera une seconde fois, à la fin de la cérémonie, qu'il leur demandera d'en informer les parents et que, le jour des relevailles, il en avisera lui-même la mère :

 

".....en sorte que :

vous ne pouvez épouser l'enfant ni ses parents.

Vous veillerez  ce qu'il reçoive, à l'âge canonique, les sacrements de

confirmation et d'eucharistie.

Vous empêcherez qu'on ne le donne à une nourrice juive, infidèle ou hérétique.

Vous avertirez ses père et mère, sa nourrice - le cas échéant - de ne pas le mettre couché dans leur lit, pendant les deux premières années, de peur qu'il ne soit étouffé ; crime puni par trois années de pénitence dont un an au pain et à l'eau.

Vous ferez connaître à ses parents qu'ils aient soin de le garder de telle sorte qu'il ne lui arrive aucun accident du feu et de l'eau, jusqu'à ce qu'il soit en état d'y pourvoir lui-même....."

 

Nous ne ferons pas ici l'analyse de ces exhortations. En traitant de la compaternité, quelques pages plus haut, le premier point a été largement commenté, analysé. Quant aux quatre autres, nous les expliquerons, lors des relevailles, dans le chapitre suivant.

 

Et l'officiant poursuit

 

"... Les premières cérémonies du baptême se doivent faire sous le porche, hors l'église, ce qui nous fait voir que ce n'est que par le baptême que nous avons le droit d'entrer dans l'église..."        

 

Le narthex dans lequel l'abbé Antoine nous accueille s'apparente à un quadrilatère de section carrée de trois mètres de côté.  À l'opposé du portail d'entrée, deux piliers carrés de 0 m.80 de section entourent une porte à double battant et soutiennent le clocher.

L'abbé Antoine, avant de pénétrer dans l'église, explique aux assistants, avec force détails, le sens des exorcismes, des impositions des mains, du souffle, des différents signes de croix, du sel, des prières, de la salive sur les oreilles et sur les narines, de la robe blanche, du cierge allumé.

 

 "... Renouvelez, avec cet enfant, les promesses du baptême..."

 

La cérémonie se déroule dans un silence absolu. En cas d'indiscipline d'une ou de plusieurs personnes présentes à la cérémonie, le rituel prévoyait une menace :

 

"Si donc il y avait quelqu'un assez peu respectueux pour causer ou  rire pendant une action si sainte qui devrait les remplir d'une sainte frayeur accompagnée de respect, qu'ils sachent que, de quelque  condition qu'ils soient, je les avertirais publiquement et, s'ils persistent dans leur immodestie, je leur ferai la confusion d'interrompre un si saint ministère, jusqu'à ce qu'ils soient sortis de l'église."

 

Jeanne, l'enfant dans ses bras, se tient au milieu du groupe et fait face au prêtre. Le parrain se trouve à sa droite, un cierge allumé dans sa main, que lui a remis le régent d'école ; la marraine à sa gauche. L'abbé Antoine demande le prénom  de l'enfant, souffle sur sa face, lui impose les mains et prononce :

 

"Exi ab eo Satan....."

 

Comme des habitués, abandonnons la cérémonie et retirons-nous sur la pointe des pieds, pour ne pas attirer les foudres de notre curé. Nous empruntons la ruelle qui longe le presbytère, lui-même parallèle à l'église, et nous débouchons sur la grand'rue,  en face de la fontaine publique.  Devant la maison qui fait l'angle de la ruelle et de la grand'rue, un chien,  couché sur le pavé de la chaussée,  nous regarde passer, l'air désabusé.  À son collier, pend un billot qui entraverait sa course, s'il lui prenait l'envie de gambader. 

 

Aussi, reste-t-il couché; dans cette position, l'entrave ne le gêne nullement. Pour empêcher les chiens de poursuivre le gibier, le seigneur de Moulins exigeait que les propriétaires de chiens leur "attachassent un billot pendu au col". Le garde-chasse ou toute autre personne, abattait tous les canidés gambadant en toute liberté.

Un va-et-vient continuel de charrois et de cavalerie, venant de Metz ou s'y rendant, nous oblige à raser la façade des habitations. Contrairement à la tradition lorraine, les tas de fumiers, les piles de bois, les charrettes et les outils n'encombrent pas les "usoirs". Le village respire la propreté, conformément aux instructions édictées, lors des plaids annaux.

Seules  quelques charrettes,  et leurs chevaux attelés,  stationnent devant l'auberge à l'enseigne  "À Saint-Nicolas"  et devant  celle  à  l'enseigne  du  "Cheval Blanc".  Les voituriers, avant de reprendre leur route, boivent "une dernière potée d'eau-de-vie". Leurs voix éraillées parviennent jusqu'à nous. Nous vous inviterions avec plaisir à pénétrer dans l'une de ces auberges, mais... Encore un interdit ?... En effet, pour pénétrer dans un cabaret, il nous faut habiter à plus d'une lieue, soit environ quatre kilomètres.

Aussi, revenons à l'église où se poursuit la cérémonie, pour entendre l'abbé Antoine, après la récitation du symbole des Apôtres par les parrain et marraine, dire à l'assemblée :

 

"Si cet enfant savait ce qu'il va recevoir, ne serait-il pas tout rempli de consolation et tout transport‚ de joie ? D'esclave qu'il est, il va devenir l'enfant de Dieu ; de pécheur, juste, d'impur, sanctifié ; en un mot, il va devenir fidèle et être rempli de la grâce de Dieu. Renouvelez donc vos prières pour lui afin qu'il conserve la grâce qu'il va recevoir."

 

Jeanne enlève de bandelettes et le bonnet du nouveau-né. Le prêtre prépare l'huile sacrée. Parrain et marraine, à genoux, prient pour l'enfant. Ils se lèvent, le prennent des bras de la matrone et le tiennent au-dessus des fonts baptismaux ;

 

"Renoncez-vous à  Satan ?

J'y renonce..."

 

L'église se compose d'une nef et de deux collatéraux. Les plafonds en bois, celui de la nef en anse de panier, et ceux des collatéraux, plats, reposent sur les grandes arcades,  en plein cintre,  soutenus  par les piliers  de section  carrée  de 0 m.550, au nombre de six : trois par côté, ce qui nous donne une église à quatre travées. Les fonts baptismaux, où nous assistons à la cérémonie, se situent à main droite en entrant et occupent tout  le fond. La nef se termine par une abside, en cul de four, abritant l'autel dédié à saint Pierre et par deux absidioles, en face des collatéraux, également  en cul de four. Côté Épître, autel dédié à Notre-Dame, et côté Évangile,  à saint Sébastien. La chaire à prêcher s'appuie sur le mur du collatéral de Notre-Dame, qui longe le cimetière.

Le presbytère s'étire le long du mur du collatéral de saint Sébastien. À l'extrémité de celui-ci un quatrième autel fait opposition aux fonts baptismaux. Le confessionnal s'appuie sur ce mur, à côté de l'autel. À quatre mètres du fond de l'église, toujours de ce côté, la porte du curé donne accès au presbytère dont la porte de service donne en face.

Quant aux bancs, de cinq places, au nombre de trente dans la nef, ils débordent dans chaque collatéral. Celui de Notre-Dame, plus large, contient onze bancs de trois places. Le banc de monsieur de Fabert se situe au premier rang, Épître.

Le chœur, étant trop étroit, ne peut abriter, ni le banc de Monsieur le curé, ni le lutrin du régent d'école, qui prend place devant le banc des échevins et du curé. L'église ne peut contenir que cent soixante-dix-neuf personnes. La communauté comprenait, en 1752, deux cent cinquante-trois "communians" (adultes), et cent neuf enfants, dont cinquante-trois "en âge de raison".

L'été, les propriétaires et leur personnel, au nombre de trente-six s'intégraient à cette communauté. Le cumul des communiants, des enfants et des estivants nous donne une somme de trois cent neuf personnes, d'où un déficit de cent trente places. À cause de ce déficit, l'église paroissiale sera rénovée, en 1753, ne conservera que les murs des collatéraux et perdra ses caractéristiques romanes.

 

"Pax tecum.

  Et cum spirituo."

 

Excusez-nous de cette distraction qui nous a fait perdre le fil de la cérémonie pour n'y revenir qu'à la fin..

Et l'abbé Antoine renouvelle  aux parrain et marraine  l'exhortation  en  cinq points,  comme  au début  de la cérémonie.  Il dresse  ensuite  l'acte de baptême de Jean Nicolas, que Nicolas Camus signe  et que Catherine Loison  marque d'une croix (Voir A.II 1).

Pendant ce temps, Jeanne rhabille Jean-Nicolas et le groupe sort de l'église. En cours de route, les femmes, averties par la sonnerie des cloches, sortent de chez elles, et admirent le nouveau-né.

Arrivée à la maison, la sage-femme présente l'enfant à sa mère, qui l'embrasse,  puis le repose dans son berceau.

La soirée se termine par un repas, préparé par les voisines, auquel n'assiste pas la mère. Et notre petit monde se réjouit de l'heureuse fin de cette aventure qu'était la naissance au XVIIIe siècle.

 

CHAPITRE III

LES RELEVAILLES

 

Les Relevailles ou "Benedictio mulierum post partum" clôturent cette trilogie de la naissance dont le dernier volet marque la fin de l'intervention de la matrone, véritable maître d'œuvre de cette période dans la vie d'une femme.

Au moment de l'accouchement, la présence de la sage-femme rassurait la parturiente et lui donnait confiance. Investie par Dieu Lui-même, elle remplissait sa mission. En effet, n'avait-elle pas été élue en présence de Dieu, après une invocation au Saint-Esprit et à la Mère de Dieu ? N'avait-elle pas prêté serment devant Dieu, l'Église et la communauté paroissiale des femmes ? Si des difficultés surgissaient, Dieu le voulait ainsi et il fallait se soumettre à Sa Divine Volonté. Mais, dans ces moments pénibles, elle soutenait la mère. Elles se trouvaient ainsi  deux à prier et possédaient, de ce fait, plus de chance pour infléchir cette Volonté. C'est tout un capital de confiance, dont nous n'avons plus aucune idée, qui entourait la matrone d'une certaine auréole et qui agissait comme un effet "placebo".           

Après la naissance, elle ne quittait le foyer qu'à la suite de la présentation de l'enfant sur les fonts baptismaux. Sa présence agissait comme un paratonnerre et chassait l'esprit du Mal. Si, par malheur, l'enfant venait à mourir, elle détenait la formule et les pouvoirs qui ouvraient au nouveau-né les portes du Paradis. Et ce petit ange devenait l'intercesseur privilégié de la famille auprès de Dieu, grâce à cette femme.

En résumé, voilà son véritable rôle dans les deux premiers volets et passons, à présent, au troisième qui nous préoccupe. Intéressons-nous  à Jean Maurice qui naît, le 5 avril 1761 (A III 1)

 

A III 1 L'an mil sept cent soixante et un, le cinq d'avril esst né environ quatre heures de relevé et a été baptisé le lendemain jean maurice royer fils procreé du getime mariage d'entre jean baptiste royer mtre (maître) boulanger habitant de cette paroisse et de Marie Bourguignon sn épouse, il a eu pour parein le Sr (sieur) Maurice Bourguignon, Bourgeois de Metz, et pour maraine Delle (Demoiselle) Marguerite harand, epouse du sr (sieur) Jean Boutier, Marchand de cette paroiss qui ont signe et marque.

(Suivent les signatures de :)            M. Bourguignon

                                                        Lhuillier, curé de moulin

                                                        (et la marque de la marraine : )    +

 

Jean-Maurice naquit un dimanche, le deuxième après Pâques. Comment pouvons-nous déterminer cette précision ? Il suffit de nous reporter à la relation de la bénédiction de la grosse cloche qui précède l'acte de baptême de l'enfant Royer. (A III 2)

 

A III 2 L'an mil sept cent soixante et un le quinze de mars dimanche des Rameaux a été benie par nous curé de moulin soussigne la grosse cloche de cette paroisse, elle a eu pour parain le sr (sieur) Claude Boutier interessé dans les affaires du roy et pour maraine Delle (Demoiselle) Therese Bonnesoeur, qui lui ont donne le nom de Therese.

(Suivent les signatures de :) Plaisant Gropet

                                              Therese Bonnesoeur

                                             Parant

                                            C. Morhin                                                                                                                            

                                            François Boutier

                                            M. Boutier

                                            Boutier

                                            Lhuillier, curé de

 

En effet, l'abbé Lhuillier note que le 15 mars 1761, dimanche des Rameaux, il bénit la cloche et lui donne le nom de Thérèse. Du nom de la marraine, Thérèse Bonnesœur.

Il précise également que le parain, Claude Boutier, est "intéressé aux affaires du roy". Que cache cet "intéressé" aux affaires du roy. Consultons un dictionnaire du XVIIe siècle :

"Intéressé" : se dit absolument et par excellence des Traittants et Fermiers des Domaines du Roy."

"Traittant" : C'est un nom qu'on donne maintenant aux gens d'affaires qui prennent les Fermes du Roy et se chargent du recouvrement des deniers et impositions."

 

Nous voilà renseignés. Il ne s'agit, ni plus ni moins, que d'un percepteur de l'Ancien Régime. À l'époque qui nous intéresse, la Ferme générale représentait une armée de trente mille employés assermentés. Honnie à la fin du XVIIIe siècle, l'Assemblée constituante la dissoudra. Le Consulat calquera l'administration des impôts indirects sur la Ferme générale.

Mais penchons-nous sur ce 15 mars, dimanche des Rameaux. Si Pâques fleuries tombent le 15 mars, le jour de Pâques se fêtera le 22 mars; le dimanche de Quasimodo, ou Pâques closes, le 29 mars, et le deuxième dimanche après Pâques, le 5 avril. Nous pouvons affirmer en conséquence que Jean Maurice vint au monde le dimanche 5 avril.

 

Dans le cycle de la rédemption, le dimanche de Pâques suit celui des Rameaux. Or, ce cycle temporal est mobile et tributaire de la lunaison. Tous les ans, nous célébrons la fête de Pâques le premier dimanche après la pleine lune qui suit l'équinoxe de printemps, fixé au 21 mars à six heures du matin. Ce qui nous donne les dates extrêmes des 22 mars et 25 avril. La chrétienté fêta donc Pâques, en 1761, à une date extrême : fait assez rare et qui méritait d'être signalé.

Mais revenons à Jean-Maurice. Après son baptême, Catherine Germain, la matrone de l'époque, quitta le foyer des époux Royer, sa mission accomplie. Tous les jours, elle rendait visite à Marie et lui apportait les soins que nécessitait son état. Dès que sa santé lui permit de se lever, Marie fit quelques pas dans sa salle à manger. Habituellement, les Moulinoises de la classe laborieuse se contentaient d'une seule pièce, la chambre basse, qui leur servait de cuisine, de séjour et de chambre à coucher. Elles disposaient d'une pièce supplémentaire, la belle chambre, réservée aux grandes occasions. Aussitôt sur pieds, les accouchées restaient "cloîtrées" dans leur cuisine, vaquaient à leurs occupations habituelles et n'en sortaient que le jour des Relevailles.

Marie Bourguignon, en plus de sa cuisine, disposait d'une salle à manger et de deux chambres à coucher. Alors pourquoi ne se confine-t-elle pas, comme ses voisines, dans sa cuisine ? Pour la simple raison que cette pièce lui servait de magasin, donc un endroit public, interdit aux femmes en couches avant leurs relevailles. Elle n'en disposait que le dimanche, jour de fermeture, et ne pouvait pas vaquer à ses occupations habituelles, les jours de la semaine.

Pour nous faire une idée de notre boulangerie au XVIIIe siècle, comme à notre habitude, rendons-nous chez Jean-Baptiste Royer, maître-boulanger. De l'extérieur, la maison ne se distingue pas des autres habitations. Seul, au-dessus de la porte, un tableau figuratif nous renseigne sur la profession et le commerce du propriétaire. Et nous dirons avec La Fontaine : "L'enseigne fait la chalandise".

 

Poussons la porte. Nous ne pénétrons pas, comme dans toute maison lorraine, dans un couloir, mais directement dans le magasin. Un comptoir, situé à un mètre environ du seuil d'entrée, nous empêche d'accéder plus avant dans la cuisine qui ressemble à toutes les autres, avec sa cheminée, avec ses ustensiles, avec sa table et avec ses chaises. En plus du comptoir, une étagère où s'alignent les différentes sortes de pains et quelques fois, les tortes, faites sur commande. Trois qualités de pain s'offrent à nous : du pain blanc, du pain bis-blanc et du pain bis. La première et la deuxième de pur froment ; l'une de fine farine et l'autre de farine mêlée de son. Quant au pain bis, il se compose de seigle et de son.

Le pain de munition que l'on distribuait aux soldats pour leur nourriture, sous l'ancien régime, correspondait à notre pain bis-blanc. Jusqu'à midi, la boulangère doit nous servir du pain bis-blanc. En cas de rupture de stock, elle nous cédera du pain blanc au prix du pain bis-blanc. Sur le comptoir, une nappe de comptoir et la balance et son balancier. Cette dernière comprend la chasse, avec son anneau qui permet sa suspension et une crémaillère, le fléau en équilibre sur la chasse, surmonté d'une languette, sorte d'aiguille élevée à plomb et, aux extrémités du fléau, deux bassines de cuivre, soutenues par trois cordes. Pour peser le pain : des poids à peser. Malheureusement, Marie ne peut nous recevoir, ni nous servir, puisqu'elle tient la chambre. Aussi, retirons-nous et revenons à sa situation.

Dès qu'elle  se sentit  en état  de reprendre  ses  activités  journalières,  elle en informa  Catherine.  Contrairement  à une idée  très répandue,  la bénédiction  des relevailles n'avait pas lieu à date fixe - quarante jours  après la naissance de l'enfant - mais variait en fonction de l'état de santé de la mère et de ses activités. Elle se situait entre le neuvième et le quarante-deuxième jour après la délivrance. Les deux femmes se concertèrent et décidèrent, d'un commun accord, que Catherine ne lui rendrait plus visite et que Marie effectuerait sa première sortie, le dimanche suivant. La matrone avertit l'abbé Lhuillier que la boulangère demandait la bénédiction des relevailles, le dimanche, avant la messe paroissiale. Quand eut-elle lieu effectivement ? Nous l'ignorons. Mais, vu les circonstances, nous pouvons hasarder qu'elle se produisit à une date assez rapprochée de la naissance de Jean-Maurice.

Intéressons-nous, à présent, à cette coutume des Relevailles, aujourd'hui disparue, et qui remonte assez loin dans le temps. À l'opposé des Romains, les Hébreux attachaient une idée de souillure à l'accouchement; d'où ce rite de purification. À cette idée de purification, le christianisme ajoute une action de reconnaissance.

Mais d'un diocèse à l'autre, le rite change totalement de signification. À Toul, par exemple, les relevailles s'apparentent plus à un rite de purification qu'à celui d'action de grâces. En effet, dans toute l'étendue du diocèse, la femme relevée attend le prêtre, à  genoux dans le narthex, un cierge allumé dans une main et un pain dans l'autre. L'officiant l'asperge d'eau bénite, fait le signe de la croix sur elle et récite le psaume Domine est terra. Le psaume achevé, il reprend l'antienne Haec accipiet et, posant l'extrémité de son étole sur la tête de la femme, il la conduit auprès du balustre en récitant Ingredere in templum Dei. La femme s'agenouille, fait sa prière et rend grâce à Dieu.

Le curé entre dans le sanctuaire, demeure debout,  tourné vers elle,  et entonne le Kyrie et un Orémus. La collecte achevée, le prêtre bénit le pain qu'elle lui présente et dit, en faisant le signe de la croix : "Adjutorium nostrum..." Il asperge le pain d'eau bénite et en donne à la femme. À nouveau, il jette de l'eau bénite sur elle, doucement, en forme de croix... Puis commence l'exhortation.    

Quant au rite messin, appliqué à Moulins, il s'apparente plus à une action de grâces qu'à un acte de purification. Les instructions données par l'évêché le confirment. La position de la hiérarchie diocésaine se résumait ainsi :

"À ce jour, aucune loi d'Église n'interdit à la femme l'entrée d'une église, après l'accouchement. Comme l'enfantement ne comporte aucune faute ni souillure, la femme n'a pas à se soumettre à un rite de purification.

De même aucune loi ecclésiale ne l'oblige à se présenter à un prêtre pour recevoir la bénédiction. Cependant, considérons le fait que les épouses en couches viennent à l'église et demandent la bénédiction comme de louables habitudes pour attirer, sur elles et sur leur progéniture, les grâces divines nécessaires à leur conservation. Cette bénédiction se fera par le curé de la paroisse ou par un autre prêtre, mais avec la permission de celui-là, et dans l'église paroissiale. En aucune manière à domicile ni dans une chapelle ni dans une église de prêtres réguliers.

Le pasteur ne doit pas l'accorder aux femmes dont les enfants ont été étouffés dans leur lit ni aux femmes dont les enfants sont les produits d'une fornication ou d'un adultère. À ces dernières, au lieu de la bénédiction, il leur imposera une punition publique (celle de rester à genoux, un cierge à la main, sous le crucifix, pendant toute la durée de la messe paroissiale)"

 

L'évêché recommandait également que cette bénédiction se fît avant la messe.

 

En ce dimanche de printemps de l'année 1761, suivons Marie Bourguignon qui, seule, quitte sa maison et se rend à l'église. Un christ retenu par un clavier (chaîne) de même métal, rehausse sa robe de dauphine noire (ratine ou serge, moitié fil, moitié laine). Une ceinture, de même tissu, agrémentée d'une boucle d'argent enserre sa taille. La tête couverte d'une coiffure en toile de mousseline garnie de dentelle, elle marche dignement, sans saluer les rares passants qui la croisent. 

Elle pénètre dans l'église, se signe, se dirige vers le balustre et s'agenouille. Le régent d'école, l'aspersoir d'une main et le rituel de l'autre, sort de la sacristie, suivi de l'abbé Lhuillier, en aube, l'étole blanche croisée sur l'estomac, tenant le rituel dans sa main gauche. Les deux hommes s'agenouillent en passant devant l'autel et se dirigent vers Marie. Le curé enlève sa barrette et lit l'exhortation, contenue dans le rituel :

 

"Vous ne vous présentez point à l'Église, ma sœur, pour être  purifiée, comme si vous aviez été souillée d'avoir mis un enfant au monde. Saint Paul nous enseigne que le mariage est honorable, et le lit nuptial sans tache : et la loi de Moïse, qui défendait aux femmes d'entrer au Temple plusieurs jours après leurs couches, et qui leur ordonnait de se purifier par des sacrifices n'est plus présentement en usage. Vous venez donc à l'Église pour remercier Dieu de vous avoir conservée dans les douleurs de l'enfantement, et d'avoir donné la bénédiction à votre mariage, en vous donnant un enfant.

Quoique Dieu l'ait retiré du monde, vous ne devez pas moins  l'en remercier ; et ne lui devez-vous pas dire avec Sainte Clotilde première  Reine  de  France,  Chrétienne : "Je  vous  rends  grâce,  ô mon Dieu,  d'avoir  bien voulu  recevoir  un de mes Enfants  dans vôtre roiaume" (sic). Mais vous devez sur toutes choses, demander à Dieu sa bénédiction, afin qu'il vous fasse la grâce de vivre saintement dans le mariage, comme une fidèle servante de Jésus-Christ."

                  

Et le prêtre récite le psaume 172 Ad te levavi et procède à l'aspersion en forme de croix.          

 

L'abbé Lhuillier nous apprend, au cours de cette cérémonie, que Dieu a retiré Jean Maurice du monde. Effectivement, il précise, dans les registres paroissiaux que 

 

 "le huit davril a esté enterré le corps de jean maurice royer decedé vers minuit dernier age de deux jours..." (A III 3).

 

   A III 3 L'an mil sept cent soixante et un le huit davril a esté enterré le corps de jean maurice royer, decedé vers minuit dernier agé de deux jours, fils de royer baptiste royer Me boulanger et de marie bourguignon son epouse de cette paroisse, étaient présent a cet enterrement le dit jean baptiste royer et nicolas botte qui ont signé.

(suivent les signatures de)   J.B. Royer

                                            N. Botte

                                               Lhuillier  curé de moulin

 

À présent, les paroissiens emplissent l'église et assistent à la messe dominicale.  À la sortie,  Marie  et  Jean-Baptiste  se rendent  sur la  tombe  de  Jean-Maurice.  À la porte du cimetière,  les Moulinoises entourent Marie  et les langues vont bon train.

Demain, comme à l'accoutumée, elles retrouveront leur boulangère, derrière son comptoir, vendant son pain et commentant les derniers événements de la paroisse.           

Et s'il n'y en a pas, il se trouvera toujours un travers de l'une ou de l'autre à faire ressortir...  Abandonnons nos commères, à l'entrée du cimetière qui jouxte l'église et, comme à notre habitude, commentons l'exhortation du prêtre.

Contrairement à celui de Toul, le rite messin relève de l'action de grâces et non de la purification. Le prêtre de notre diocèse dispose de trois formulations différentes, selon que l'enfant survit, qu'il meurt après ou avant le baptême. Dans le cas de Marie Bourguignon, l'abbé Lhuillier utilise la deuxième. Nous débuterons par l'analyse des parties communes aux trois formulations, continuerons par la deuxième, puis la troisième et terminerons par la première.

 

"Vous vous présentez..... présentement en usage....."

 

Ce préambule marque l'évolution des esprits. Le haut clergé ne voulait plus qu'à l'accouchement fût lié une idée de souillure, se conformant de la sorte aux règles du  Concile de Trente dont les Pères sacralisèrent le mariage et l'érigèrent en sacrement. Si ce dernier sanctifiait l'union d'un homme et d'une femme, son fruit ne pouvait souiller l'épouse, porteuse de ce fruit. L'Église messine se démarquait ainsi de l'ancienne loi, en rejetant toute idée de purification.

 

"...Vous venez donc..... douleurs de l'enfantement ....."

 

Cette première partie ne prête à aucune équivoque : la femme relevée  devait rendre grâces à Dieu. Mais de quoi ? - "De l'avoir conservée dans les douleurs de l'enfantement". Nous y voyons cette idée de mort, attachée à la naissance. L'une ne se concevait pas sans l'autre. Et si la femme survivait à cet enfantement, elle ne le devait qu'à Dieu seul. Cycle infernal : le mariage exigeait la génération ; la génération entraînait la mort; et si Dieu vous en avait fait grâce, remerciez-Le de son infinie bonté et re-génération, jusqu'à ce que mort s'ensuive. Telle était la condition et la destinée des femmes en ce XVIIIe siècle. Le tout approuvé par les mâles de l'époque qui dirigeaient la Société.

                    

"..... et d'avoir donné ..... un enfant....."

L'Église considérait la génération comme une bénédiction divine. Il fallait donc remercier Dieu et recommencer. Ce qui confirme ce que nous avançons plus haut. Marie, en vraie chrétienne et en fidèle épouse, suivit les instructions de son pasteur; et Dieu lui accorda deux autres bénédictions dont la seconde lui fut fatale.

Quinze mois à peine écoulés, elle met au monde Jean Hubert,  le 11 juillet 1762 (A III 4).

 

A III 4 L'an mil sept cent soixante deux lonze de juillet est né environ midy et a eté baptise le meme jour jean hubert procreé du legitime mariage dentre jehan baptiste royer Me boulanger et de marie bourguignon son epouse de cette paroisse, il a eu pour parein hubert maurice et pour maraine magdelaine clement tous deux de cette paroisse qui ont signes.

(suivent les signatures de)   Maurice

                                            Madeleine Clement

                                            Lhuillier  curé de moulin et Ste Rufine

 

Le temps de l'élever et de le sevrer, l'abbé Lhuillier consigne, le 12 octobre 1764, soit vingt-sept mois plus tard. (A III 5)

 

A III 5 Le douze octobre mil sept centy soixante quatre a este inhume un enfant ne et baptise a la maison a cause de necessite et mort le meme jour fils de jean baptiste royer et de marie bourguignon son epouse de cette paroisse.

(suivent les signatures de :) J.B. Royer

                                            Botte

                                            Lhuillier  curé de moulin et ste rufine          

 

L'acte suivant (A III 6) nous apprend que :

 

A III 6 Lan mil sept cent soixante quatre le quinze octobre a ete inhumée dans le cimetiere de cette paroisse, marie bourguignon decedée le quatorze de ce mois munie des sacrements de penitence et extreme onction, agée denviron trente-quatre ans, femme de jean baptiste royer, boulanger de cette paroisse, en presence dudit royer et du Sr Louis herlory bourgeois de Metz qui ont signes.

(suivent les signatures de :) Louis Herlory

                                            J.B. Royer

                                            Sébastien Bourguignon

                                            Maurice

                                            Lhuillier  curé de moulin et ste rufine

 

Ne considérons pas le cas de Marie comme une exception, mais comme le lot de toutes ces femmes du "bon vieux temps". Enfermées dans un système binaire, seuls ces deux dénouements s'offraient à elles, dans le mariage : l'enfantement et la mort. À vrai dire, dans la majorité des cas : l'enfantement et la mort.

La description de la cuisine de Marie, nous la devons à l'inventaire de ses biens, établi par la justice de Moulins, au moment de son décès. Quant à sa tenue vestimentaire, nous adoptons celle qui nous paraît la plus appropriée à la cérémonie des relevailles et que nous tirons de sa garde-robe dont nous vous donnons le détail ci-après, en utilisant les termes de l'époque :

                               

2 chemises de femme

8 chemises (mauvaises)

12 chemises neuves toile de chanvre 

1 mouchoir de soie

2 mouchoirs de mousseline

38 pièces de coiffure de toute sorte en toile mousseline garnies de dentelle

3 grands casaquins de toile de coton, doublés  de flanelle

1 robe de dauphine

1 jupe de dauphine

1 jupe de calemonde, rayée jonquil

1 jupe de calemonde, rayée rouge et verte

1 jupe de chamoise, brodée

1 jupe de demy droguet de soie bleue

1 jupe de toile, peinte fleurs rouge, fond bleu                                                        

1 jupe d'estamette violette

1 tablier mousseline

1 tablier de toile rayé vert et rouge

1 tablier de grisette

16 tabliers de cuisine toile d'étoupe

1 christ d'or

1 clavier d'or

1 bague or

1 paire de boucles d'argent

1 bague d'argent

1 boucle de ceinture d'argent.

 

Marie, comme les autres femmes, en dehors de la chemise, ne portait pas de sous-vêtements. Dans aucune liste, nous n'en rencontrons.

 

En annexe, un lexique vous donne l'acception des mots aujourd'hui disparus (A III 7).

 

A III 7 lexique  (extrait du dictionnaire de Furetière)

 

 

Calemonde : Étoffe de laine lustrée

 

Casaquin : Manteau qu'on met par dessus son habit et qui a des manches où on   fourre ses bras.      

 

Chamois : Couleur tirant sur l'isabelle (voir isabelle).  

 

Clavier : petite chaîne (Littré).

 

Dauphine : Nom d'un petit droguet (voir droguet).

 

Droguet : Ratine ou serge moitié fil moitié laine.

Estamette : Petite étoffe de laine.

 

Isabelle : Couleur qui partpe du blanc et du jaune  –  d'un jaune clair ;

           (les jupes isabelle ont esté long-temps a la mode parce que c'est une couleur douce.)

 

Les inventaires que la justice seigneuriale de Moulins établissait, lors de la dissolution ou de la disparition d'une communauté, nous permettent de bien connaître l'environnement de nos ancêtres. Très peu de faïence; la majorité des assiettes, en étain. Pas de fourchettes, mais des cuillers.

Après cette digression, revenons à l'exhortation :

 

"Quoique Dieu l'ait retiré..... dans vôtre Roiaume....."

 

La tentation n'était-elle pas grande pour une femme, sans ressources, d'étouffer "involontairement" son enfant ? D'un miséreux, elle en faisait de suite un bienheureux... Et ce petit être, issu de sa chair, devenait ainsi son intercesseur auprès de ce Dieu terrible qui vous enlevait vos enfants...

 

"Mais vous devez ... servante de Jésus-Christ."

 

Encore un rappel au respect dû au sacrement de mariage qui impliquait de nombreux devoirs, comme nous le verrons quand nous aborderons le chapitre consacré à ce sacrement.

 

Passons maintenant à la troisième formulation : celle d'un enfant mort sans baptême :

 

"Si votre Enfant était mort sans baptême, par vôtre faute, vous devriez en faire une pénitence proportionnée ; et je vous dirais avec Tertullien, que vous êtes la cause de la perte d'une âme (souligné dans le texte). Mais s'il n'y a pas eu de vôtre faute, vous devez, en adorant les secrets de la prédestination de Dieu, lui demander qu'il vous préserve dans la suite d'un si fâcheux accident."

 

Nous ne commenterons pas ces paroles qui impliquent et la hantise de la perte d'une âme et la soumission à la volonté divine.

 

À présent, écoutons le prêtre lorsque l'enfant vivait :

 

"..... et pour lui demander la grâce de pouvoir élever l'enfant qu'il vous a donné, dans la crainte de Dieu. C'est là votre obligation ; et ainsi pour éviter tout danger, vous ne le devez point donner à nourrir à une Nourrice Juive, infidèle ou Hérétique. Le Parain et la mareine de l'Enfant ont dû vous en avertir ; et je vous le répète encore; vous êtes obligée d'en avoir tout le soin possible, et de veiller tellement à sa conservation, qu'il ne lui arrive aucun accident, surtout du feu et de l'eau. Il ne vous est pas permis de le mettre coucher dans votre lit pendant les deux premières années à cause du danger qu'il y a qu'il ne soit étouffé. La négligence dans cette occasion est un très-grand péché, et lors que le malheur arrive, c'est un Cas réservé, dans ce Diocèse, auquel l'Évêque est en droit d'imposer une pénitence publique, selon qu'on la pratique dans d'autres Diocèses ; et le Droit Canon remarque, qu'on a quelquefois ordonné pour ce crime trois années de pénitence et de jeûne, desquelles on en devoit jeûner une au pain et à l'eau."

 

Selon notre habitude, analysons les termes de cette formulation.

 

"... Et pour lui ..... crainte de Dieu....."

 

Toute mère chrétienne se devait d'élever l'enfant, conservé par la Grâce de Dieu, dans la crainte de Dieu.  Conformément au psaume 110,  Confiteor tibi :

 

"... La crainte du Seigneur est le commencement de la sagesse..."

"... C'est là votre obligation... ou Hérétique....."

 

Le prêtre lui rappelait que l'élever dans cette crainte lui incombait et que toute nourrice, autre que catholique, mettait l'âme du nourrisson en danger. Là, nous voyons que naturel et surnaturel se confondaient. L'enfant baptisé qui absorbait le lait maternel d'une nourrice juive, infidèle ou hérétique, risquait la damnation, à l'âge de raison. Cette absorption contaminait le jeune chrétien, puisque le lait provenait d'un corps non régénéré par le baptême. Eût-il été nourri par le diable en personne, l'enfant ne courait pas plus de danger qu'avec une nourrice non baptisée. Rappelons-nous Saint Augustin ... et l'origine des maux....

 

"... Le parein ..... en avertir ....."

 

Le prêtre, rappelez-vous la cérémonie du baptême, répétait cette exhortation aux parrain et marraine qui en avertissaient la mère. Il la reprenait, au cours de cette bénédiction. Cela nous donne quatre fois la même exhortation : deux fois aux parrain et marraine et deux fois à la mère. D'où l'importance primordiale que l'Église attachait à l'environnement de l'enfant.

 

"... et je vous le repete ..... du feu et de l'eau ..."

 

L'Église exigeait que la mère ne négligeât pas la santé corporelle de son enfant. Les accidents mortels, dus au feu et à l'eau (chute dans une cheminée ou dans un puits), devaient être assez fréquents pour que la hiérarchie diocésaine s'en inquiétât, avec juste raison. Et l'Église, pour l'observation de ces règles, y ajoutait  une  notion  de péché.

 

"... Il ne vous est pas permis... ne soit étouffé....."

 

L'indigence de certains couples ne leur permettait pas de coucher leur progéniture dans un berceau. Dans de telles conditions, l'enfant, dès sa naissance, partageait la couche de ses parents. Admirons la sagesse de l'Église qui interdisait le partage du lit pour la conservation du nouveau-né et pour sa santé morale. De plus, Elle entendait mettre fin à l'épidémie d'étouffements qui sévissait, à cette  époque, et dont les causes, comme nous l'indiquons plus haut, n'étaient pas toujours accidentelles. Souvent, les décisions ecclésiastiques nous paraissent absurdes, alors que si nous les placions dans leur véritable contexte, elles nous sembleraient plus logiques. Prenons l'exemple des limbes : ce lieu d'attente pour les Justes de l'Ancien Testament jusqu'à l'accomplissement du mystère de la Rédemption. Certains théologiens, que nos esprits modernes critiquent, récupérèrent cet endroit, devenu inutile, y installèrent les enfants morts sans baptême et les y laissaient errer, pendant toute l'éternité. Cette décision, apparemment absurde, n'avait d'autre but que d'éliminer l'infanticide des nouveau-nés en culpabilisant les mères en état d'illégitimité, qui se débarrassaient ainsi du fruit de leurs amours coupables.

 

"... la négligence ..... au pain et … l'eau."

 

Après l'exhortation, suit immédiatement la menace. L'infanticide par étouffement entraînait une sanction de trois années de jeûne et une pénitence publique. En pénitence publique, la femme se voyait refuser la bénédiction des relevailles, et le couple se devait de rester …à genoux, un cierge à la main, au pied du crucifix pendant toute la durée de la messe paroissiale.

Les filles et les veuves, en état d'illégitimité, ne pouvaient pas prétendre à  cette bénédiction et, comme le couple, faisaient la même pénitence publique, pour avoir procréé en dehors du mariage.  

Mais en quoi consistaient les années de jeûne ?

La première année, à se nourrir, tous les jours, uniquement au pain et à l'eau.

La deuxième et la troisième année, à observer le jeûne quadragésimal. C'est-à-dire … jeûner au pain et à l'eau, les lundis, mercredis et vendredis.

Abandonnons, sur ce jeûne quadragésimal,  le cycle de la naissance et quittons,  avec regret,  Jeanne Brussaut, notre matrone,  Marie Bourguignon, notre boulangère,  et toutes ces femmes que nous citons.

Maintenant que le nouveau-né, avec la grâce de Dieu, survit à toutes ces embûches,  suivons-le dans son enfance,  dans son adolescence,  et intéressons-nous au système éducatif.

 

2e Partie

 

L'ÉDUCATION

 

CHAPITRE IV

 

LE RÉGENT D'ÉCOLE

 

 

Dès la naissance d'un enfant,  l'Église prenait en charge son âme  qu'elle confiait à la mère jusqu'à l'âge de quatre ans. Ensuite, elle prenait le relais par une auxiliaire du clergé qui se chargeait de son éducation religieuse et de son instruction, jusqu'au jour de sa communion,  à douze ans pour les filles,  à quatorze ans pour les garçons.

Trois ans avant l'âge de raison six‚ à sept ans, cet auxiliaire prenait en charge la formation de l'enfant, principalement du garçon, pour en faire un chrétien éclairé. Pour les hommes du XVIIIe siècle, ne l'oublions pas "pratique de la religion et connaissance contribuent au bonheur des hommes."

Nous vous invitons donc à faire la connaissance de ce personnage, le deuxième de la paroisse, après le curé, véritable clef de voûte du système éducatif, avant la Révolution. Lors de l'élection de Jeanne Brussaut, lors du baptême de Jean-Nicolas Loison et lors de la bénédiction des relevailles de Marie Bourguignon, se tenait, à côté de l'officiant, le régent d'école, véritable clerc séculier, dont dépendaient l'avenir et le salut des enfants de la paroisse et dont nous allons tenter, à l'aide des documents paroissiaux et municipaux, de cerner la personnalité.

Pourquoi régent d'école et non maître d'école ? Le titre dont se servaient nos ancêtres pour saluer le régent a fini par prévaloir sur la fonction. En effet, ils abordaient le régent par un terme de salutation, approprié à l'heure du jour, suivi du titre de maître qui précédait son patronyme : "Bonjour ! maître". De nos jours, nous saluons un avocat, un notaire, d'un : "Bonjour ! maître";  un dentiste ou un médecin, d'un "Bonjour ! docteur".  Et ne nous arrive-t-il pas, dans le langage courant, de nous rendre chez le docteur, alors que nous nous rendons chez le médecin ?

Dans ce cas,  comme  dans  celui  du  régent,  le  titre  prévaut  sur  la  fonction.  Quant à cette dernière,  nous la trouvons  dans le corps enseignant  de l'ancienne université qui se composait de régents, professeurs et docteurs. Jusqu'en rhétorique, dans les "basses classes" d'un collège, l'enseignant se nommait régent; à partir de la philosophie, professeur. Et les docteurs qui enseignaient dans les "hautes classes" prenaient le titre de docteurs régents.  Le terme de régent d'école  s'appliquait également à la personne qui tenait une école de paroisse,  appelée commun‚ment "petite école""on envoye les enfants apprendre à lire et à écrire et les premiers principes de la grammaire."

Depuis quand notre paroisse  possédait-elle sa  "petite école" ?  La première mention d'un régent d'école,  nous la trouvons. ..."  (A IV 1).

 

A IV 1  Le dernier jour de febvier 1655 nous Thomas Gaudin, régent décolle et Françoise Estienne ma femme avons eux une enfant des quelle a estee baptisee le 1° mars de la présente année en leglise de ste Ruffine Jean Billaude Le Jeune de Ste Ruffine pour parain et Catherine Boucher Jeune fille à maistre Jean Boucher aussi de Ste Ruffine pour marraine. L'enfant a pour nom Catherine.

Nous pouvons donc affirmer que, depuis le milieu  du XVIIe siècle,  les petits Moulinois  fréquentaient l'école  ou avaient la possibilité  de la fréquenter. À ce sujet,  rappelons-nous la visite pastorale du 14 juin 1694,  sous l'épiscopat de Monseigneur d'Aubusson de la Feuillade.

Le visiteur déplore "que la paroisse ne dispose pas de sage-femme" et, pardonnez-nous de vous l'avoir celé "que les enfants ne fréquentent pas l'école".

Le 28 mai 1674, l'abbé Cuny Pierron baptise Françoise,  fille de Jean Gaspard "maistre d'escolle" (A IV 2). Le successeur de l'abbé Pierron, l'abbé Lajeunesse, procède au baptême de Marie Woirgar, fille du "maistre d'escolle a moulin, le 18 janvier 1695 (A IV 3).

 

A IV 2 Ce jourd'huy vingt huitième may 1679 fut baptisée par le soubssigné, curé de Moulin, Françoise Caspart fille a Jean Caspart Mre (Maître) Descolle a Moulin et de Anne sa femme.

pour parin Charles Thomas bourgeois dudit Moulin

pour maraine francoise Le Labrier.

Signatures :      Thomas   -   Francoise Le Labrier

 

A IV 3 Le 18eme Jeanvier 1695 a este baptize par moy Messire Lajeunesse Prestre et curé de moulin et Ste Ruffine Marie Woirgar fille a Anthoine Woirgar Maistre descolle a moulin et Barbe bertrant sa femme  Elle a pour parain François Billaudé et pour marain Marie Renaux qui ont signé et marqué de cet an qui ez.

Signatures : françois Billaudé

Lajeunesse  Curé de Moulin

Marque de : + Marie Renaux

 

En 1720,  Jeanne Germain,  épouse de Pierre Henselin,  maître d'école à Scy,  tient sur les fonts baptismaux,  "Nicolas,  fils de messire Nicolas Henry,  maître d'école à Moulins (A.IV 4). 

 

A IV 4 L'an 1720 le 12e avril est née et Le 13e a este baptise nicolas  fils au Sr (sieur) Nicolas Henry Mre (Maître) Descolle a moulin et de Jeanne henselin sa femme pour parein nicolas Charpentier manœuve dmt a moulin et pour mareine Jeanne germain épouse de Pierre henselin mre Decolle a Scy et ont signe

Signatures de : Lajeunesse curé de Moulin

Jeanne Germain

Marque de    :  + Nicolas Charpentier

 

En 1745,  Philippe Mouza, chantre et marguillier (donc régent d'école),  assiste l'abbé Antoine,  lors  de la  prestation  de  serment de Jeanne Brussaut. 

Et nous rencontrons,  en 1759,  "Nicolas Huguet, "chantre et régent d'école" (A IV 5).

 

A IV 5 Pierre Nicolas fils Légitime de Nicolas Huguet Chantre et Regent D'Ecole de la paroisse de Moulin et de Francoise Rolin son épouse   Né le quatre octobre mil Sept cent Cinquante Neuf, le même jour il a Eté Baptisé. Il a Eu pour Parain Le Sr (Sieur) Pierre Roscop Marchand Bouché et pour Maraine Catherine Champigneul tous les deux de Cette paroisse qui ont Signé et Marqué

signatures  de : Pierre Roscop

de : N. Huguet

de : Anthoine   curé de moulin

marque :  +  de la mareine

 

Trois ans plus tard,  l'abbé  Lhuillier  baptise  "Joseph Etienne  fils procréé  du légitime mariage d'entre Nicolas Botte, régent d'école, chantre et marguillier de cette paroisse.."  (A IV 6).

 

A IV 6 L'an Mil Sept Cent Soixante deux le quatorze Janvier est né et a été batisé aujourdhuy le Seize du meme mois, Joseph Etienne fils procréé du Légitime mariage dentre Nicolas Botte régent d'ecole, Chantre et marguillier de cette paroisse et de Jeanne Barotte son Epouse. Il a Eu pour (parrain) Jean Joseph Droüot Et pour maraine Barbe Maurice tous deux de cette paroisse qui ont signé avec le pere et nous curé de la paroisse.

signatures : N. Botte

L. Droüot

Barbe maurice

Lhuillier curé de Moulins

et Ste. ruffine"

 

Ouvrons une petite parenthèse. Nicolas Botte logeait dans une maison appartenant à Monsieur Ducollet, conseiller au parlement de Metz, et auditeur des comptes. La parenthèse fermée, que pouvons-nous en déduire ?

- Primo,  qu'il existait une  "petite école"  à Moulins,  pendant  toute  la fin du XVIIe et pendant tout le XVIIIe siècle, jusqu'à sa suppression, au cours de la période révolutionnaire. 

- Secundo,  que le régent d'école  de notre paroisse  exerçait,  en plus de sa fonction d'instituteur,  celles de chantre et de marguillier.  Fonctions conformes  à la tradition. En effet, les régents des autres paroisses, de l'importance de la nôtre, remplissaient les mêmes tâches. Et, pour confirmer nos assertions, nous vous présentons  le traité passé entre la communauté moulinoise et Dominique Bouchy,  le 28 juillet 1790 (A IV 7). Aujourd'hui,  nous appellerions ce traité un contrat. Considérons  par conséquent  cet acte  comme une convention qui liait les deux parties.  Mais avant de passer à l'analyse de ce document, rappelons la genèse de nos "petites écoles" de campagne.

A IV 7 L'an mil Sept cent quatre vingt dix le vingt huit juillet, le Procureur de la Commune, Nous, Maire, et officiers municipaux de Moulin lez Metz assemblées cedit jour, pour délibérer de leurs affaires, et notamment à l'effet de faire un traité de continuité d'exercice et fonction de Chantre, Marguillier et Maître d'école, au Sieur Dominique Bouchy, ci présent, pour trois années consécutives, qui commenceront à Noël prochain, pour finir à pareil jour. Les dites trois années, finies et révolues, suivant les clauses et conditions insérées dans les traités qui lui ont été ci-devant passés par la Communauté. Lequel s'oblige par ces présentes de continuer les dites fonctions avec la fidélité que nous avons reconnu s'être acquité jusqu'à ce jour. Lesquelles clauses et conditions sont :

 

1° De tenir l'école tous les jours de l'année; excepté les jours de fétes et Dimanche, les Veilles de féte, et les jeudis l'après-midi aussi pendant toute l'année.

2° Tenir l'église le plus propre possible et avec décence. D'y répondre toutes les messes et autres offices qui Si célébreront ou chanteront.

3° Sonner l'Angélus trois fois le jour ainsi qu'il est d'usage.

4° Blanchir les linges qui servent à ladite église. Pour rétribution  de quoi, nous Susdit

 

Maire et officiers municipaux susdits Nous nous obligeons à lui payer en deux termes égaux et ordinaires, savoir moitié à la St. Jean Baptiste et l'autre moitié à Noël de chacune année la somme de Cent Cinquante Livres sans y comprendre la rétribution de chacun des enfans qu'il instruira, divisés en quatre classes, la première qui sont les enfans commençant en l'a, b, c,  à raison de trente sols; ceux hors du petit Livre, à quarante sols;  ceux qui écrivent, à trois Livres,  et ceux, qui seront susceptibles des régles d'arithmétique, quatre Livres. Lesquelles rétributions se payeront audit Bouchy audit Jour de Noël de chacune année. Le tout délibéré en la dite assemblée le dit jour 28 juillet 1790, entendu que les dites rétributions d'écolage se payeront par les peres et meres ou autres chargés de l'éducation desdits enfans, et en cas ou les officiers municipaux reconnaîtront de la part dudit Bouchy quelques forfaitures le présent bail sera sensé résilié.

Signatures : Nous maire Albert clément

Nicolas Doué

D. Bouchy, greffier

 

L'apanage de l'instruction primaire ne revient pas à la République. Quant à la Révolution, nous lui devons, dans un premier temps, l'obligation, la gratuité de l'école primaire et la liberté de l'enseignement. Quelques années plus tard, la Convention thermidorienne  admet encore la gratuité,  mais plus l'obligation ;  et ceci,  grâce  Lakanal.  Au début du XIXe siècle,  dans toutes les provinces françaises,  le nombre des "petites écoles" de campagne avait diminué, si nous le comparons à celui de 1789. En voulant réformer l'enseignement primaire, les assemblées révolutionnaires le désorganisèrent complètement. Le terme "enseignement primaire" date de la période révolutionnaire et succède ainsi à celui de "petite école". À la veille de la Révolution, le diocèse de Metz, comme tous les autres diocèses lorrains, se classe, en matière scolaire, parmi les plus éclairés de France. La paroisse de Moulins, village qui comptait, en 1753, trois cent trente-six âmes et quatre cent quatre-vingt-quinze, en 1792, possédait une école, depuis 1655. Et rien ne nous interdit de supposer qu'elle existait avant cette date.

Nous devons la création des "petites écoles" à l'Église, et plus spécialement au Concile de Trente. C'était, ne l'oublions pas, une école chrétienne, instituée dans le but de sauver les âmes des enfants et d'en faire des chrétiens éclairés.

Le Concile de Trente  consacre  la rupture  entre l'Église  du Moyen Âge  et celle des temps modernes. L'Église tridentine durera jusqu'à Vatican II. Interrompu à plusieurs reprises,  le Concile de Trente s'ouvre  le  13 décembre  1545 et se termine  le 4 décembre 1563; soit une durée de dix-huit ans, pour vingt-cinq sessions. Dès la cinquième session, le 17 juin 1546 - six mois seulement après l'ouverture - les pères conciliaires abordent la question scolaire et adoptent le décret "De l'enseignement de l'Écriture Sainte et des arts libéraux". Nous vous donnons in extenso le texte de ce décret concernant l'enseignement populaire.

 

"Dans les églises dont les revenus annuels sont trop faibles, et où le nombre des fidèles et des membres du clergé est si petit que l'enseignement de la théologie n'y saurait avoir lieu commodément, qu'il y ait au moins un maître choisi par l'évêque, avec l'avis du chapitre, pour enseigner gratuitement la grammaire aux élèves et autres écoliers pauvres, afin qu'ils puissent passer de là, avec la volonté de Dieu, à l'étude même de l'Écriture Sainte."

 

Au cours des XVIIe et XVIIIe siècles, de nombreux mandements et ordonnances des évêques français traitent de l'enseignement populaire, marquant ainsi la préoccupation essentielle de la hiérarchie catholique qui prescrit aux curés de toutes les paroisses d'‚établir une école pour les enfants du peuple.

Certains évêques menaçaient d'interdit toute paroisse qui ne faisait pas l'effort nécessaire pour entretenir une école et son régent. Le rapport de visite du 14 juin 1694, concernant notre paroisse, démontre que les responsables diocésains surveillaient, de très près, la fréquentation scolaire. Et nous ne retiendrons, à titre d'exemple, que cette recommandation d'un synode du diocèse de Toul, qui résume parfaitement l'esprit de l'époque :

 

"Les curés doivent employer tous leurs soins afin qu'il y ait dans leur paroisse des maîtres sages, savants vertueux et appliqués. Jamais nous n'aurons d'estime et de confiance pour un curé que nous trouverons négligeant sur cette partie essentielle de son devoir."

 

Il ne fait aucun doute que,  pour l'Eglise tridentine,  l'instruction religieuse des enfants est un devoir pastoral fondamental.  Ainsi considère-t-elle les "petites écoles" comme un centre de formation de chrétiens  et les maîtres d'école comme des auxiliaires du curé.  Le régent d'école,  véritable clerc séculier,  deuxième personnage de la paroisse,  assistait aux offices religieux,  revêtu d'une soutane et d'un surplis.  Le protocole de l'encensement,  au cours des cérémonies religieuses,  respectait une hiérarchie : le curé, le régent,  le seigneur et,  en dernier lieu,  la communauté paroissiale,  avec prépondérance de l'élément masculin sur l'élément féminin.  Le régent passait avant le seigneur du lieu. Véritables centres de la propagation de la doctrine chrétienne,  ces "petites écoles" deviennent l'objet de la sollicitude de l'Église.  La IIIe République ne s'y est pas trompée  et, par les lois de 1881 et 82,  crée les écoles primaires laïques.  On y forme alors  non plus des chrétiens,  mais des citoyens.  Ces instituteurs laïcs  qui assirent la R‚publique  et formèrent des générations de bons citoyens  et de bons républicains,  ne les appelle-t-on pas les hussards noirs de la République ? Quant aux zélateurs du marxisme,  ils se recrutent, malheureusement pour nos enfants, parmi les instituteurs. Instituteurs laïcs ou marxistes ne combattent l'Église  que pour remplacer son dogme par le leur  et imposer leur propre doctrine.  Le modernisme,  dans ce cas,  n'est qu'une vieille défroque  que l'on ravaude au goût du jour.

Cette mise au point nous semblait indispensable  pour ne pas apparaître  comme un anticlérical primaire. Et, sans perdre de temps, passons à l'étude de ce personnage, aujourd'hui quelque peu oublié.  Pour ce faire, analysons le traité  passé entre la communauté moulinoise  et Dominique Bouchy, le 28 juillet 1790. 

Permettez-nous une remarque : cette convention,  qui date de la fin du siècle,  vaut pour tout le XVIIIe siècle  et le siècle précédent :

 

"L'an mil sept cent quatre vingt dix le vingt huit juillet."

 

Pour nous, il ne faisait aucun doute que cette réunion avait eu lieu un dimanche,  après les vêpres.  Vérification faite, le 28 juillet 1790 tombait bien un dimanche.  Où eut-elle lieu ? Soit à l'église paroissiale,  soit au presbytère. L'abbé Jenot, curé de Moulins, siégeait à l'Assemblée, en ce mois de juillet; et sa signature ne figure pas  au bas du trait‚.  Le vicaire de Sainte-Ruffine, l'abbé Tourelle,  assurait l'intérim ;  sa signature n'y figure pas. Par conséquent, la réunion se déroula dans l'église paroissiale ;  le presbytère étant fermé, en l'absence de l'abbé Jean-François Jenot et de Nicolas Tourelle.

À l'époque, toute réunion de la communauté se passait le dimanche, après les vêpres, à l'église, au presbytère ou au château. Proclamée par voie d'affiche, apposée au portail de l'église, le desservant l'annonçait en chaire, au moment du prône. Habituellement, le curé participait à ce genre de délibérations et transmettait le dossier du candidat au secrétariat de l'évêché. Celui-ci examinait la candidature. Après acceptation, il inscrivait le nom du postulant, suivi de certaines remarques, le cas échéant, dans le registre des approbations et en informait le curé de la paroisse, par lettre. Le processus de l'approbation se déroulait vers la fin du mois d'avril ou au début du mois de mai et se renouvelait, dans chaque communauté, tous les ans ou tous les trois ans.

Alors, pourquoi ce retard, en cette année 1790 ? L'abbé Lhuillier meurt le 13 mai 1790. L'abbé Jean François Jenot prend possession de la cure, dès le 18 du même mois, mais continue de s'occuper de Chesny, son ancienne  paroisse; en outre, il siège à l'Assemblée constituante. Tous ces facteurs - la maladie de l'ancien curé,  puis sa mort,  la nomination du nouveau desservant,  sa présence à l'Assemblée,  sa méconnaissance de Moulins  expliquent ce décalage. Au cours d'un bref séjour dans notre village - simple conjecture - il donna son accord pour le renouvellement du trait‚ de Dominique Bouchy, qui exerçait son art depuis dix-sept années, à la grande satisfaction des Moulinois. Assemblés, en ce 28 juillet 1790, ils ne procédèrent à aucun vote et renouvelèrent leur confiance au régent.

Supposons, à présent, que la communauté, au lieu de reconduire le contrat, dût se prononcer sur le choix d'un ou de plusieurs candidats. Le recrutement se faisait alors par un concours, suivi d'une élection à la "pluralité des voix".

Sysème démocratique qui permettait aux parents de choisir le meilleur régent pour l'éducation et l'instruction de leur progéniture. Lors du concours ou même dans le cas d'une candidature isolée, chaque postulant présentait un échantillon de son écriture, un certificat d'aptitude, délivré par le curé de son ancienne paroisse (A IV 8), et chantait devant l'assemblée communautaire. Ces tests passés, elle procédait ensuite à l'élection.

A IV 8 Je soussigné certifie par la présente que michel guillot maître d'école à Berg est de bonne vie et mœurs, qu'il a rempli ses fonctions avec exactitude et par la mérité d'être recommandé à  ses  supérieurs respectifs, pour obtenir une ultérieure approbation.

Fait à Berg, le 16 mars 1789

Charle Stockweiler Curé de Berg"

 

Dans le choix de leur régent, entrait un paramètre que nous ne saurions négliger : l'aspect religieux. Le régent portait le cheveu court. La hiérarchie ecclésiastique lui interdisait toute fantaisie dans le vêtement. En effet, dans un mandement, un évêque rappelle que leurs habits doivent être "modestes, sans vanités ni légèretés" et que le port de la cravate leur était interdit. Par cravate, entendons un morceau d'étoffe de qualité faisant le tour du cou, noué et flottant au dessus de l'habit. Seul autorisé, le porte-collet, ou rabat. D'un maintien "affable et humble", ils se devaient d'être "réglés en leurs conversations afin que leurs exemples confirment et ne démentent pas ce qu'ils enseignent".

Au maintien que l'on exigeait des régents,  passons aux interdits et à la discipline que leur imposait l'Église et leur fonction. Cette dernière, incompatible avec d'autres, telles que procureur-syndic, joueur de violon, cabaretier, etc.

Dominique Bouchy, en plus de son emploi,  remplissait l'office de greffier de l'assemblée municipale du village de Moulins,  et ce,  depuis le jour de la Toussaint  de l'année 1787,  jour de son élection (A IV 9).  Il cumulait  les fonctions de  greffier  de l'assemblée  municipale avec celle de greffier  de la justice seigneuriale. L'église  recommandait aux régents  de ne prendre  que  des  emplois  dignes  de  leur condition  et de ne  pas  rester  dans  l'oisiveté, "mère de tous les vices", pendant la vacance scolaire qui durait, comme nous le verrons, quelque six mois.

 

A IV 9 Ce jourdhui premier Novembre mil Sept cent quatre vingt Sept, En Vertu d'une Lettre en date du vingt-six octobre dernier, adressée au Sindic de l'assemblée municipalle du Village de Moulin lez Metz, et à la remise le premier dudit Mois à dix heures du Matin Signé Durand Procureur sindic de la Noblesse et Seche-haye Procureur Sindic du District de Metz, et y joint un Programme contenant plusieurs questions de détail, tant sur l'Agriculture, les bois et les Corvées, Sur lesquelles le District demande des réponces et des éclaircissemens, de Suite l'assemblée municipalle ayant été convoquée pour les quatre heures dudit jour premier Novembre, elle a eu lieu chez Messire de Faber Chevalier Seigneur dudit lieu, Ancien Capitaine de Cavalerie, Chevalier de l'Ordre Royal et militaire de St. Louis, Président deladite Assemblée dans laquelle il a pris Séance, le Sieur Curé de Moulin ayant été invité de Sy trouver s'en est excusé. Les membres de ladite Assemblée municipalle apres avoir pris en commun communication de ladite Lettre et programme on a délibéré pour l'élection d'un greffier, et le Choix étant tombé sur Dominique Bouchy Régent d'Ecole, il a été appelé et s'est présenté en ladite qualité et pris Séance, ensuite, a été convenu que le Procureur sindic de la municipalité serait chargé de faire des représentations le plutot possible à l'assemblée provincialle de Metz à l'effet dêtre instruit des moyens et en obtenir pour fournir aux frais de bureau deladite Assemblée Municipalle ainsi qu'aux honoraires du Greffier comme aussi il soit accordé aux membres inférieurs deladite Assemblée des dédommagemens en raison du tem souvent précieux dont ils seront obligé de faire le sacrifice au bien public leur peu d'aisance ne leur permettant pas de laisser agir le mouvement de désintéressement qui les anime, enfin de pourvoir à d'autres menues dépenses prévues ou imprévues, délibéré en outre que le Sindic de la Municipalité de Moulin d'inviter le maire de la Communauté dudit Village, Et se faire remettre par lui tout papiers et ordonnances relatives à la formation de l'assemblée municipalle dudit lieu de Moulin, comme aussi tout autre papier que ladite Assemblée peut en avoir pour répondre et donner les éclaircissemens que l'Assemblée du District de Metz veut se procurer.

L'examen des questions du programme ayant été fait, il a été dit que vû la brieveté du tem on ne pouvait répondre que sommairement et provisoirement aux articles dont la plûpart demandent des détails qu'un examen et une attention réflechie peut Seule donner une Justesse et vérité, Se réservant ladite Assemblée de s'expliquer, si le district le désire, sur lesdits Articles avec plus de connaissance, S'il n'était pas Satisfait des réponses sommaires et provisoires qu'on se propose de présenter.

Ainsi arrêté et délibéré dans ladite premiere Assemblée dont la Seconde Séance a été remise et cnvoquée au lendemain 2 Novembre à deux heures aprés-midi.

Fait au Chateau de Moulin lez Metz le premier Novembre mil Sept cent quatre vingt sept.

Signatures de : Fabert, président                           

Maurice Bertrand                                                              

Lapointe André

Marque de :   + François Gavard

Signature de : Dominique Bouchy  Greffier"

 

Les règles de vie intérieure que leur imposait le clergé ressemblaient à celles recommandées à tous les prêtres de paroisse. La journée commençait par la prière du matin, suivie d'une méditation sur leurs faiblesses particulières. Au cours de cette méditation, ils prenaient la ferme résolution de les corriger, durant la journée qui se terminait par la prière du soir et un examen de conscience. Qu'ils accomplissent ou non ces devoirs relevait de leur conscience. Astreints à une certaine pratique religieuse, ils devaient se confesser, au moins une fois par mois, à leur curé et ne laisser passer aucune fête religieuse sans recevoir la Sainte Eucharistie, après s'y être dûment préparés

Quant à la discipline, il ne pouvait pas s'absenter de la paroisse sans la permission de son supérieur immédiat,  le curé,  ni assister aux banquets de noces, ni fréquenter les cabarets, ni "avoir de commerce avec des femmes, des filles, des jeunes gens vicieux et déréglés", ni pratiquer les jeux de hasard (cartes),  la chasse, ni participer à des "danses publiques meslées des deux sexes"  (ce dernier interdit valable pour tous les paroissiens). Ils se devaient d'"être sobres dans leur boire et manger".

Grâce aux registres paroissiaux, nous savons que les régents se mariaient et avaient, en plus de leurs occupations, la charge d'une famille. L'Église leur permettait-Elle de rester célibataires ? Nous répondons par la négative... En effet, dans le "registre d'approbation de maîtres", le secrétaire de l'évêché du diocèse de Metz donne son accord pour le renouvellement du traité d'un régent, mais avec la restriction suivante : "à charge de se marier dans l'année".  Sine qua non... il perdait sa place de régent. Nous pouvons en conclure que la hiérarchie catholique admettait le célibat pour un nouveau promu, mais l'obligeait sous peine de renvoi, à se marier, dans un délai qu'elle leur imposait.

 

"... Le Pr (procureur) de la commune... "

 

Procureur-syndic ; cette fonction, nous la connaissons, puisque incompatible avec celle de régent. Mais quel rôle jouait ce personnage ? Trésorier-payeur, il percevait les impôts de la paroisse et payait ses créanciers. Il convoquait les assemblées municipales, conservait les archives, levait les impôts, la milice et les corvées. Il assurait la police du village; sauf à Moulins, puisque notre seigneurie possédait sa haute, moyenne et basse justice qui assumait les pouvoirs de police. De ce fait, il existait, dans notre paroisse, un procureur fiscal ou procureur d'office, officier de judicature et non de municipalité. Représentant les intérêts du seigneur, il exerçait le ministère public. Rôle comparable, mais à une échelle moindre, à celui de procureur du roi dans une cour souveraine de justice (parlement).

Alors, pourquoi cette incompatibilité entre l'état de procureur-syndic et celui de régent ? Nous devons classer ce dernier parmi les privilégiés. Exonéré d'impôts, il ne participait pas à la milice, n'était pas astreint aux corvées ni au logement des gens de guerre. Il ne faisait pas partie de la communauté villageoise, mais nous devons le considérer comme un salarié de celle-ci.  La précarité de son emploi ne lui permettait pas de représenter la paroisse. En effet, lié par contrat, un simple malentendu pouvait le faire renvoyer.  Et surtout, il ne tirait pas son origine du village. Tous ces détails que nous venons d'énumérer expliquent la cause de cette incompatibilité.

Attardons-nous quelque peu, avec votre permission, à ce détail : nous devons le considérer comme un salarié de la communauté.  Certains auteurs n'hésitent pas à le placer au même rang que le pâtre communal, ce domestique aux gages des paroissiens. Essayons ensemble de différencier ces deux "employés municipaux".

Le régent jouissait d'une grande considération et beaucoup de parents mettaient en lui tout leur espoir pour élever le niveau social de leurs enfants. (Pour en faire des procureurs, des échevins, des prêtres ou pour les préparer aux grandes écoles). De brillants sujets, ne l'oublions pas, sortirent de ces "petites écoles de campagne" et font honneur aux régents. Certains esprits que l'on dit "éclairés", s'opposaient à la scolarité des enfants de la campagne. Ne doit-on pas à Voltaire cette phrase célèbre : "Moi qui cultive la terre, je vous présente requête pour avoir des manœuvres et non des clercs tonsurés". Cette sentence, qui tient du paradoxe,  illustre à merveille l'efficience du système éducatif,  dispensé par les régents,  sous la houlette de l'Église.  La renommée dont bénéficiait le maître d'école, comme toute médaille, possédait son revers. Contrôlé par les familles, il restait sous la surveillance des parents. En cas de faute, la communauté le citait devant son assemblée et lui infligeait une sanction, proportionnelle à la gravité de cette faute : un blâme, une amende ou son congé, après un délai de six semaines ou de trois mois. D'où la précarité de son emploi. Mais un avantage pour la paroisse : il ne pouvait pas, en effet, s'endormir sur ses lauriers. Passible de renvoi, au même titre qu'un simple domestique, à ce niveau seul se situe le point de convergence entre la fonction de régent et celle de pâtre. Celui-ci n'existait que par celui-là. Expliquons-nous.

Beaucoup de parents, dans nos campagnes, n'envoyaient pas leurs enfants suivre les cours, dispensés par l'école, ne payaient pas l'écolage, dû au régent, sous prétexte qu'il leur fallait, avant tout, sauvegarder leurs "bestiaux". Les prêtres des paroisses rurales, eux-mêmes issus de la campagne, se trouvaient paralysés par l'argumentation de leurs ouailles et en informaient leurs supérieurs. Les parents dont les enfants ne fréquentaient pas les cours risquaient, ne l'oublions pas, une peine d'excommunication ou d'interdit.

Mais là, nous nous trouvons devant un cas de force majeure : en ces périodes de disette, il fallait bien sauvegarder les "bestiaux". Les enfants déchargeaient ainsi les parents d'une tâche absorbante. Mais l'Église n'admettait plus l'image bucolique de Jeanne, la Lorraine, priant et filant, tout en gardant ses brebis. Elle exigeait que chaque paroisse, sous peine d'interdit, embauchât un pâtre rémunéré par la communauté, et que les parents, déchargés de ce souci, envoyassent leurs enfants dans les centres de formation de chrétiens qu'étaient les petites écoles. Suprême sagesse...

L'Église sauvegardait ainsi les "bestiaux" et les âmes de ses ouailles. Autre avantage : certains habitants, notre curé, par exemple, possédaient leur vache, qu'entretenait et menait paître le vacher, améliorant ainsi leurs revenus. Nous citons notre desservant parce que sa vache contrevient aux règlements de police relatifs à la divagation des animaux.

Un jour, en effet, en revenant de la pâture, le pâtre  paroissial laisse s'échapper la  "Vache de monsieur le curé". Ne nous cachons pas les inconvénients ou plutôt l'inconvénient majeur d'un tel système. Au cours des plaids annaux, le seigneur de Moulins, monsieur de Fabert, fixait le contingent du cheptel villageois, dévolu à chaque paroissien, eu égard à sa fonction; ce qui donnait :

 

                                 - le laboureur,   six bêtes à cornes et vingt brebis ;

                                 - le vigneron,    deux bˆtes à cornes et vingt brebis ;

                                 - le manœuvre,  une bête à cornes et six brebis

 

Chaque habitant devait respecter son quota d'animaux.  En cas d'infraction,  la justice seigneuriale confisquait,  sans autre forme de procès,  le surplus.  Signalons enfin  que notre justice n'autorisait pas l'élevage des oies et des chèvres sur l'ensemble de sa circonscription.

Notre paroisse possédait donc son pâtre ainsi que son taureau. Pour les personnes que ce personnage et cette "bête à cornes" intéresseraient, nous les invitons à se reporter au traité passé entre  la communauté villageoise et François Thomas Marchal (A IV 10)  et aux délibérations  du conseil de la commune,  au sujet du taureau.  (A IV 11 à A IV 13). La présence  du  pâtre  impliquait  une obligation scolaire pour les petits moulinois. Mais pourquoi cette obligation scolaire ? Revenons au Concile de Trente...

 

A IV 10 L'an mil Sept cent quatre Vingt onze, le Vingt Neuf Octobre, Nous Maire et Officiers Municipaux de Moulin lez Metz assemblés à l'effet de procéder à l'engagement d'un nouveau patre, pour remplacer Jean-Baptiste Thomy, lequel ayant fait les fonction de Patre a remercié la Commune et a déclaré discontinuer à garder le troupeau de Moulin à Noël prochain. En conséquence pour le remplacer dans ces memes fonctions, c'est présenté françois Thomas Marchal, ci devant Manœuvre à Ars sur Mozelle, lequel a déclaré Servir en qualité de patre à commencer audit Noël prochain pour finir à pareil jour, sous les clauses et conditions suivantes. Savoir que les Vaches et bettes à cornes qui seront à Sa charge, lui seront payées de quinzaine à quinzaine deux Sols par tête, les porcs un Sol. Et pour les Brebis Six Deniers, aussi par quinzaine. Lequel dit françois Marchal S'oblige par les présentes de passer et repasser les bestiaux qui lui seront confiés au passage de la Rivierre de Mozelle, à l'exception des Brebis, lesquelles seront à la charge des propriétaires, ladite Municipalité S'oblige de délivrer audit Marchal annuellement la somme de trente Livres payables à deux termes égaux, moitié à la St. Jean Baptiste et l'autre moitié à Noël suivant de chacune année tant qu'il Sera en ladite Communauté pour Sa fonction ci-dessus Signalée. Entendant les parties réciproquement que les génisses qui ne Seront pas Susceptibles d'avoir des Veaux ne payeront qu'un Sol par tête et jusqu'au moment qu'elles auront prises le Mâle, et les Agneaux, franco jusqu'au jour de St. Jean Baptiste. Lequel dit Marchal sera Chargé de représenter personnellement les bestiaux qui lui auront été confiés, et de répondre en Son pur et privé Nom des dommages que lesdits bestiaux pourroient causer par Sa Négligence, et d'en payer les amendes par eux encourus, et de payer bon prix de ceux qui pourroient être perdus ou égarés au propriétaire qui les réclameront sur leur Simple déclaration ou à dire d'experts nommés amiablement entre les parties Sinon d'office. A quoi les parties ont réciproquement convenu et ont Soumis leurs biens Meubles et immeubles aprésents et à venir.

Fait et arreté en ladite assemblée, Ledit jour, 29 octobre 1791.

Signatures : .........   maire

françois thomas marchal

albert clément                                                         

Nicolas Doué                                                   

D. Bouchy   greffier"

 

A IV 11  L'an mil sept cent quatre vingt onze, le huit Septembre, Nous Maire et Officiers Municipaux de Moulin lez Metz, tous les membes du Conseil de la Commune absens quoique Suffisamment invités en la manière ordinaire par Notre Sergent à l'effet de prendre les mesures et moyens Nécessaires pour pourvoir au rétablissement du taureau du troupeau de cette communauté qui avait été estropié. Sur la fin du Moi d'Août dernier, il a été arrêté à "l'absence" dudit Conseil que l'on employerait tous les médicamens nécessaires pôur le rétablir s'il était possible.

Fait et délivré en l'assemblée de ce jour ci dessusdit.

signé :......... Maire

Nicolas Doué

Albert Clément

Dominique Bouchy   Greffier."

 

A IV 12 L'an mil sept cent quatre vingt onze, le Neuf Octobre, Nous Maire et Officiers Municipaux de Moulin lez Metz assemblés en l'absence de tous les membres du Conseil de la Commune, quoique Suffisamment invités en la manière ordinaire par Notre Sergent à l'effet de faire la vente du taureau dont est question en l'arrété ci dessus après avoair fait reconno tre l'état ou étoit ledit taureau à l'Epoque du Neuf Octobre Susdit, il a été reconnu et prouvé, qu'il étoit en péril, et qu'il étoit indispensable d'en faire la vente pour en tirer partie et employer le prix qui en proviendroit pour en remplacer un autre et y employer telle somme qu'il Sera nécessaire pour y parvenir et ce au meilleur prix........"

(signatures)

 

A IV 13 L'an mil Sept cent quatre vingt onze, le dix-Neuf Octobre, Nous Maire et Officiers Municipaux de Moulin lez Metz, assemblés à l'Effet de faire l'acquisition d'un taureau, en remplacement de celui dont est question d'autre part, Dont le prix de la Vente Se seroit porté à la Somme de Cinquante Livres en assignat. Pour faire ladite acquisition d'un Nouveau, Nous Susdit, Nous Nous Sommes transportés à la Cense de Longeau, chez le sieur Jacques Léonnard, lequel Nous en auroit Montré un de Son troupeau, qui Nous a parü convenir et dont le prix auroit été fixé aprés beaucoup marchandé à la somme de Soixante quinze Livres douze Sols, lesdits douze Sols ont Servi de tringuelt; laquelle Somme a été de Suite délivrée à l'instant audit Leonnard. Lequel taureau auroit été conduit par Nous au troupeau dudit Moulin et mis en mains d'Alexandre Sponcet qui S'en est charger pour le Nourrir et héberger.

Fait audit Moulin ledit jour 19 8bre (octobre) 1791

signatures : ........... maire

Albert clément

Nicolas Doué

D. Bouchy, greffier

 

Pour les pères conciliaires,  il ne faisait aucun doute que la rapidité, avec laquelle s'était propagée la Réforme, trouvait son origine dans l'ignorance crasse du peuple chrétien.

 

"Eduquons-le, instruisons-le, éclairons-le, et  nous le  mettrons  à même  d'écarter  les tromperies qui l'assaillent de toutes parts" .

 

Alain Bourdoise (1584-1655), dont on connaît le zèle pastoral, en matière d'instruction,  n'hésitait pas à dire :

 

"Si saint Paul revenait sur terre, il prendrait la condition de maître d'école"

 

Monseigneur Claude de Saint-Simon, quatre-vingt-douzième évêque de Metz,  de 1733 à 1761,  dans ses mandements qu'il date de Frescaty,  paroisse de Moulins,  plaçait comme devoirs de la sollicitude pastorale,  en premier lieu le culte divin et,  en second,  l'instruction de la jeunesse. Véritables anges gardiens physiques, les régents leur apprenaient à lire, à écrire,  à chanter les louanges de Dieu. En leur enseignant les "talents de la lecture et de l'écriture", ils procuraient à ces enfants du peuple des avantages temporels, non négligeables. Ils les préparaient, comme nous le décrivons ci-dessus, à des tâches plus nobles. Ces jeunes, instruits par l'Église, Lui demeuraient fidèles et constituaient les assises inébranlables de la Société catholique.

Et les aspirations de la communauté française, en cette fin du XVIIIe siècle ? Saisie d'une immense curiosité, optimiste, elle croit au dogme nouveau : le progrs par la connaissance. Un consensus s'établit entre le clergé et le tiers-état ; l'obligation pour l'un de recevoir l'instruction et l'éducation que se charge de dispenser l'autre.

 

"Nous, Maire et officiers municipaux de Moulin lez Metz..."

 

Ce document date de fin juillet 1790. Or, une année auparavant, dans la folle nuit du 4 au 5 août 1789, l'Assemblée nationale dont faisait partie le curé de Moulins abolit les privilèges. Cette abolition ne marque pas le renoncement d'une caste à ses prérogatives, mais une distribution de largesses, répandues par l'une des castes privilégiées avec les richesses de l'autre, et vice versa. Cette boutade que Jules Michelet attribue au duc du Châtelet résume … merveille la situation de cette nuit délirante qui marqua la fin de l'ancien régime :

 

"L'évêque nous ôte la chasse ; je vais lui ôter ses dîmes."

 

L'Assemblée mit plusieurs jours pour transformer en arrêts les décisions prises au cours de cette nuit mémorable. Et nous les connaissons sous le nom de "Décrets des 4, 6, 7, 8 et 11 août 1789". Le roi Louis XVI, dans sa valse-hésitation qui lui était coutumière, ne les promulgua pas, mais autorisa leur publication, le 21 septembre. Cependant, pour être effectifs, ces décrets devaient être enregistrés par les Parlements. Ceux-ci, hostiles à l'Assemblée, se trouvaient en vacance, jusqu'à la Toussaint. Le 3 novembre 1789, l'Assemblée Constituante les mit en congé définitif, avant de les supprimer, le 24 mars 1790. Les réactions des Parlements ne se firent pas attendre. La plus violente vint de celui de Metz, protégé par le marquis de Bouillé. Il enregistra la délibération, mais argua que le roi ne jouissait pas de toute sa liberté. Malgré cette résistance des Parlements, la société française se trouvait en pleine mutation, et les effets s'en font sentir dans notre assemblée municipale.

Mais revenons à ces fameux décrets et plus précisément à l'article 7 :

 

"La vénalité  des offices de judicature  et de  municipalité  est supprimée  dès cet instant..."

 

Avant ces décrets, les officiers de judicature et de municipalité de notre paroisse, devaient leurs charges à la vénalité, tandis que ceux qui renouvellent le traité de Dominique Bouchy, représentent les officiers de municipalité, nouveau style, conformément aux décrets d'août 1789; donc élus au scrutin, majoritaire.

 

"... … l'effet de faire un trait‚ de continuité d'exercice..."

 

Habituellement, les contrats entre communautés et régents se signaient ou se renouvelaient à la Saint-Georges (23 avril) et prenaient fin, l'année suivante, à la même époque. L'école débutait à la Saint-Rémi (1er octobre) ou à la Toussaint et finissait à Pâques (22 mars au 25 avril) ou à la Saint-Georges. Cette flexibilité permettait aux communautés paroissiales d'organiser la vacance scolaire, en fonction des travaux saisonniers. Dans une paroisse viticole, comme la nôtre, nous voyons mal l'école débuter le 1er octobre, alors que les vendanges ne sont pas terminées, voire commencées.

Pour en revenir au traité, les nouveaux responsables de la municipalité se mettaient en place et, une fois en place, établissaient un contrat, en bonne et due forme, entre Dominique Bouchy et la communauté ; mais un contrat de continuité puisqu'il stipule :

 

"... suivant les clauses et conditions insérées dans les traités qui lui ont été ci-devant passés par la communauté...", et précise "...de continuer la dite fonction avec la fidélité que nous avons reconnu s'être acquitté jusqu'à ce jour..."

 

Notre régent se trouvait donc à Moulins depuis plusieurs années ; depuis l'année scolaire 1770-71, comme nous le démontrons dans un chapitre suivant. Il devait donner entière satisfaction : en effet, la communauté lui renouvelle son contrat "... pour trois années consécutives...". Chose étonnante, qui dénote la confiance entre les parties, le traité débute et se termine en pleine année scolaire : "..... qui commenceront à Noël prochain pour finir à pareil jour....". Qu'en ressort-il de ce contrat ? Dominique Bouchy se plaisait à Moulins et les Moulinois reconnaissaient ses compétences.

 

"... et fonctions de chantre, Marguillier et Maître d'école..."

 

 Tous les régents des villages mosellans et lorrains cumulaient ces trois fonctions. Dominique Bouchy, en plus de celles-ci, exerçait les charges de greffier de la communauté et de greffier de la justice seigneuriale. Mais depuis la suppression des justices seigneuriales (article 4 des décrets du mois d'août 1789 : "Toutes les justices seigneuriales sont supprimées sans aucune indemnité..." , il perd son statut de greffier de justice; ses revenus en subissent la répercussion, par voie de conséquence.

Il respectait, nous le voyons, les recommandations de la hiérarchie ecclésiastique, en ne prenant que des fonctions dignes de son rang. Ces différents emplois nous donnent une idée de l'importance de ce personnage dans la société du XVIIIe siècle. Présent dans toutes les manifestations religieuses, il éduquait et instruisait les enfants, il assistait aux délibérations de la communauté et en dressait les comptes-rendus, il connaissait toutes les affaires judiciaires...

Mais revenons à la fonction de chantre. Avant de passer un trait‚ avec un candidat, inconnu dans la paroisse, la communauté, du moins l'assemblée qui la représentait, exigeait qu'il chantât devant elle. Dans les critères du choix, l'organe vocal prenait une importance non négligeable. Mais pourquoi cette importance ?

Pour le clergé, le chant revêtait un caractère sacré et rehaussait la solennité d'une cérémonie religieuse. Pour la communauté paroissiale, privée de spectacle, les offices dominicaux chantés - mais bien chantés - tenaient lieu de divertissement.  En effet, l'Église, au XVIIe siècle, interdisait toute distraction commune entre les deux sexes. Entraient dans cet interdit, les danses publiques "meslées des deux sexes", les "crègnes", ou veillées nocturnes "où les garçons et les filles s'assemblent", la publication des "valentines" ou "fassenottes". Dans un mandement du 4 août 1730, Monseigneur du Cambout, duc de Coislin, rappelle que l'Église interdit ce genre de distractions. La non-observation de ces règles pouvait entraîner une pénitence publique ou la privation des sacrements. Comme tout scandale (faute publique) occasionnait une réparation publique mieux valait éviter la mise au pilori. Que restait-il comme divertissements aux habitants des paroisses rurales ? la messe dominicale et les vêpres. Aussi exigeaient-ils qu'elles fussent bien chantées et toute la paroisse, pour se "défouler" participait à ce chant.

Pendant les offices, le régent se tenait dans le chœur, au lutrin, et ce, depuis 1754, date de la restauration de l'église. Auparavant, il se tenait entre le balustre et le banc de monsieur le cœur‚ et des échevins, dans la nef.

 

Définissons le lutrin :

 

"sorte de pupitre élevé, souvent supporté par les ailes déployées d'un aigle de cuivre ou de bois, qui recevait les livres liturgiques".

 

Celui de Moulins correspondait-il à cette définition ? Consultons la liste des objets du culte, inventoriés, pendant la Révolution, par l'agent national, par le maire, par un officier municipal et par le greffier et que lisons-nous : "En fer, un pied d'estal garni de cuivre jaune".

Depuis le lutrin, le régent réglait les dialogues des paroissiens avec le prêtre, au cours des messes basses. Lors des messes dominicales ou solennelles, il chantait l'introït, le graduel et il dirigeait les fidèles en alternant le chœur des hommes et celui des femmes, quand  ils chantaient le Kyrie, le Gloria, le Credo, le Sanctus et l'Agnus Dei. Il terminait l'office en entonnant le "Domine, salvum fac regem nostrum..." et entraînait l'ensemble de la paroisse, officiant, hommes et femmes, qui, d'une seule voix, demandaient à Dieu de protéger le roi. Au cours des vêpres, la communauté paroissiale psalmodiait en alternance et le régent veillait à ce qu'elle respectât, à chaque verset, la médiane. La fonction de chantre exigeait, pour ce grand-maître des cérémonies, en plus d'une belle voix, une connaissance musicale, assez approfondie. Et cette connaissance, il la transmettait aux enfants ainsi qu'aux adultes. Il formait les éléments moteurs qui entraînaient l'ensemble de la paroisse. Une fois par semaine, ces personnes, hommes et femmes, se réunissaient chez lui ou dans la salle de classe, le soir, et il leur faisait répéter les chants liturgiques du dimanche suivant. La contribution de ces adultes se réduisait à l'huile pour l'éclairage et à quelques bûches pour le chauffage. Quant aux enfants, il leur enseignait le plain-chant, pendant une demi-heure, le matin, et pendant le même laps de temps, le soir, au cours de l'année scolaire. Cette demi-heure se plaçait à la fin des cours. Il suivait avec intérêt les élèves les plus doués et les invitait à chanter, le dimanche, en ses lieu et place, au lutrin. Les parents tiraient une légitime fierté de voir et d'entendre leur progéniture exécuter un solo devant la communauté paroissiale. Au cours des cérémonies religieuses, il notait les fautes commises par les enfants et les reprenait à l'école en demandant, par exemple, de ralentir à ceux qui se précipitaient et de se presser à ceux qui traînaient. Bref ! il exigeait que toutes les voix s'accordassent entre elles pour n'en faire qu'une seule.

Il dirigeait également les enfants de chœur et les préparait à bien servir la sainte messe. Mais cette responsabilité incombait au marguillier. Aussi, la traiterons-nous avec cette fonction ainsi que la rétribution allouée au chantre. Et sans plus attendre, abordons la charge de marguillier en commençant par sa définition :

 

"Laïque, chargé de l'administration des revenus d'une fabrique, il réglait les tarifs des bancs d'église, des inhumations, nommait le chantre et le bedeau, avait la garde, avec le curé, des clés et des ornements d'église."         

 

Une remarque s'impose : cette définition s'applique  à une charge de marguillier  dans une paroisse urbaine. Dans les petites paroisses,  comme la nôtre, existait-il un bedeau ? Nous répondons par la négative. Dans les registres paroissiaux,  nous ne rencontrons aucune mention d'une personne décédée  ayant exercé  cette fonction  ni celle d'un enfant dont le père aurait été bedeau. À Moulins, comme ailleurs,  le marguillier  ne nommait pas le chantre  puisqu'il cumulait  ces deux offices  avec celui de régent. À Metz, pour les treize paroisses de la ville, il existait, depuis 1629, une "confrairie des Chantres-marguilliers".

Monseigneur  Martin  Meurisse,  évêque  de Madaure  et  suffragant  de  l'évêque  de  Metz, - monseigneur Henri de Bourbon, marquis de Verneuil, fils naturel de Henri IV et de sa maîtresse, Catherine Henriette de Balzac d'Entragues, marquise de Verneuil - approuva cette "confrairie" le 12 juin 1629.

Réglait-il le tarif des bancs d'église. Nouvelle négation. En effet, le curé et les fabriciens seuls, déterminèrent, en 1765, le prix et l'emplacement du banc de la famille de Fabert
(A IV14). Dans un autre document, daté de 1771, le curé ne mentionne pas l'intervention du régent dans la détermination du prix d'un banc, destiné  au sieur François Boutiez.

A IV 14 Ce jourdhuy quatre août mil sept cent soixante cinq, Nous prestre, Curé de moulin et les échevins fabriciens dudit Lieu, sur la représentation a nous faite par Monsieur Abraham, Alexandre, François, Maximin de Fabert, Chevalier Seigneur de Moulin Capitaine de Cavalerie au régiment du Colonel général en france, que venant passer avec sa famille  et sa maison une grande partie de lannée a sa Terre de Moulin, Il doit avoir Dans Léglise dudit Lieu un ban convenable a son Etat et a son rang; qua la vérité il a place dans le ban que défunt Monsieur son pere a etabli dans  le chœur du coté de Levangile, mais que le ban est insuffisant pour Luy, madame son Epouse et sa famille, sans quil soit possible de donner a la droite plus d'Etendue a cause de la petitesse du chœur; que les Bans de Léglise etants tous Communs, il nous prioit et nous demandoit de Luy assigner quant aprésent Le premier Ban dans la nef vis avis Lautel de St Sebastien, lequel nétant assigné ny allegué par personne, devoit Luy etre Concedé dautant plus aisément qu'il auroit le plaisir de ne deplacer personne; Cest pourquoy nous Susdits, Curé et Echevins fabriciens susdits ayant Egard a la Justice des representations de mondit Seigneur de Fabert, aux bienfaits dont notre Eglise est redevable a Messieurs Fabert ancêtres, ainsy que son rang et ses qualités, nous Lui avons assigné et assignons pour Luy sa vie naturelle durant, madame son Epouse et sa famille, Le premier Ban dans La nef vis avis Lautel de St. Sebastien, sans que personne autre puisse y prendre place sans son agrement et sa permission. La présente concession ne pouvant dailleurs prejudicier au droit que Mondit Seigneur de Fabert a dans le Ban du Chœur, ny aux autres droits honorifiques qui Luy sont et pourront etre dùbs.

En reconnaissance de quoi mondit seigneur abraham alexandre françois maximin de fabert a fait don et présent a la fabrique de moulin entre les mains du Sr. prestre  Dubuisson Echevin  En tout de SIX FRANCS.

Fait au jour et au Cy dessus dits Et avons signés avec Mondit seigneur de Fabert.

(suivent six signatures rayées : xxxxxxxxxxxx

 

La charge de marguillier impliquait l'administration des revenus d'une fabrique et la fixation des tarifs des offices religieux. Sous l'ancien Régime, les revenus d'un curé se composaient de deux parties : l'une fixe et l'autre variable. La partie fixe, versée par les décimateurs, représentait le bénéfice attaché à l'église et revenait au desservant. Quant à la partie variable, appelé  casuel, elle se répartissait entre la cure, la fabrique, le marguillier, le chantre, etc. Pour ses fonctions de chantre et de marguillier, le régent percevait environ le tiers du casuel, tributaire du nombre d'offices religieux soumis à paiement.

En 1789, l'Assemblée nationale supprime le casuel, conformément aux décrets du mois d'août, article 8 :

 

"Les droits casuels des curés de campagne sont supprimés et cesseront d'être payés aussitôt..." 

 

Dans le traité, passé entre notre municipalité et Dominique Bouchy, les deux parties tiennent compte de cette suppression, puisque le trait‚ stipule :

 

"... Pour rétribution  de  quoi  (des trois fonctions) nous susdit  maire, et officiers  municipaux  susdits,  nous nous obligeons  à lui payer  en deux termes égaux  et ordinaires,  savoir  moitié   à  la St Jean Baptiste  et l'autre moitié à Noël de chacune année  la somme  de  cent cinquante livres..."

 

À présent, énumérons les devoirs et les tâches qui incombaient à un marguillier de paroisse rurale ; et pour ce faire, référons-nous au traité :

 

".....

  1. Tenir l'église le plus propre possible  et avec décence,  d'y répondre toutes les messes  et autres offices  qui s'y célébreront et chanteront.
  2. Sonner l'Angélus trois fois le jour ainsi qu'il est d'usage.
  3. Blanchir les linges qui servent à ladite église..."

 

Voilà ce que la communauté exigeait du régent,  en tant que chantre-marguillier. En bref, l'obligation se résumait en trois points :

 

- Service divin,  

- netteté de l'église,

- sonnerie

que nous allons développer.

Nous ne nous étendrons pas sur le chant,  puisque  nous connaissons ses obligations dans cette discipline.  Mais revenons aux enfants de chœur.  En règle générale,  leur nombre s'‚levait … quatre.  Nous relevons,  en effet,  dans l'inventaire des biens du culte : "à quatre petites aubes  avec leur soutane rouge  et leur ceinture..."  Pour pouvoir  disposer  de quatre titulaires,  le régent formait  huit à douze enfants  à servir la messe  et les différents offices religieux.  Il leur apprenait à bien faire,  et en temps voulu, génuflexions et inclinations.
Les paroissiens voulaient qu'il leur offrît un beau spectacle.  Deux sens y participaient : l'ouie,  par la beauté des chants,  et la vue,  par les lumières,  par la blancheur du linge,  par les couleurs chatoyantes  des ornements sacerdotaux  ainsi que par l'évolution des enfants de chœur et du prêtre.

Quant aux enfants qui assistaient aux offices,  il en avait l'entière responsabilité.  Il les rangeait avec ordre, les surveillait et les empêchait de rire, de parler, de se frapper ou de se bousculer. Et ceci,  tous les jours,  le matin  (prière du matin et messe);  le soir (prière du soir). Le dimanche, en plus de la messe paroissiale, les enfants suivaient les vêpres et la catéchisme. Il faisait l'appel et notait leurs absences.

Au cours des offices divins ou lors de l'administration des sacrements, le régent portait une soutane noire,  un surplis et se coiffait d'un bonnet carré. Auparavant, il préparait le nécessaire à leur célébration : le pain, le vin, l'eau, le feu, l'encens, le luminaire, les cierges,  les livres, les ornements, selon la couleur du jour. Tous les matins, il allumait la lampe devant le Saint-Sacrement.

Il conduisait,  et non le curé,  les prières communes : celles du matin et du soir.  Et, en cas d'absence du desservant,  il appelait un des curés du voisinage  pour l'administration  des sacrements.

 

Netteté de l'église

 

Chaque samedi, après l'école, le régent balayait l'église ou la lavait, le cas échéant. Il époussetait les autels, le confessionnal, les tableaux, les statues, etc. Il récurait les bassins et les burettes. Sans oublier la sacristie. Il ratissait les allées du cimetière et arrachait les mauvaises herbes. Dans cette tâche, les enfants lui prêtaient leur aide, participant ainsi à la propreté de leur église. Le dimanche, la communauté pénétrait dans un lieu de culte propre et en tirait une certaine fierté.

Le marguillier avait la garde du cimetière et de l'église. Détenteur des clés, avec le curé, il en assurait l'ouverture et la fermeture aux heures convenues. Aucun animal ne devait profaner ces lieux saints, placés sous sa protection.

Il entretenait les linges d'autel et les amidonnait ainsi que les aubes et les surplis. Cette tâche devait être du ressort de son épouse. En 1792, Dominique Bouchy réclama une augmentation de son traitement de marguillier :

 

"... Vu aussi l'augmentation du savon et amidon que le dit Bouchy est obligé de fournir pour le blanchissage des linges d'église auquel il est attenu de faire, qu'il y a nombre d'années que cette augmentation exorbitante a lieu, et qu'il n'a pas encore réclamée..." (A IV 15)

A IV 15 L'an mil Sept cent quatre Vingt douze, le dix Sept Juin le Conseil General de la Commune de Moulins, assemblé au lieu ordinaire de ses séances pour délibérer de leurs affaires Communales, et notamment au Sujet d'une augmentation de traitement a faire a Dominique Bouchy tant en qualité de Marguillier que de Secretaire Greffier de ce lieu.

Vu la perte qu'il a essuié tant sur les assignats a lui que sur ceux qu'il pourra recevoir du terme Echu a Noël dernier et celui qui Echéera a la Saint Jean prochaine.

La matiere mise en délibération, le Procureur de la Commune ouï, il a été arreté, que ledit Bouchy en qualités de Marguillier, lui sera délivré par la Municipalité ou par le Trésorier de ce lieu une somme de ....................................................................... et en qualité de Secrétaire greffier  celle  de ............................................................

pour lui tenir lieu du traitement a lui accordé dans les années précédentes, et Sans préjudice à l'augmentation, que ledit Bouchy est endroit de réclamer pour les Ecolages des Enfans a lui confiés,  Savoir pour ceux de la Classe des Ecrivains la somme de ....................................; ceux de la seconde qui sont ceux hors de l'a b c celle de ................................................

Enfin pour les commençans celle de  ..................................................

par chacun des dits enfans le tout a Compter de Noël dernier jusqu'a la fin  de la perte desdits assignats.

Vu aussi l'augmentation du savon et amidon que ledit Bouchy est obligé de fournir pour le Blanchissage des linges d'eglise auquel il est attenu de faire, qu'il y a Nombre d'années que cette augmentation exhorbitante a lieu, et qu'il n'a pas encore réclamé.

Vu encore qu'environ la moitié des habitans de ce lieu ne lui payent point le port d'eau bénite, partie par mépris de la Religion, et partie pour N'avoir point de Monnaie pour cette retribution, ce qui lui cause une diminution d'émoluments.

La délibération ci dessus trouvée et raiée en cette forme a la seance du Conseil du district du 4 nivôse Lan deux de la Republique une et indivisible  (1)

signé : Gobert secrét

 

(1) L'original de ce document est rayé de deux traits verticaux.

 

Il tenait l'inventaire de tous les objets, meubles et linges de la paroisse et soumettait à la fabrique l'achat d'un article usé qu'il fallait renouveler.

 

Sonnerie

 

Au XVIIIe siècle, l'activité villageoise s'adaptait au rythme des saisons et la cloche cadençait la vie journalière. Avant sa mise en service, l'archiprêtre la bénissait au cours d'une cérémonie. Tel un être humain, elle entrait au service de Dieu, après avoir reçu la caution de ses parrain et marraine dont elle portait le nom. Aussi ce caractère sacré lui conférait-elle une certaine puissance magique :

 

"L'airain sacré  (Raphaël de Westphalen) conjure la tempête et l'orage, détourne la grêle et met en fuite la maladie de la peste. Philippe de Vigneulles nous apprend que l'on sonnait nuitamment au printemps les cloches en volée afin de préserver les vergers, les vignes et les cultures des désastreuses gelées nocturnes."

 

Qu'attendait, en 1790, la municipalité moulinoise de son régent ?...

 

"Sonner l'angélus trois fois le jour, ainsi qu'il est d'usage..."  

 

Une vieille tradition exigeait que le régent sonnât la cloche pour écarter, en cas d'orage, tout danger de foudre et de grêle et, au printemps, en cas de "froidure extrême", les gelées dévastatrices. Alors pourquoi cette exigence ne figure-t-elle pas dans le trait‚ ? Pour une raison bien simple : un arrêt du Parlement de Metz, daté du 20 septembre 1784, interdisait la sonnerie des cloches pendant l'orage et pendant les périodes de froid. Avant cette date, Dominique Bouchy et ses prédécesseurs se devaient, de jour et de nuit, de protéger, par la sonnerie des cloches, les paroissiens contre les méfaits de la foudre, de la grêle et de la gelée.

Le marguillier annonçait les bonnes et les mauvaises nouvelles, par une sonnerie appropriée : réunion des assemblées, offices divins, baptême, mariage, agonie, mort, enterrement, incendie, etc. À l'agonie et à la mort d'un paroissien, un tintement de cloche avertissait les villageois et les invitait à la prière. Cette sonnerie ne pouvait pas avoir lieu de nuit; à partir de huit heures de relevée, l'hiver, et de neuf heures de relevée, l'été.

Voyons maintenant la position de l'Église, en matière de sonnerie. Un seul interdit : le régent ne devait jamais "carillonner d'airs profanes sur les cloches qui ne sont bénites que pour faire retentir les louanges de Dieu."

Avant de passer  la fonction essentielle de Dominique Bouchy, celle de maître d'école, rappelons une charge, supplémentaire et rémunératrice, très peu connue, et que nous avons découverte en feuilletant les registres municipaux : la distribution de l'eau bénite.

Le dimanche, avant la grand'messe paroissiale, le curé bénissait l'eau et en aspergeait l'assemblée. Ce rite de purification débutait par l'antienne "Asperges me". Après la messe, le régent retirait l'eau nécessaire au culte de la semaine et portait ensuite le surplus dans chaque foyer.

Au cours de cette distribution, il informait les parents du retard ou du progrès des enfants dans l'étude, et de leur conduite en général. S'ils n'avaient pas fréquent‚ les cours ou les offices religieux, il leur demandait de justifier leurs absences. En cas de récidive, il en avisait son supérieur direct, le curé, qui prenait les sanctions prescrites. Cette rencontre hebdomadaire avec les parents permettait un contrôle de l'effort fourni et par les enfants et par le régent, ainsi qu'une meilleure coopération entre éducateur et géniteurs. Par réciprocité, les parents l'informaient du comportement de leur progéniture envers leurs proches.

Les habitants rémunéraient  ce port de l'eau bénite  en glissant la pièce au régent ;  et cette coutume faisait partie de ses émoluments. Malheureusement, en 1792, Dominique Bouchy se plaint,  et nous lisons dans le compte rendu  du conseil général  de la commune du 17 juin 1792 :

 

"... Vu  encore  qu'environ  la moitié  des habitants  de ce lieu  ne lui payent point  le port d'eau bénite ;  partie pour  mépris de la Religion,  et partie  pour n'avoir point  de monnaie  pour cette rétribution ;  ce qui lui cause  une diminution d'émolument."  (Ann. IV/14)

 

Quelles conclusions  devons-nous  tirer  de  cette relation ?

Primo : les idées nouvelles influaient sur le comportement des Moulinois qui délaissaient certaines pratiques religieuses.

Secundo : "ils étaient "près de leurs sous".

Toutes les pages qui précèdent démontrent l'emploi du temps chargé d'un régent et l'importance de ce personnage, hors du commun, dans le milieu paroissial. À vrai dire, nous n'avons abordé que les tâches mineures qu'il exerçait.

Passons donc, sans plus tarder, à cette fonction essentielle de "maître d'école", en nous référant au traité :

 

"... 1° - de tenir l'école tous les jours de l'année ; excepté les jours de fête et dimanches, les  veilles de fêtes et les jeudis l'après-midi, pendant toute l'année..."

 

Par "tous les jours de l'année",  entendons l'année scolaire. Celle-ci  durait  environ  six mois; nous n'y reviendrons pas. 

Durant cette période, les enfants fréquentaient l'école "tous les jours de l'année, excepté les jours de fête et les jeudis l'après-midi". Une remarque s'impose. Les fêtes se limitaient à deux jours : Noël et la Circoncision. Si ces jours de fête mobile ou leur veille ne tombaient pas un jeudi, les écoliers ne bénéficiaient  pas de leur demi-journée de congé hebdomadaire. Quant à la fête du saint de la paroisse, elle ‚tait report‚e au dimanche suivant.

 

"... sans y comprendre la rétribution de chacun des enfants qu'il instruira, divisés en quatre classes ; la premier en l'A, B, C, à raison de trente sols, ceux hors du petit livre à quarante sols, ceux qui écrivent  trois livres et ceux qui seront susceptibles des règles d'arithmétique, quatre livres..."

 

Malheureusement, nous nous situons loin de la gratuité de l'enseignement de la grammaire, comme l'exigeait le concile de Trente. Les biens de l'Église, ne l'oublions pas, se constituèrent, au cours des siècles, grâce à des legs de pieux laïcs, qui  les  destinaient  soit  aux soins  des  malades,  soit à l'éducation  de  la jeunesse.

En ce XVIIIe siècle, la masse des revenus détournés de leur destination première, se répartissait entre une centaine d'individus, issus des grandes familles de la noblesse, nommés par le roi et plus enclins à préserver les privilèges de leur caste qu'à promouvoir les jeunes talents des enfants du Tiers état. Si beaucoup de grands hommes sortirent de ces "petites écoles", le mérite en revient aux régents ainsi qu'à la communauté qui en supportait la charge financière.               

La rétribution du régent, basés sur le nombre d'enfants compris dans chaque classe, se nommait l'écolage ; ce dernier à la charge des parents. L'école, comme nous l'apprend le trait‚, se divisait en quatre groupes d'élèves que l'on définissait ainsi :

 

- le premier      : les abécédaires

- le deuxième   : les lecteurs

- le troisième    : les écrivains

- le quatrième  : les chiffreurs.

 

Avant de nous intéresser à ces classes, rappelons la finalité de l'école, au XVIIIe sicle, et reprenons les exhortations des évêques de Noyon, Franç. de Clermont et J.-Fr. de la Cropte de Bourzac :

 

"La fonction de régent est un emploi qui regarde le salut des âmes, dont une seule est plus précieuse que le monde ensemble. Les écoles sont les premières maisons de discipline, véritables séminaires du christianisme, d'où les enfants, instruits dans la crainte de Dieu, doivent sortir pour être les fidèles sujets de l'Église et de l'État.

Les enfants leur sont confiés pour imprimer la crainte de Dieu dans leurs cœurs, qu'un âge tendre rend doux, dociles et capables de recevoir la semence de toutes les vertus chrétiennes. Il faut leur apprendre la science du salut qui en fera des saints, sans toutefois négliger celle du monde qui peut les rendre civils et honnêtes gens."

 

Ce texte résume parfaitement la finalité de la "petite école" : le salut des âmes et la préparation à la vie civile, donnée par surcroît.

Mais avant de taxer l'Église  de dogmatisme et de sectarisme, consultons les délibérations du Conseil général de notre commune, en date du 22 vendémiaire de l'an III (13 octobre 1794) :

 

"Le dit conseil qui a encore  vu un troisième réquisitoire du même jour 17 du  courant tendant à se procurer un citoyen capable de remplir la fonction d'instituteur pour l'éducation des Jeunes Républicains considérant, qu'en ce moment, il ne se trouve aucun individu pour en remplir les fonctions, il est arrêté que lorsqu'il s'en présentera un  il sera  par le dit conseil  pourvu à son établissement en ce lieu, en se conformant aux lois relatives aux écoles primaires. 

fait au dit Moulin le dit jour 22 vendémiaire, et que pour parvenir à s'en procurer il sera par les membres dudit conseil demandé a quelque part un qui pourrait convenir pour l'effet ci dessus ainsi qu'il a déjà été fait." (Annexe IV/4)

 

Intéressante à plus d'un titre, cette délibération..... Nous y voyons effectivement la rupture entre l'Ancien et le Nouveau Régime : le mot "instituteur" remplace celui de régent; "l'école primaire", "petite école". Une nouvelle finalité s'affirme :

 

"... l'éducation des Jeunes Républicains...".

 

Mais une phrase, une seule, traduit, on ne peut mieux, le malaise de l'époque :

 

"tendant à se procurer un citoyen capable de remplir la fonction d'instituteur pour l'éducation des Jeunes Républicains considérant, qu'en ce moment, il ne se trouve aucun individu pour en remplir la fonction..."

 

En détruisant l'Église, la Révolution entraîne, dans sa chute, tout le système éducatif. Phénomène général dans toute la France, auquel nous assistons dans notre commune. Qui en souffrit ? Les enfants du Tiers... et les régents.

Et Dominique Bouchy ? Dans un premier temps, reportons-nous au traité :

        

"... pour trois années consécutives, qui commenceront à Noël prochain, pour finir pareil jour, les dites trois années finies et révolues..."       

 

Le contrat de continuité débute donc le 25 décembre 1790, et doit se terminer le 25 décembre 1793. Le 13 octobre 1794, le conseil général de la commune constate l'absence d'"un citoyen capable de remplir la fonction d'instituteur" et se met  en quête  d'un instituteur. L'ancien régent n'enseigne plus et ne correspond plus au profil, exigé par les nouvelles lois. Pour confirmer nos assertions, consultons les archives municipales et arrêtons-nous à la déclaration  de l'agent national Doué, faite à la municipalité, réunie le 14 pluviôse de l'an III, soit le 2 février 1794.

Et ce texte nous apprend que Dominique Bouchy n'exerçait plus ses fonctions de chantre, de marguillier et de régent, "de ce que le culte catholique venait d'être supprimé" et ce, depuis le 25 décembre 1793, et qu'il perdit, le 31 janvier 1794, sa place de greffier de la municipalité. Culte catholique et éducation ne faisaient qu'un, puisque la suppression du culte entraîna, dans notre commune, la suppression de l'école. L'agent national demande que la commune alloue à l'ancien régent "un fixe proportionné à la nécessité de pouvoir substanter lui et sa famille."

Et, sur la même ligne, nous lisons :

 

"... ne peut plus travailler à autre chose..."

 

Notre régent, après vingt-trois années de dévouement, se trouvait, à l'âge de cinquante-six ans, sans emploi et sans un sou. L'année suivante, il mourut, le 11 nivôse de l'an III (31 décembre 1794), soit un an et six jours après son renvoi. Nous imputons ce décès au chagrin et à la misère.

Si nous rapprochons les dates des deux délibérations précitées, 2 février 1794  et 13 octobre 1794,  nous devons admettre que les enfants ne fréquentaient plus l'école, depuis un an. La haine de l'Église, ou de ce qu'Elle représentait, primait l'avenir des enfants. Maintenant que nous connaissons la finalité des "petites écoles" et celle de l'école primaire, revenons aux quatre classes d'écoliers de l'ancien régime.

 

Les abécédaires

 

Ce groupe d'écoliers ne possédait aucun manuel scolaire. Le régent confectionnait, une ou plusieurs séries de voyelles, sur des cartons de même format, qu'il disposait devant les enfants. Ceux-ci apprenaient les lettres par cœur. Dès qu'ils étaient familiarisés avec les voyelles, il composait une ou plusieurs séries de consonnes.

Une fois les lettres assimilées, il concevait, de la même manière, un syllabaire : ba, be, bi, etc. Lorsque l'enfant possédait son syllabaire à la perfection, il passait dans le groupe suivant, celui des lecteurs. Pour développer leur mémoire, le maître d'école leur apprenait de nombreuses prières et les commandements de Dieu et de l'Église.

 

Les lecteurs

 

Le traité nous signale que les élèves de cette classe disposaient d'un petit livre. De quel auteur s'agissait-il ? Nous l'ignorons. Chaque famille en possédait un exemplaire, que l'on se transmettait.  Ces manuels souffrirent, en plus de l'injure du temps, de la négligence des écoliers ; d'où leur disparition.  Mais comment apprenaient-ils à lire dans ce manuel ?

Au début, les enfants syllabaient, puis petit à petit, formaient les mots, les phrases. Un seul élève lisait, tandis que les autres suivaient, en silence. Au signal du régent, il s'arrêtait et son voisin immédiat reprenait, à l'endroit où son petit collègue s'était tu. Et ainsi de suite. Le régent n'intervenait jamais de la voix, mais se servait d'un objet qui remplaçait son organe vocal : le signal.

La définition de cet objet, nous l'empruntons à la thèse d'Alix de Rohan-Chabot, Les Ecoles de campagne en Lorraine au XVIIIe siècle :

 

"Le signal, morceau de bois taillé en bec d'oiseau, de façon à s'ouvrir et se refermer en émettant un bruit sensible."

 

Le régent, par une pression du pouce, écartait les deux lèvres de bois. En se relevant, ces dernières s'entrechoquaient et produisaient un bruit bref : le signal. Toute une codification sonore et gestuelle permettait à l'écolier de s'arrêter, de se corriger, de recommencer, de continuer, de passer la main, etc.

Cette classe d'élèves apprenait le petit catéchisme. L'exercice de la mémoire se combinait avec la préparation à la vie chrétienne. L'enfant ne pouvait passer au stade suivant que s'il lisait à la perfection. L'Église considérait l'écriture et l'étude de la grammaire comme des sciences profanes, inutiles au salut du chrétien, mais nécessaires à sa promotion sociale. Quant à la lecture, c'était une science de salut... Elle permettait, en effet, à celui qui savait lire, de suivre les offices religieux dans un missel et de sanctifier son dimanche par de pieuses lectures, au lieu de s'adonner à la boisson ou à des jeux de hasard (cartes, dés, etc.), qu'une saine morale réprouvait.

 L'effort du régent se portait, avant tout, sur l'apprentissage de la lecture, et l'Église ne lui en demandait pas plus. Le curé, son supérieur direct, venait à l'école, une fois par semaine, interrogeait les enfants sur les prières, sur le catéchisme et sur la lecture, s'assurant ainsi de leurs progrès sur ces matières essentielles. Les autres disciplines, écriture, orthographe et arithmétique, ressortissaient à l'autorité parentale et non religieuse. 

 

Les écrivains

 

Les élèves apprenaient plusieurs types d'écriture et disposaient d'un plume d'oie pour chaque genre. À la fin de la journée, le régent faisait ramasser les plumes et les retaillaient. Sur chaque plume, il inscrivait le nom de l'élève et sa destination : anglaise, bâtarde, ronde ou gothique.

Comme les abécédaires, les écrivains reproduisaient, jusqu'à la perfection, les lettres, à partir de cartons que le maître confectionnait. Ensuite, ils formaient les mots et reproduisaient des textes. Comme exercice de mémoire, le petit catéchisme, dans le texte.

 

Les chiffreurs

 

Il n'existait aucun manuel d'arithmétique, et les régents étaient meilleurs lettrés que "matheux". Chaque maître possédait sa propre façon d'enseigner cet art qui se réduisait aux quatre opérations et à une géométrie élémentaire, indispensables à de futurs commerçants ou cultivateurs. Les écoliers apprenaient la lecture des chiffres, celle des nombre, puis leur écriture. Arrivés à ce stade, ils se servaient des monnaies de l'époque pour calculer.

Mais comment le régent s'y prenait-il pour apprendre à calculer aux enfants ? Il se servait d'une abaque et de jetons. Pour bien définir cette abaque, imaginons un boulier. La plaque de bois remplaçait le cadre ; les bandes, de la largeur des jetons, les tiges (la première blanche, la deuxième noire, et ainsi de suite) ; les jetons remplaçaient les boules. La première bande, blanche, correspondait aux dizaines de livres, la deuxième, noire, aux livres; la troisième, blanche, aux sols et la quatrième, noire, aux deniers.

Avec cette abaque, les élèves faisaient aussi des soustractions, des multiplications et des divisions. Dès qu'ils s'en servaient avec une certaine aisance, le régent passait au calcul abstrait. Opérations arithmétiques sur une feuille de papier. L'étude des mesures agraires, des poids et des volumes entrait dans le programme.         

Ce groupe se familiarisait avec l'orthographe, avec la grammaire, avec la rédaction des actes de la vie civile, à partir de documents réels que les enfants ou le maître  apportaient à l'école. Comme ils arrivaient en fin d'étude,  à l'âge de la communion,  ils étudiaient le grand catéchisme.

Ce programme d'études, que nous venons de survoler, en cette fin de siècle, suffisaient à toutes les obligations économiques et sociales des enfants du Tiers. Il donnait satisfaction aux parents. Certains esprits chagrins - il en existe toujours - accusaient l'école de former des clercs, alors que l'économie réclamait de la main d’œuvre et non des érudits. C'est le meilleur hommage qu'on pouvait rendre aux régents de nos "petites écoles", dont le niveau intellectuel dépassait largement celui de leurs contemporains.

Pour nous en rendre compte, il nous suffit  de lire les  cahiers de doléances du Tiers état, rédigés en mars 1789. De leur lecture, se dégage une certaine culture. Non seulement, ils écrivaient sans faute, mais la construction de la phrase dénote un sens approfondi de la syntaxe.

Dominique Bouchy, en tant que greffier de la communauté, rédigea le cahier de doléances de notre paroisse. Ce document, dont nous n'avons pas à rougir, démontre la science de notre régent. Après la question scolaire, abordons le coté disciplinaire, moral et religieux.

 

Discipline

 

"Quiconque enseignait donnait le fouet, quiconque apprenait le recevait".

 

Ce vieil adage, repris avec complaisance par de nombreux historiens, ne correspond nullement à la réalité. Bien au contraire. La hiérarchie catholique interdisait le châtiment corporel et ne l'autorisait qu'avec certaines restrictions, en dernier ressort. Elle exigeait du régent qu'il "parlât raison" aux enfants. En cas d'indiscipline, il devait corriger le coupable avec douceur et charité.

Comme châtiment corporel, elle admettait le coup de férule, sur la main gauche. Jamais il ne devait frapper un enfant dans la colère, ni l'injurier, ni le découvrir pour ne pas "blesser sa pudeur". Il ne pouvait pas témoigner plus d'affection à l'un qu'à l'autre, ni faire de différence entre riches ou pauvres.

La bonne tenue et la bonne marche de l'école imposaient aux enfants une certaine règle de conduite avec ses obligations et ses interdits. Il leur fallait, en effet, assister à tous les offices religieux  (prières du matin  et du soir, messe), "apprendre par cœur"  les prières,  le catéchisme  et les leçons,  les réciter  pieusement, sans précipitation, se confesser, dès l'âge de raison,  les veilles de fête. Il leur était défendu  d'aller "aux nécessités" pendant le cours, de jeter des pierres,  de porter un bâton, de se gratter, pendant les prières et pendant les offices. Tout manquement à ces prescriptions entraînait une sanction.

L'école durait environ six heures; trois heures et demie, le matin, et deux heures et demie, l'après-midi. Ajoutons à cela le temps des prières du matin et du soir, celui de la messe. Deux fois par jour, le régent faisait l'appel et tenait un "catalogue" des absents qu'il présentait au curé, tous les quinze jours.  Entre temps, il avertissait les parents, lors de la distribution d'eau bénite, qu'ils ne devaient pas négliger l'éducation d'un enfant, qu'il fallait la considérer comme un devoir essentiel et qu'ils ne pouvaient lui laisser de meilleur héritage qu'une bonne et saine éducation, dépassant en cela tous les biens terrestres. En cas de récidive, le curé sermonnait les parents, en public ou en privé, et pouvait adresser une plainte à l'official.

 

Morale

 

Très stricte et très pudibonde; nous y retrouvons cette hantise du péché de la chair et de l'hérésie. Le curé ne l'enseignait pas : ce devoir incombait au régent qui, ne l'oublions pas, était en contact permanent avec les écoliers, tous les jours, à l'exception du seul jeudi après-midi. Il s'informait auprès des parents si les enfants ne cachaient pas un vice, s'ils n'avaient pas commis quelque déportement ou quelque action indécente.

Nous n'insisterons jamais assez sur l'importance de la distribution d'eau bénite dans le processus éducatif, au cours du XVIIIe siècle. Lorsqu'il recevait une plainte des parents, le maître d'école prenait l'élève à part, le reprenait, l'exhortait à ne plus recommencer ou le sanctionnait. Mais s'il apprenait, par un écolier, que celui-ci partageait le lit avec ses parents ou avec une de ses sœurs, il s'adressait aux parents et leur enjoignait de retirer immédiatement l'enfant de leur couche ou de séparer les enfants de sexe différent. Dans ces cas précis, il en informait le curé.

Le régent surveillait les garçons et les empêchait de jouer avec les filles, fussent-elles leurs propres sœurs. L'Église interdisait tout jeu entre garçons et filles. Interdits également la baignade dans le plus simple appareil "en des lieux exposés à la vue du monde",  ainsi que des jeux "d'une manière indécente en cet état" (nudité). Cette prohibition de la baignade et des jeux, dans le plus simple appareil, nous démontre qu'à cette époque, les enfants ne disposaient pas de tenue de bain et que, par les fortes chaleurs, ils s'adonnaient au plaisir de l'eau, "en petit Saint-Jean". D'où tentation pour les filles d'épier secrètement les garçons en cette tenue. Mais l'Église, par le truchement du régent, surveillait les faits et gestes de ce petit monde.

ne des grandes peurs de l'Église : l'hérésie. Pour empêcher celle-ci, le Concile de Trente préconisait l'éducation et l'instruction des chrétiens. Pour les pères conciliaires, il fallait extirper l'ignorance, responsable de toutes les déviations doctrinales. Oui mais... un chrétien, instruit, pouvait lire des livres interdits. Imprimés à l'étranger, en Hollande, ils circulaient sous le manteau. Leur contenu attaquait aussi bien le pouvoir royal que la hiérarchie de l'Église. Pour éviter la lecture de ces mauvais livres, le régent avertissait les enfants et leur demandait de ne lire que les publications sortant de l'imprimerie de l'évêque. Si, par hasard, un volume n'ayant pas reçu l'approbation épiscopale, tombait entre leurs mains, ils devaient en aviser monsieur le curé, seul juge en la matière.

 

Religion

 

Le régent enseignait la pratique et les signes extérieurs de la dévotion. À ces signes, les paroissiens reconnaissaient et l'influence et la griffe du maître d'école. Dès la première année scolaire, ce dernier indiquait aux enfants la manière de dire le chapelet, pendant la messe. Dès qu'ils savaient lire, il leur apprenait à prier Dieu dans leurs livres d'heures. Il en ressort qu'en dehors des prières et des chants communs, les fidèles ne sachant pas lire récitaient leur chapelet, pendant la célébration de la sainte messe.

 Le régent instruisait ses élèves de tous les actes de la piété journalière : comment adorer Dieu, au lever et au coucher ; comment sanctifier ses repas en récitant le bénédicité et les grâces. Il les invitait à se confesser, dès l'âge de raison, la veille de toutes les grandes fêtes religieuses : Noël, Pâques, Pentecôte, Ascension et Toussaint. C'est encore le régent qui les préparait à bien faire leur première communion, couronnement de toutes leurs années d'études. Cet acte faisait entrer les enfants dans le monde des adultes, mais sous la tutelle des parents, jusqu'à l'âge de la majorité. 

Lors d'un recensement, en 1753, les adultes y figurent sous le vocable "communians". Ce qui tend à démontrer notre assertion : après la première communion, les chrétiens quittaient définitivement le monde de l'enfance. Le régent d'école veillait à ce que les élèves ne prissent pas la mauvaise habitude de bâcler le signe de la croix qu'ils faisaient à longueur de journée.

À présent que nous nous sommes familiarisés avec les problèmes scolaires, disciplinaires, moraux et religieux de cette école, sous l'Ancien Régime, nous vous invitons à passer une journée en compagnie de Dominique Bouchy. Mais avant cette visite, nous croyons utile de vous donner quelques informations complémentaires, relatives au bâtiment et à l'effectif.

 

Une journée avec le Régent d'école

 

Où se situait l'école ? Malgré nos recherches, nous ne pouvons pas la localiser. Contentons-nous de la décrire comme une maison ne se distinguant pas des autres, tout au moins de l'extérieur. Intérieurement, une vaste salle de six mètres sur cinq,  attenante à la cuisine, accueillait les élèves. La contiguïté de ces deux pièces permettait le chauffage de l'une par l'autre. En effet, la cheminée de la cuisine s'adossait au mur qui séparait les deux salles. Un percement, pratiqué au bas du mur et au fond de l'âtre, dispensait le chauffage à la pièce contiguë, et ce, grâce à un contrecœur qui obturait cette ouverture.

Ce contrecœur, qui n'est autre qu'une plaque de fonte, absorbait la chaleur et la restituait par rayonnement. Il faisait office de radiateur. La face décorée de la taque se situait à l'extérieur de la cheminée et donnait sur la salle de classe. Un placard - l'armoire à taque - empêchait la diffusion de la chaleur, à la belle saison. Par temps froid, le régent ouvrait les portes, et la chaleur se diffusait dans la pièce. Trois fenêtres assuraient l'éclairement de la salle de classe.

À l'entrée, du côté droit, se trouvait un bénitier, dans lequel les enfants trempaient les doigts, en pénétrant dans la salle, et se signaient. Un grand crucifix de bois noir, au-dessus de la place du régent, dominait l'ensemble des chaises, bancs et tables : une chaise et une table pour le maître, bancs et tables pour les élèves. La première rangée, côté gauche, servait de banc de pénitence; côté droit,  banc de victoire.           

Du cadre, passons à l'effectif. Vu le nombre d'enfants, nous sommes persuadés que l'école paroissiale de Moulins ne recevait que les garçons. Consultons les recensements de 1753 et de 1791. Le dernier indique une masse de trois cent seize âmes, sans autre précision.

Mais celui de 1753 nous renseigne d'une façon plus explicite, aussi le prendrons-nous comme référence :

 

Communiants                                                                                  :          230

enfants de plus de 7 ans                                                                :             53

enfants de moins de 7 ans                                                             :             56

résidents secondaires                                                                     :           _26

population totale                                                                             :           365   

 

Nous ne prendrons en compte que les résidents permanents, soit trois cent trente-neuf âmes.

Les vingt-six personnes qui composaient le personnel des châteaux (Fabert et Grignan) et des propriétés (Préville et Maison-Rouge) ne résidaient, dans notre paroisse, que pendant la belle saison et durant les vendanges. donc, en dehors de la période scolaire. Le rapprochement entre les deux recensements marque une certaine stabilité. Quant aux enfants, ils représentaient environ un tiers de la population. Et, de ce tiers, combien en âge de scolarité ?

Les enfants de moins de sept ans comportaient sept tranches d'âge, dont trois seulement,
en âge de scolarité : ceux de quatre, de cinq et de six ans. Procédons par une simple règle de trois : divisons leur quantité (cinquante-six) par les tranches (sept) et multiplions le résultat par les tranches scolarisées (trois); nous obtenons vingt-quatre.

Ajoutons cette somme aux enfants de plus de sept ans (cinquante-trois), soit un résultat de soixante-dix-sept enfants, susceptibles d'être scolarisés.

À partir de ce chiffre, peaufinons quelque peu nos statistiques. Dans ces scolaires, les garçons représentent onze tranches d'âge; et les filles, neuf. Si nous divisons les scolaires par la totalité des tranches (soixante-dix-sept divisés par vingt) et si nous multiplions respectivement le résultat par onze et par neuf, nous obtenons le nombre de garçons et de filles : soit quarante-deux et trente-cinq.

La moyenne des enfants par tranche d'âge s'élève à sept enfants sept-dixièmes (soixante-dix-sept que nous divisons par vingt et que nous multiplions par deux). Rappelons-nous la moyenne annuelle des baptêmes : treize.  Comparons ce chiffre à la moyenne des tranches d'âge : sept, sept dixièmes.  Tirons le ratio de la différence de ces deux nombres par le nombre de baptêmes, nous déterminons ainsi le "déchet" qui se monte à quarante et un pour cent (cinq, trois dixièmes que nous divisons par treize). Que pouvons-nous conclure ? Un enfant sur deux qui venaient au monde, mourait avant l'âge de sa communion.                                 

Mais revenons à notre effectif de soixante-dix-sept scolaires. Ce nombre d'enfants pour un seul maître nous paraît excessif.  Si l'Église, à cette époque,  interdisait la mixité, la commune, de son côté, ne pouvait pas se permettre le luxe d'entretenir, en plus du maître, une maîtresse.

Nous ne voyons aucune trace d'une maîtresse ou d'une religieuse, dans les registres paroissiaux ou municipaux. Et quarante-deux garçons suffisaient largement pour donner du fil à retordre au régent. D'où notre assertion que seul l'élément masculin fréquentait l'école. Les filles de Moulins étaient-elles pour autant illettrées ?

Nous répondons par la négative. Nous avons relevé, sur soixante et un mariages, trente-trois filles qui signaient leur nom, contre vingt-huit qui marquaient le registre d'une croix; soit cinquante-quatre pour cent. Grosso modo : une fille sur deux.

Et comme convenu, passons une journée avec Dominique Bouchy.

Cinq heures cinquante. Dominique Bouchy, une lanterne à la main, sort de son domicile et se rend à l'église. Il déverrouille la porte du cimetière, celle de l'église, se signe. Il se dirige ensuite vers le maître-autel, s'agenouille devant le tabernacle, allume la lampe du sanctuaire.

À six heures, il sonne l'Angélus. Après la sonnerie, il pénètre dans la sacristie, sort les ornements sacerdotaux blancs, la couleur de la messe du jour. Il verse le vin dans une burette, dans l'autre, l'eau, qu'il tire d'une fontaine d'étain. Il dépose les burettes sur la crédence, près du maître d'autel. Suivant l'ordo, il prépare le missel, côté épître, et ensuite marque les pages avec les signets, placés sur le côté. Il prépare ensuite deux soutanes rouges ainsi que les surplis des enfants de chœur. Revêtu de sa soutane et de son surplis, les préparatifs terminés, il s'achemine vers l'école.

Il attend les élèves qui arrivent les uns après les autres ou par groupes. En entrant, chaque écolier se signe avec componction, se sachant surveillé, salue le régent, dépose son attirail sur la table et s'assied, en silence. Un coup de signal, les enfants se lèvent sans bousculade, se dirigent, en rang par deux, vers l'église.

Un des élèves se détache du groupe et met en branle la petite cloche qui annonce la prière du matin à l'ensemble de la paroisse. Beaucoup de femmes, toutes les filles de la paroisse, seulement quelques hommes, assistent à cet office. Dominique Bouchy, au lutrin, entame, par le signe de la croix, la prière du matin que récite l'ensemble de la paroisse. L'abbé Lhuillier, seul sur son prie-Dieu dans le chœur, suit le service. La prière terminée, le curé revêt ses ornements sacerdotaux ; deux enfants, leurs soutane et surplis. Un troisième sonne l'heure de la messe. Pendant ce temps, le régent allume les cierges. La messe débute par l'introït, entonné par lui, que reprend la communauté paroissiale.

Vers huit heures, la messe terminée, le régent abandonne sa soutane et son surplis. Quelques enfants l'aident à ranger les livres, burettes, ornements sacerdotaux, etc. Ils éteignent les cierges. L'église en ordre, le groupe maître-élèves la quitte et se dirige vers l'école.  En pénétrant dans la salle de classe, les enfants se signent. Au lieu de s'asseoir à leurs places respectives, ils attendent dans les rangées. Au signal, la classe s'agenouille, récite le Veni sancte spiritus. Les écoliers se lèvent pour se rendre à leurs places. Chaque élève se signe. (Il en était ainsi au début et à la fin de chaque leçon). Véritable ruche où les uns débitent de mémoire une prière en latin ou en français, tandis que les autres s'exercent à la lecture, à l'écriture, au calcul, sous la houlette du régent.     

Onze heures, au coup de signal, la classe se signe, range soigneusement ses accessoires, se lève et attend. Tous les jours, à la même heure, le maître d'école enseigne le plain-chant. Il prend son missel, entonne le Credo in unum Deum. Le chœur reprend : Patrem omnipotentem... de Deo vero. Coup de signal. Les voix se taisent. Deux coups de signal, les enfants recommencent le verset, bâclé par eux. Vers onze heures et demie, la leçon de chant se termine. Les élèves quittent l'école sans oublier de se signer. Peu avant midi, Dominique Bouchy se rend à l'église pour sonner l'angélus. Comme le curé ne le sollicite pas pour l'administration du baptême ou du Saint Viatique, il prend son repas au milieu de sa famille.

L'après-midi, même scénario que le matin, après la messe. À la fin des cours, seconde leçon de plain-chant. Avant de se quitter, la classe, à genoux, récite les commandements de Dieu, ceux de l'Église, les actes de foi, d'espérance et de charité. (Le samedi après-midi, les élèves ne récitaient pas les commandements, mais les chantaient). Puis le régent entonne l'antienne "Sub tuum praesidium". La prière terminée, les écoliers rangent leurs affaires. Deux d'entre eux ramassent les plumes d'oie qu'ils déposent sur la table du maître. En silence, ils quittent la salle de classe. Les élèves sortis, le maître d'école taille les plumes d'oie, range et nettoie la pièce.

Vers huit heures, il se rend à nouveau à l'église, met en branle la petite cloche qui annonce la prière du soir et revêt sa soutane et son surplis. Beaucoup plus de paroissiens que le matin assistent à l'office du soir qui se termine par "Domine, miserere nobis, Domine dona nobis pacem".

Tandis que toute la paroisse se retire pour vivre en famille, Dominique Bouchy éteint la lampe du sanctuaire. Avant de quitter l'église, il sonne l'angélus du soir. Les portes de l'église et du cimetière verrouillées, il rentre chez lui.

Souhaitons-lui un bon repos... à moins qu'un paroissien, prêt à quitter ce monde, ne sollicite son assistance...

 

CHAPITRE  V

LA PREMIÈRE COMMUNION

 

Si l'entrée dans la société chrétienne se caractérisait par l'administration du sacrement de baptême, l'entrée dans le monde des adultes se caractérisait, lui, par l'administration de deux sacrements : l'eucharistie et la confirmation. L'eucharistie ou Première communion préparait à recevoir la seconde. En quittant le stade de l'enfance, le chrétien prenait en main la responsabilité de son salut. Il déchargeait ses parents spirituels de cette lourde responsabilité en renouvelant les promesses du baptême. Le sacrement de confirmation lui conférait la plénitude de la grâce qui lui permettait de tenir son engagement solennel de vivre en parfait chrétien. 

Dès l'âge de quatre ans, soit pendant une période de dix ans pour les garçons et de huit ans  pour les filles, l'enfant se préparait à cet instant solennel. Tout l'environnement éducatif ne tendait qu'à ce tournant de la vie dont dépendait son avenir dans l'éternité. La religion catholique, nous ne le répéterons jamais assez, se veut une religion de salut. Et, pour l'Église, "le salut ou la damnation d'un chrétien dépend de la première communion qu'il a bien ou mal faite."                       

D'où l'importance de cette préparation. Elle commençait à l'école par l'étude du petit et du grand catéchisme du Concile de Trente, trois fois par semaine et se poursuivait chaque dimanche, avant les vêpres, depuis le jour de la Septuagésime jusqu'à celui des Rameaux. Toute la paroisse assistait à cette instruction religieuse, annoncée par la cloche. Le cure de la paroisse présidait cette instruction, interrogeait les enfants ainsi que les adultes, constatait les progrès réalisés par chacun et vérifiait le niveau de connaissance, en matière religieuse, de l'ensemble de sa paroisse. Le fait qu'elle était annoncée par la cloche impliquait certaines contraintes aux paroissiens.

Dès que l'airain sacré appelait les fidèles à un office religieux, les commerces fermaient leurs portes, et les cabaretiers congédiaient leurs clients. À la fin du XVIIIe siècle, nous remarquons un certain relâchement dans les mœurs.  À partir de 1780, quelques commerces, malgré l'interdiction, ouvraient à vêpres. L'Église frappait également d'interdiction le travail du dimanche, en dehors des offices.

Au cours du XVIIe siècle, notre justice seigneuriale condamne un maisoyer à six livres d'amende, pour avoir travaillé le jour de la dédicace de l'église paroissiale. Et le dimanche 3 juin 1787, le tanneur, propriétaire de "l'usine au moulin du Cugnot", contrevient  aux règlements de police. La justice le surprend, lui et son fils, à piler de l'écorce et lui inflige une amende.

Mais revenons à l'église et assistons à l'instruction religieuse. Le régent dispose l'assemblée en trois groupes :

 

  • les enfants jusqu'à l'âge de dix ans;
  • les enfants en âge de faire leur Première Communion;        
  • les communiants (adultes et adolescents).

 

Chaque groupe se divise lui-même en deux sous-groupes :

                                

  • l'élément masculin;                                     
  • l'élément féminin.

 

Plutôt qu'à une instruction, le curé procède à une interrogation. Il met les divers groupes en concurrence, s'intéresse particulièrement aux enfants en âge de faire leur communion, excite leur désir et promet d'admettre les plus assidus et les meilleurs avec quelque avance. À ceux qui l'ont faite, il rappelle l'honneur que Dieu leur a réservé et les obligations qui en découlent. Il en profite pour commenter les sacrements de pénitence, d'eucharistie et de confirmation, ainsi que la doctrine chrétienne. Il leur explique, avec force détails et familièrement, tous les actes qu'un chrétien doit faire pour se bien confesser et pour communier avec dévotion. De son côté, le régent surveille les réponses de son petit monde et note les défaillances de ses élèves. Au cours de la semaine, il s'intéressera, en priorité, aux plus faibles, leur commentera le catéchisme, leur donnera des leçons appropriées et leur fera réciter ces dernières de mémoire.

Cette interrogation permettait au curé de tester et le niveau de connaissance des enfants ainsi que des adultes et  la compétence du régent, en matière de catéchèse. Si trop d'enfants ne pouvaient répondre à ses questions, il en tirait les conséquences et en avisait la communauté et ses supérieurs.

En plus de cette instruction, le prêtre rencontrait les enfants en particulier, leur apprenait à faire leur examen de conscience, leur inspirait la haine du péché - celui de la chair - et en profitait pour constater les progrès accomplis dans la piété et dans la doctrine chrétienne.  La hiérarchie ecclésiastique exigeait cette sollicitude pastorale des prêtres de paroisse et la leur imposait comme un devoir de tout premier ordre. Car elle comparait les jeunes chrétiens à de jeunes plantes, confiés à leurs soins pour les rendre capables de porter de bons fruits et de réaliser de bonnes œuvres. Et si ces petits, par la suite, manquaient  à leurs devoirs de chrétiens, par la négligence des prêtres, ceux-ci en répondraient devant Dieu, lors du Jugement dernier.

Considérons donc cette instruction religieuse comme l'ultime préparation à cet acte solennel qu'était, autrefois, la Première Communion, couronnement des années d'études du jeune chrétien. La laïcité prit exemple sur l'Église et remplaça le sacrement par un diplôme de fin d'études : le certificat d'études.

Mais à quelle date avait-elle lieu, cette cérémonie ?  

Rappelons-nous que l'instruction durait de la Septuagésime à Pâques. Et pour mieux comprendre ce processus de préparation ainsi que la Première Communion, examinons l'année ecclésiastique. Elle se compose de saisons ou Temps liturgiques, appelés Cycle Temporal, qui se divise en cycles :

 

         - Cycle de Noël,

         - Cycle de Pâques,

 

qui se subdivisent en Temps.

Nous ne retiendrons que les Temps du Cycle de Pâques, puisque lui seul nous intéresse.

Le Cycle de Pâques comprend cinq Temps :

 

- Temps de la Septuagésime ;        

- Temps du Carême ;                               

- Temps de la Passion ;

- Temps Pascal ;

- Temps après la Pentecôte.

 

Les trois premiers Temps préparent les Chré0tiens à la plus  grande de toutes les fêtes : Pâques et son Octave privilégiée qui célèbrent le triomphe de Jésus, vainqueur de la mort, et que clôt la fête de la Pentecôte. Le cinquième Temps prolonge le  Temps Pascal et marque le règne du Saint-Esprit et de l'Église, manifestation vivante de la Troisième Personne de la Trinité. Voilà, tracée en quelques lignes, la signification du Cycle de Pâques qui rappelle aux Chrétiens le Mystère de la Rédemption.

La durée de l'instruction religieuse correspondait donc aux trois Temps de préparation, au cours desquels le prêtre célèbre les offices, revêtu d'ornements violets, couleur de la pénitence. Elle débutait le jour de la Septuagésime, neuvième dimanche avant Pâques, se poursuivait neuf dimanches consécutifs et se terminait à Pâques fleuries, dimanche des Rameaux ou des Palmes. Et la Première Communion se  célébrait  le  dernier  jour  de l'Octave de Pâques,  dimanche de Quasimodo  ou In albis. La préparation et la célébration de cet acte solennel s'insérait à merveille dans le calendrier liturgique; de quoi frapper l'imagination de nos ancêtres. Les fins d'études, en récompense de leurs années d'effort, participaient, pour la première fois, aux Saints Mystères, en ce dimanche de Quasimodo. Malheureusement, le seul document paroissial qui nous relate la Première Communion des enfants de notre paroisse porte la date du 21 septembre 1770)  (A V 1). Et nous savons qu'en ce jour de l'équinoxe d'automne de l'année 1770, sous le règne de Louis XV le Bien-Aimé, six garçons et deux filles renouvelèrent leur profession de foi et que, le lendemain, ils reçurent le sacrement de confirmation.

 

A V 1 Liste premiers communiants (21.09.1770)

 

Le 21 septembre de cette annee (1770) ont fait leur premiere communion et ont reçu le lendemain   le sacrement de confirmation, les huit enfants cy apres :

 

  1. Nicolas Lapointe
  2. Antoine Clemen
  3. Claude Roscop
  4. Jean françois Clement
  5. François Trisse (?)
  6. Dominique Ignace
  7. Margueritte Douvier (?)
  8. Margueritte Roscop

 

   Signature de : Lhuillier curé de Moulins

        

À  première vue, cette date, loin de confirmer nos précédentes assertions, semble les infirmer. Le 21 septembre, s'il tombait le Jour du Seigneur, représentait, dans le Cycle temporal, l'un des nombreux dimanches après la Pentecôte. Il correspondait, en semaine, dans le Cycle sanctoral, à la fête de Saint Matthieu, apôtre et évangéliste. Alors, pourquoi cette profession de foi, le jour  de l'équinoxe d'automne et non le dimanche de Quasimodo ?

Aucun curé de notre paroisse, avant lui, ni par la suite, ne porte cette mention des premiers communiants. Cette date relève, en effet, d'un cas d'espèce et mérite que nous nous y attardions quelque peu. Jamais, à l'époque, un prêtre ne retardait une cérémonie de cette importance (le salut éternel de huit enfants en dépendait), à moins d'une circonstance grave et hors du commun. Mais quelle pouvait être cette circonstance ? Le manque de préparation, à  n'en pas douter. Donc, cette carence - si carence il y a - n'incombait pas aux enfants, mais au régent. Avant que d'accepter le principe de la carence, vérifions-le.     

Consultons, sans plus tarder, les registres paroissiaux et remontons le temps. Nicolas Botte quitte la paroisse de Moulins, en 1768 et Dominique Bouchy, jeune régent le remplace, à présent.

Jeune régent, son manque d'expérience provoque ce report de date... À première vue, ce schéma correspondrait à notre hypothèse. Or, nous savons que Dominique Bouchy prend sa retraite,  contraint et forcé, le jour de Noël 1793, soit vingt-trois années plus tard. Si, la première année, notre nouveau régent n'avait pas donné satisfaction, le curé et la communauté paroissiale lui auraient signifié, sans autre forme de procès, son renvoi. De son côté, l'abbé Lhuillier, responsable des âmes de sa paroisse, ne pouvait pas se permettre de mettre en péril l'âme des enfants, susceptibles de faire leur Première Communion. Il les aurait lui-même préparés, dès le jour de la Septuagésime. Abandonnons donc le manque de préparation.     

Une autre conjecture s'offre à nous et correspond mieux à la réalité. Dans un premier temps, les filles de douze ans et les garçons de quatorze ans font leur Profession de foi, le jour de la Quasimodo. Quelques semaines, voire quelques mois plus tard, notre curé apprend, par l'Archiprêtre de Jussy, que la confirmation aurait lieu, cette année, dans sa paroisse, le
22 septembre. Dans le seul but de présenter à l'évêque de l'époque, Monseigneur  de Montmorency-Laval, le plus grand nombre d'enfants à confirmer, l'abbé Lhuillier récompense les plus méritants en les autorisant à devancer leur Première Commission. La distorsion entre l'élément masculin et l'élément féminin nous rend cette conjecture encore plus plausible. Six garçons contre deux filles, le rapport de 75 à 25 %.Cette disproportion confirmerait l'hypothèse, émise dans le chapitre précédent : savoir que les filles ne fréquentaient pas l'école. Les garçons, par voie de conséquence, possédaient, en matière de catéchèse, quelques longueurs d'avance sur leurs petites compagnes.

Après cette digression, rejoignons, en ce 21 septembre 1770, la communauté villageoise qui assiste à la cérémonie. En silence, mêlons-nous aux fidèles. Les femmes, côté  Épître, les hommes côté Évangile ; quant aux enfants, installons-les sur les petits bancs, devant leurs parents. Les premiers communiants occupent la première rangée des bancs, réservée aux enfants. La deuxième rangée, vide, les sépare des autres filles et garçons. Dans le chœur, le régent se tient au lutrin, revêtu de la soutane noire et du surplis blanc, agenouillé sur le premier degré de l'autel, regardant l'officiant, l'abbé Lhuillier, revêtu de sa chasuble dorée, qui communie sous les espèces du pain et du vin.

La communion du prêtre terminée, Dominique Bouchy frappe sur son missel. Les communiants se lèvent, se rendent, les mains jointes et les yeux baissés, jusqu'au balustre et se tiennent debout.

"Vêtus modestement et proprement", - comme l'exige la hiérarchie ecclésiastique - aucune marque extérieure ne les distingue des autres enfants. Prévenus par le curé et surveillés par leurs parents, tous, ce matin, se sont "bien lavé la bouche pour recevoir le corps de Notre Seigneur Jésus-Christ" Naturellement, sans avaler une goutte d'eau. Coup de signal, ils s'agenouillent.

Le prêtre se retourne vers les fidèles qui entonnent le Confiteor. La prière terminée, l'officiant leur donne l'absolution en récitant les versets Misereatur et Indulgentiam, ponctués par un Amen de la communauté. Puis l'abbé Lhuillier ouvre le tabernacle, s'agenouille devant celui-ci et en sort le ciboire. Il prend le vase sacré de la main gauche, en retire une hostie consacrée qu'il serre entre le pouce et l'index de la main droite et s'adresse aux premiers communiants :

 

"Mes chers enfants, Jésus vous permet, par un effet de Sa miséricorde et pour la première fois, de participer au sacrement de Son Corps. Vous devez L'aimer et Le craindre. Il vous appelle à Son service pour vous bénir, dans cette vie, et pour vous rendre heureux, dans l'autre. S'Il se donne à vous, Il veut que vous vous donniez à Lui. Dites-lui :

 

 "Mon Dieu, je vous reçois et je me donne à Vous.

    Recevez-moi et ne permettez pas que e vous abandonne."

 

Je vous promets, mes enfants, de Sa part, que Dieu, ici présent dans cette hostie, vous comblera de bénédictions, si  vous êtes sages et si vous Le servez bien. Vous l'avez promis, ne manquez pas à votre parole."

 

Le prêtre prononce : Ecce agnus Dei... Ensuite, toute la paroisse se frappe trois fois la poitrine, en disant : Domine non sum dignus... Nouveau coup de signal; les enfants prennent la nappe du banc de communion à deux mains et la tiennent sous leur menton. Tandis que le prêtre s'avance vers les enfants, retirons-nous, sans faire de bruit. Laissons Moulinoises et Moulinois à cette cérémonie de Première Communion, qu'ils feront suivre d'un bon repas.

À présent, sortis de l'église paroissiale, résumons la pratique religieuse en matière eucharistique et pénitentielle au cours du XVIIIe siècle :

 

  • se confesser, une fois par mois, à son curé, dès l'âge de raison, fixé à sept ans ;
  • s'approcher de la Sainte Table, aux seules grandes fêtes (environ six fois par an) à partir de douze ou quatorze ans, suivant le sexe ; une année plus tôt suivant les mérites.

 

Cette époque, comme nous pouvons le constater, se ressent encore du rigorisme du jansénisme épiscopal. La dévotion eucharistique, telle que nous la connaissons - communion fréquente, voire quotidienne, et communion des petits enfants - date, ne l'oublions pas, du début de notre siècle. Notre diocèse et la cité de Metz y participèrent d'une manière active. Aussi, avec votre permission, aborderons-nous ce phénomène religieux.

Si le milieu du XIXe siècle voit le développement de la piété mariale et que la proclamation de l'Immaculée Conception marque, en 1864, l'apogée de cette dévotion, le XIXe siècle reste le siècle du Sacré-Cœur avec, en corollaire, la consécration du genre humain au Sacré-Cœur, le 31 décembre 1899, par le pape Léon XIII. Nous devons à ce pontife la pratique de la communion du premier vendredi du mois. Son successeur, le pape Pie X, ira plus loin dans cette voie. Saint Pie X, en effet, surnommé le pape de l'Eucharistie, préconisera la communion quotidienne et celle des enfants.  Et la Congrégation des sacrements précisera, le 8 avril 1910, qu'il suffit que les enfants soient capables de distinguer le pain eucharistique du pain ordinaire pour s'approcher de la Sainte Table. Tous les décrets pontificaux  du début de notre siècle  marquent donc la rupture définitive avec le jansénisme  et avec la pratique religieuse que nous découvrons  au XVIIIe siècle.

Mais comment la ville de Metz intervint-elle dans ce débat christologique ? En 1908, après le congrès eucharistique et international de Rome, que Pie X présida en personne, et après celui de Louvain, l'année suivante, le pape choisit, comme lieux de réunion, trois villes, situées dans des pays à majorité protestante : en 1907, Metz, Londres en 1908, et Cologne, en 1909. Ainsi, du 6 au 11 août 1907, quelque trente-cinq cardinaux et archevêques, cent évêques et seize abbés participèrent, sous la présidence de Son Éminence le cardinal Vincente Vannutelli, légat du Souverain Pontife, aux travaux de ce congrès eucharistique, le premier en pays non-catholique.

Nos parents et grands-parents subissaient, à l'époque, l'annexion par l'Allemagne (pays protestant),  annexion consécutive au Traité de Francfort, signé le 10 mai 1871. Fermons la parenthèse et revenons à notre XVIIIe siècle.

Comme de nos jours, les catholiques n'avaient qu'une seule obligation : le devoir pascal. La pratique de la confession auriculaire, mensuelle, et de l'eucharistie, sous les espèces du pain, aux grandes fêtes religieuses, ressortissait non à une obligation mais à une recommandation de l'autorité ecclésiastique. Et pourtant... Dans la réalité, la préparation différait  selon que le fidèle se soumettait à l'obligation ou à la recommandation.

Dès le dimanche de la Quinquagésime - celui qui précède le Mercredi des Cendres - le prêtre  de la paroisse  annonçait  au prône que les fidèles devaient  se préparer à la communion pascale  et leur rappelait  le canon 21 du quatrième Concile  du Latran, tenu sous le pontificat du pape Innocent III, en 1215, ainsi que les statuts du diocèse et les usages de l'Église.

 Concile, statuts et usages exigeaient la confession et la communion, une fois l'an, dans la quinzaine de Pâques, Le prêtre réitérait cette publication, au prône, le dimanche de la Passion. Mais, à chaque fois, la lecture du décret s'assortissait d'une mise en garde :

                            

"Tout fidèle, homme ou femme,  est obligé de se confesser, une fois l'an, à son curé et de recevoir, de sa main, la sainte Communion, au temps de Pâques. L'Église veut que ceux qui y manquent soient interdits pendant leur vie de l'assistance au service divin et privés, après leur mort, de la sépulture ecclésiastique.

Les fidèles qui ne se confessent qu'une fois l'an devront se présenter au début du carême, dès la première semaine, pour se préparer à recevoir dignement, à Pâques, l'absolution et la sainte Communion. Il faut que ces fidèles, qui ne reçoivent ces sacrements qu'une fois par an, prennent le temps nécessaire pour se bien préparer à les recevoir.

Celui ou celle qui se présenterait à la confession, pendant la Semaine sainte, se verrait remettre l'absolution et la communion, car ils ne peuvent recevoir l'eucharistie après une préparation qui n'aurait duré que quelques jours."      

 

Cette exhortation mérite que nous nous penchions sur elle et que nous l'analysions :

 

"Toute fidèle ..... de se confesser..." 

 

La confession ou sacrement de pénitence subordonne  le "droit  de  participer  à  la  communion",  à son accomplissement. À l'époque qui nous intéresse, la confession pascale se déroulait en trois étapes, espacées dans le temps : la confession, à proprement parler, c'est-à-dire l'aveu de ses fautes,  la réparation  et l'absolution.  Ce déroulement dans le temps différait  d'un fidèle à l'autre  puisque :

 

"Les fidèles  qui ne se confessent qu'une fois l'an,  doivent se présenter au début du carême,  dès la première semaine,  pour se préparer à recevoir dignement, à Pâques, l'absolution et la sainte Communion...".         

 

Aucune ambiguïté. En effet, le chrétien qui ne se soumettait pas aux recommandations, mais à la seule obligation, se voyait contraint de confesser ses fautes, dès la première semaine de carême, se préparait, pendant plus de trente jours, et recevait l'absolution, le Jeudi-Saint.

Présentement, étudions, phase par phase, le processus du sacrement de pénitence en ce XVIIIe siècle :

 

Confession

 

L'examen de conscience portait sur les commandements de  Dieu, sur les commandements de l'Église, sur les péchés capitaux et sur les devoirs "qui naissent de l'état et de la condition d'un chacun". Laissons de côté commandements de Dieu et de l'Église ainsi que péchés capitaux et considérons les devoirs attachés à chaque charge et à chaque condition. Cet examen de conscience qui se déroulait sous forme de questions et de réponses nous intéresse à plus d'un titre. Il nous fait toucher du doigt les devoirs, les manquements habituels à ces devoirs et les exactions commises dans les différents états et conditions.

Le prêtre demandait aux parents s'ils élevaient leurs enfants dans la piété, s'ils leur apprenaient à prier Dieu soir et matin, et s'ils les envoyaient à l'école, au catéchisme, au service divin.

Il interrogeait les enfants sur leurs intentions matrimoniales. Ne cherchaient-ils pas à se marier sans le conseil et sans la permission de leurs parents ?

Le confesseur rappelait aux seigneurs des paroisses qu'ils détenaient le pouvoir et l'autorité dans le seul but de pratiquer la religion, d'appuyer l'Église, de défendre l'innocence, de punir le crime et d'entretenir la paix et le bon ordre, dans leurs seigneuries et que, s'ils en
usaient autrement, ils en abusaient. Veillaient-ils à l'interdiction des danses "meslées des deux sexes" ?

 

Les questions posées aux officiers de police, maires et échevins, nous semblent assez pertinentes pour que nous les reproduisions telles qu'elles leur étaient formulées :

 

  • "Avez-vous mis l'ordre et la police nécessaires sur toutes les denrées et avez-vous tenu la main à ce que les ordonnances de police fussent exécutées sans exception de personne ?
  • N'avez-vous pas reçu de présents des bouchers, boulangers, cabaretiers et autres pour taxer les denrées au-delà du juste prix ?
  • Avez-vous souffert que les cabaretiers donnassent à boire, pendant la nuit, le service divin et l'instruction, soit au gens de la ville, soit aux gens des villages voisins, qu'on ait travaillé sans permission de l'Église et sans nécessité, les jours de dimanche et de fête, qu'on ait fait des danses et autres folles réjouissances aux fêtes des saints patrons ou de la dédicace des églises paroissiales ?
  • Dans la distribution des logements des gens de guerre et des charges publiques, n'avez-vous pas exempté ou favoris‚ vos parents et amis et surchargé les pauvres et vos ennemis ?
  • N'avez-vous pas fait de dépenses inutiles sur le public et ne vous êtes-vous pas approprié‚ ou partagé‚ ce qui ne vous appartenait pas mais appartenait au peuple ?"

 

Et continuons par celles posées aux procureurs des justices seigneuriales :

 

  • "Avez-vous servi fidèlement vos parties ?
  • N'avez-vous point fait quelque acte inutile seulement pour augmenter vos salaires ?
  • N'avez-vous pas excédé les règlements par lesquels ils sont taxés ?
  • N'avez-vous pas employé l'injustice, le mensonge et la chicane contre les parties adverses ?
  • Votre conscience ne vous reproche-t-elle rien sur votre ministère ?

 

Et nous en arrivons aux patrons... Quelle différence existe-t-il entre ceux d'hier et ceux d'aujourd'hui ?          

 

  • "Veillez-vous sur vos domestiques afin qu'ils vivent en bons chrétiens ?
  • Leur laissez-vous le temps pour vaquer à leur salut ?
  • Ne leur donnez-vous pas de mauvais exemples ?
  • Les traitez-vous en santé et en maladie avec toute la charité que vous leur devez ?
  • Leur payez-vous fidèlement leurs gages ?

 

Le curé de la paroisse questionnait les artisans pour savoir s'ils avaient bien fourni le travail et la marchandise, compris dans le prix qu'ils exigeaient de leurs clients.

Tandis qu'aux paysans, il leur interdisait :

 

  • " de s'enivrer les dimanches et jours de fête ;
  • de guérir ou d'essayer de guérir les animaux  par des prières ou par des pratiques autres que celles approuvées par l'Église ;
  • de s'absenter, les dimanches et jours de fête, de leur paroisse  pour aller à la ville faire leurs affaires ;
  • de travailler, les dimanches, sans la permission de l'Église.   

        

Et, en fonction des fautes de son pénitent, le confesseur appliquait une peine suivant un barème de pénitence que nous vous présentons ci-après.

 

Réparation

 

Le temps de la réparation correspondait à deux temps de préparation de la liturgie : Le Carême et la Passion.  Il commençait, comme nous l'indiquons plus haut, la première semaine de Carême et se terminait le matin du Jeudi-Saint. Durant ce laps de temps, le pécheur se devait de "régler ses comptes avec Dieu". En plus du jeûne, de l'abstinence et de la pénitence, le curé de la paroisse pouvait exiger du pécheur de ne manquer aucun des offices religieux de la semaine, d'assister à l'instruction religieuse du dimanche, au cours de laquelle il l'interrogeait, devant toute la paroisse, sur les mystères de la foi ou sur les sacrements. Façon élégante de surveiller les indifférents, qui ne pouvaient s'y soustraire sans s'attirer les foudres du prêtre. Dans un même ordre d'idées, si ce dernier estimait qu certains enfants ou certains domestiques manquaient de connaissances en matière religieuse, il obligeait les parents et les patrons, sous peine d'interdit, d'envoyer leur progéniture ou leurs serviteurs aux instructions dominicales.

Si tout péché trouve miséricorde, ces quelques lignes nous démontrent combien nos ancêtres devaient la gagner par un effort personnel qui, malheureusement, n'échappait pas à leur entourage. Et, puisque nous en sommes au temps de la réparation, nous vous donnons, ci-après, un extrait du barème de pénitence, appliqué par le clergé :

 

Travail du dimanche                                                                                3 jours  Causer dans une église                                                                               10 jours Étouffer un enfant                                                                                 3            ans

Danser devant une église                                                                         3            ans

Fornication                                                                                               3            ans

Adultère                                                                            6, 7, 10 ans ou toute la vie.

 

À ce rappel des pénitences infligées, notre conscience nous remémore sans doute certaines fautes commises : nous nous en sommes tirés à meilleur compte que nos aïeux... Mais, voyons présentement ce qu'ils avaient à faire pour régler leurs comptes avec Dieu".

Jusqu'à quarante jours, le pénitent ne mangeait que du pain et ne buvait que de l'eau. Au-delà et jusqu'à une année, il se nourrissait de pain et d'eau, les lundis, mercredis et vendredis, des viandes quadragésimales, les autres jours de la semaine. Relâche, le dimanche. Par viandes quadragésimales, entendons les viandes que l'on pouvait consommer les jours de jeûne ou de carême.

Au-delà d'un an, la première année, comme ci-dessus; les deuxième et troisième années, le pécheur ne jeûnait que les vendredis, mais il lui fallait observer trois quarantaines. Pendant la première, il ne prenait que du pain et de l'eau, et ce, tous les jours; durant les deux autres, il jeûnait au pain et à l'eau, les lundis, mercredis et vendredis.

Si les délais impartis par le confesseur excédaient les temps de préparation (Carême et Passion), un grand pénitent pouvait-il obtenir la rémission de ses fautes, et, par là, s'approcher de la Sainte Table ? Nous répondons par l'affirmative. Car l'intention d'accomplir sa pénitence suffisait à la validité de l'absolution. Et, sans plus tarder, passons à ce troisième volet.

 

 

Absolution

        

Le jour du Jeudi-Saint, le prêtre donnait l'absolution et la bénédiction à ses ouailles, au cours de l'Absoute, après la récitation du Confiteor par celles-ci. L'Église conservait cette cérémonie, en souvenir de la réconciliation accordée, ce jour, aux pénitents publics.

Au XVIIIe siècle,  deux rites marquaient cette commémoration : les Cendres et l'Absoute. Au cours des premiers siècles, seuls les pénitents publics se couvraient la tête de cendres pour recevoir le pardon de leurs fautes. En ce siècle qui nous préoccupe, les fidèles reconnaissaient leur état de pécheurs, le jour des Cendres, se confessaient pendant la première semaine de Carême, et recevaient l'absolution de leurs péchés, le Jeudi-Saint, comme par le passé.

 

".…. une fois l'an à son curé et de recevoir de sa main.…. de Pâques...".

 

Le curé tenait à jour un catalogue dans lequel figurait les noms de tous ses paroissiens. En regard de chaque nom, il portait la date de réception des sacrements de pénitence et d'eucharistie, ce qui lui permettait de connaître, en permanence, le taux de fréquentation de ses fidèles. Il voyait en particulier ceux qui ne se présentaient qu'une fois l'an et les incitait avec douceur et charité à se confesser de bonne heure pour éviter qu'il ne fût obligé de différer leur communion pascale.

À celui ou celle qui, malgré son exhortation, refusait d'aller à confesse, le prêtre faisait trois monitions canoniques d'obéir à la Sainte Église (la monition, terme de juridiction ecclésiastique, correspondait à un avertissement). Après ces trois monitions, si le paroissien persistait dans sa dureté, il écrivait au promoteur de l'officialité et lui remettait un procès-verbal des avertissements qu'il avait effectués.

En possession de la réponse, il déclarait publiquement, au cours du prône de la grand'messe dominicale que N*** était interdit de l'entrée de l'église paroissiale et indigne de la sépulture ecclésiastique. Il affichait l'interdit à la porte de l'église.

Mais, que cache le terme : "à son curé" ? Se confesser à un prêtre étranger à la paroisse - chanoine d'une collégiale, religieux d'un couvent, curé ou vicaire d'une autre paroisse, etc.- ne pouvait se faire qu'avec la permission écrite de son pasteur. Dès l'obtention de cette dernière, le pénitent se rendait chez son confesseur et lui avouait ses fautes ? En retour, celui-ci lui remettait un billet de confession qu'il présentait à son curé. Sans cette attestation, dans la présente situation,  aucun prêtre ne donnait l'absolution, le jour du Jeudi-Saint.

 De même, pour recevoir l'eucharistie dans une autre paroisse, il fallait au chrétien du XVIIIe siècle une permission écrite de son pasteur. Les gens en voyage possédaient, en plus de leur billet de confession, une autorisation en bonne et due forme de leur curé pour pouvoir se présenter à la Sainte Table. De son côté, le prêtre du lieu de séjour établissait un certificat de communion qu'ils remettaient, à leur retour, au desservant de leur village ou de leur ville.

Le 22 mars 1746, Elisabeth Noël "épouse a André Aubert soldat au régiment de Gondrin" accouche, lors de son passage à Moulins, d'une fille, Marie Barbe. Quelque six semaines plus tard, le sixième may, la malheureuse s'éteint (A V 2 et A V 3). Or, l'abbé Antoine précise : "L'an 1746, le 6e may est morte en cette paroisse ou elle avoit fait ses paques Elisabeth Noël...". Cette femme possédait, n'en doutons pas, et son billet de confession et l'autorisation de communier dans une autre paroisse, établis par son curé. Au cours de son séjour à Moulins, et contrainte d'y accoucher, elle fait son devoir pascal et l'abbé Antoine lui délivre un certificat de communion. Cette précision, dans l'acte de décès, "ou elle avait fait ses paques", nous démontre l'importance de cet acte dans la vie sociale d'un chrétien au XVIIIe siècle. Sans cette soumission aux troisième et quatrième commandements de l'Église, il ne pouvait vivre qu'en  marge de la société. Ce fameux catalogue, dont nous vous entretenions plus haut, avec ses taux de fréquentation, avec ses certificats, avec ses billets de confession, avec toutes ses remarques, permettait au curé de suivre la dévotion de l'ensemble de ses paroissiens.
À chaque visite pastorale, il le présentait à son évêque ou à son représentant. D'où l'importance de ce document :

 

  1. au point de vue pastoral : comme le bon pasteur doit connaître ses brebis, le bon curé doit connaître ses paroissiens.
  2. au point de vue épiscopal : l'évêque constate l'efficacité du curé et du régent, par le nombre de paroissiens communiant plus d'une fois l'an.

 

A V 2 Marie Barbe fille legitime de andre Aubert et delisabeth noël son épouse accouchée ici en passant et mariée le 9 juin 1742 en la paroisse de Vildrin diocesse de Treves, est née le 27e mars 1746, a étée baptisée le mesme jour, elle a eux pour parain le sieur jean giry marchand de bois et pour maraine Barbe gorlesse, veuve de michel Boutillier qui ont signé et marqué.

Signatures : Giry

Antoine curé de Moulins

Marque : +   de la marraine.

 

A V 3 L'an 1746 le 6e may est morte en cette paroisse ou elle avait fait ses paques elisabeth noël épouse a andré Robert soldat au régiment Degondrin mariés à Vildrin diocesse de treves, elle a reçüe pendant sa maladie les sacrements de penitence et d'extreme onction, et a été inhumée au cimetiere le Septieme du meme moy avec les ceremonies prescrites par leglise en presence des temoins soussignés.

Signatures : Antoine curé de moulin

Mouza

Gillot

 

Cette analyse se termine. Nous n'avons pas suivi, étant donnée l'interdépendance de tous ces devoirs, l'ordre habituel et vous demandons de nous en excuser. Mais chacun peut constater l'importance de la Première Communion et du devoir pascal.

Avant de passer à la Confirmation, corollaire de la Première Communion, abordons, avec votre permission, un troisième volet du sacrement de l'Eucharistie : la communion des malades.

Ne confondons pas ce sacrement, administré à une personne malade, avec les derniers sacrements, destinés aux moribonds. En 1748, Catherine Michel, épouse de Jean Roscop, meurt à l'âge de trente-cinq ans, "subittement, sans s'etre munie d'aucun sacrement, quoyque malade depuis plusieurs jours..;" (A V 4). Mais quelle faute commet Catherine Michel pour que l'abbé Antoine mentionne ce "quoyque malade depuis plusieurs jours" ? Avant de vous donner la réponse, permettez-moi de tracer, de façon succincte, la vie de cette épouse et mère qui résume parfaitement le destin des femmes du XVIIIe siècle.

 

A V 4 L'an mil sept cent quarante huit le vingt cinq may est morte, catherine michel, subittement, sans s'être munie d'aucun sacrement, quoyque malade depuis plusieurs jours âgée d'environ trente cinq ans, mariée à jean Roscop demeuarnt à Moulin. Elle a été enterrée le même jour avec les ceremonies ordinaires de l'Eglise dans le cimetiere de cette paroisse en presence des temoins soussignés.

Signatures : Jean Roscop

Jean Michel

Antoine curé

 

Elle unit sa destinée à Jean Roscop, le 17 janvier 1742, dans notre église paroissiale. Le jour anniversaire de son mariage, elle met au monde Christine. Le 27 avril 1744, soit quinze mois plus tard, François voit le jour et meurt à l'âge de quinze mois, le 5 août 1745. Après une période de répit, Joseph naît, le 26 janvier 1747, quelque cinq années après le mariage de ses parents. Le 20 mai 1748, elle accouche de Joseph qui meurt, deux jours plus tard. Catherine s'éteint le 25 mai, à l'âge de trente-cinq ans, après avoir mis au monde quatre enfants en six ans. Quant à Jean Roscop, il se remarie le 17 juillet de la même année, soit cinquante-trois jours après la mort de Catherine. Il meurt noyé le 28 août 1750.

 De quelle maladie meurt cette malheureuse. Des suites de couches, à n'en pas douter. Joseph vient au monde le 20 mai et décède cinq jours plus tard. La maladie, ainsi que l'accident périnatal, ne l'oublions pas, ne proviennent pas d'une cause naturelle, mais d'une cause surnaturelle. Effectivement, les gens de l'époque les considèrent comme une épreuve que Dieu leur inflige pour les punir ou pour les avertir. Alors, que devaient-ils faire ? Avant de songer à guérir le corps - si Dieu le permettait - ils se mettaient en règle avec Lui.

Un mandement de Monseigneur de Noailles, archevêque de Paris, explicite à merveille ce qu'un chrétien, malade, se devait d'accomplir en pareille circonstance. Nous vous en donnons l'esprit plutôt que la lettre :

 

'Dès que vous êtes malades, n'abusez pas de la patience divine, mais confessez-vous et communiez pour vous mettre en règle avec Dieu."

 

Ce passage du mandement traduit bien la pensée de la hiérarchie ecclésiastique qui considère la maladie comme une épreuve divine. Avant de penser au corps, priorité à l'âme, au salut.

Dans la législation française aussi bien que lorraine, il existait une loi qui obligeait les personnes malades à se confesser et à communier. Nous voyons, avec quelle sollicitude, nos rois de France et nos ducs de Lorraine s'occupaient du salut de nos âmes, négligeant, par là, le soin des corps.

  • Avant de terminer le thème de l'eucharistie, rappelons quelques interdits et recommandations. aucun laïc ne pouvait communier dans le sanctuaire; mais seulement au balustre (banc de communion) ;
  • ceux qui portaient l'épée devaient la quitter, ainsi que les gants ;
  • les femmes qui se présentaient le sein ou les épaules découvertes, celles qui portaient des "marques scandaleuses de vanité", se voyaient refuser la communion ;
  • il fallait se laver la bouche et les mains.

 

Et maintenant, abordons le sacrement de confirmation. La cérémonie se déroulait,  l'année de la Première Communion, le jour de la visite épiscopale, dans l'une des paroisses de l'archiprêtré de Jussy dont dépendait Moulins.

Averti de la date de la venue de l'évêque, dans l'une des paroisses, le curé l'annonçait au prône de la grand'messe paroissiale et affichait le mandement au portail de l'église. Il dressait une liste des enfants à confirmer, tandis que le régent prévenait les parents de l 'obligation d'assister, eux et leurs enfants, à l'instruction religieuse. Celle-ci durait plusieurs dimanches, sous forme de catéchisme, avec ses questions et ses réponses.

Le thème : le sacrement de confirmation et ses bienfaits. En cas de refus ou d'absence, le curé voyait les parents en particulier, avertissait l'évêché de ce refus ou de cette absence et ne présentait pas les enfants défaillants à la confirmation. Comme cette négligence, selon l'Église ne pouvait venir que d'un manque de foi, il veillait sur ces personnes et ne les admettait plus aux sacrements de pénitence et d'eucharistie.

Les postulants se confessaient et communiaient, quelques jours avant la cérémonie. Si cette dernière avait lieu dans notre paroisse, le pasteur assemblait ses fidèles, au son de la cloche, et l'ensemble de la paroisse se rendait au lieu indiqué, en procession, après avoir entendu la messe, le matin, ou après avoir chanté le Veni Creator, l'après-midi. Chemin faisant, les paroissiens, sous la houlette du régent, chantaient les litanies de la Sainte Vierge et des Saints, les hymnes, Veni Creator, Ave Maris Stella, Te Deum laudamus, les cantiques Magnificat, Benedictus Dominus Israël.

Si la procession avait épuisé tous ces chants, le régent y ajoutait quelques psaumes. Lors d'une montée, le chant devenant trop pénible, la paroisse marchait en silence, deux à deux et "dans une grande modestie".

Le matin, les enfants se trouvaient à jeun. Avant le départ,  les parents les lavaient pour qu'il n'y eût "ni crasse ni sueur sur le front" et les habillaient "décemment et modestement".

Abandonnons, à présent, les enfants sur le chemin du retour, durant lequel, toujours accompagnés de leurs parents et amis, il chantent les mêmes litanies, les mêmes hymnes, les mêmes cantiques et les mêmes psaumes qu'à l'aller. Admis dans le monde des adultes, grâce à la confirmation, le garçon entrera dans la vie active en apprenant un métier, tandis que la fille attendra le prétendant qui la rendra heureuse et lui fera beaucoup d'enfants.

 

à suivre page 31