Suite de la page 16
Suite de la page 16
L'Histoire sous un autre Angle
L'Histoire sous un autre Angle

VIVRE  et  MOURIR  à  MOULINS-lès-Metz, au   XVIIIe  SIÈCLE

suite de la page 30

3e PARTIE

 

CHAPITRE VI

 

LES  FIANÇAILLES  ET  LES  NOCES

 

LE MARIAGE

 

Les adolescents que nous avons quittés sur le chemin de retour, après la confirmation,
ont grandi. Aujourd'hui, avec une certaine impatience, ils attendent de passer
devant monsieur le curé qui les unira pour l'éternité. Dans quel but se marient-ils, en ce XVIIIe siècle ? L'Église, comme toujours, nous en donne la réponse :

 

"Le mariage est un contrat par lequel l'homme et la femme se font l'un à l'autre une donation mutuelle de leurs corps et s'obligent à s'aider l'un l'autre et de demeurer ensemble toute leur vie

Société la plus ancienne et la plus inviolable qui soit au monde dont Dieu est l'auteur. Il a voulu qu'elle fut le seul moyen par lequel le genre humain doit se multiplier jusqu'à la fin des siècles."

 

Deux finalités se dégagent de ce texte : l'entraide et la procréation. Elles en sous-tendent une troisième, d'une importance capitale : le remède à l'incontinence. Cette finalité ne préexistait pas aux deux autres, puisqu'elle découle du péché originel. Deux voies s'offraient aux jeunes chrétiens : celle de la continence et celle de l'incontinence. Ceux qui choisissaient la première entraient dans les ordres religieux et se consacraient à Dieu. Quant aux autres, les plus nombreux, ils entraient dans le mariage. Le sacrement du mariage sanctifiait la relation duelle entre la femme et l'homme ; de péché elle se transformait, par la grâce divine, en un acte de procréation. Par ce sacrement, les époux participaient à l'œuvre créatrice. Une union sans fruit devenait, de ce fait, un péché contre nature. L'incontinence impliquait le devoir de procréation... jusqu'à épuisement.

À ce devoir, nous dénombrons quatre manquements, à savoir  :  

                                

  • ne pas rendre le devoir ;
  • l'exiger injustement dans le temps que l'autre est malade ;
  • empêcher la génération des enfants ;
  • pervertir l'ordre que la nature y a établi."

 

Ces manquements que nous développons ci-après constituaient un péché mortel, privatif de sacrements, le cas échéant.

 

"Ne pas rendre le devoir". - Substituons-nous à une jeune  femme de l'époque, mariée depuis six années, élevant quatre enfants :

 

"Fatiguée de mes maternités successives, je demande à mon époux de ne plus avoir de rapports avec lui et de vivre, pendant un laps de temps, en frère et sœur. Ce qui nous permettrait de mieux nous occuper de notre progéniture et de surseoir à la venue du cinquième."

 

(De son côté, l'Église admettait la chasteté entre époux).

 

"Mon mari accepte, malgré son tempérament. Quelques jours plus tard, renversement de situation : en effet, il éprouve une folle envie de mon corps... Si je refuse, il commettra l'onanisme ou l'adultère, péchés contre les sixième et neuvième commandements, dont je serai responsable, et non lui, devant Dieu. Je ne puis me soustraire à mon devoir et dois remplir mon contrat passé devant Dieu et l'Église..."

 

"L'exiger injustement dans le temps que l'autre est malade"

 

Le conjoint, en bonne santé, ne pouvait exiger, du conjoint malade, le devoir de procréation. Dans ce cas, l'Église ne considérait pas le refus comme une faute. Alors que l'exigence du devoir en était une.

 

"Empêcher la génération"

 

Ne nous étonnons plus des familles nombreuses, des naissances rapprochées. Dès le sevrage de l'enfant, le curé exigeait des époux, sous peine d'interdit, le devoir de procréation. Nos ancêtres n'ignoraient pas l'onanisme à deux, le "coït interruptus", voire certaines méthodes de contraception. Mais l'Église, par le truchement des curés de paroisse, surveillait son petit monde.

 

"Pervertir l'ordre de la nature"

 

Entraient dans cette catégorie, l'onanisme solitaire ou à deux, le baiser bucco-génital et la sodomie.

Et l'adultère,  me direz-vous ? Le neuvième commandement de Dieu l'impliquait - l'implique toujours.

 

"L'œuvre de chair ne désireras qu'en mariage seulement."          

 

Après l'évocation des manquements, passons, à présent, aux empêchements. Au nombre de quatorze, le droit canonique les nommait "empêchements dirimants", parce qu'ils mettaient un obstacle à la célébration du mariage. En cas de célébration du sacrement, l'empêchement dirimant entraînait ipso facto sa nullité.

Nous n'allons pas les énumérer : la plupart, en effet, ont cours de nos jours : la parenté ou le degré prohibé, la bigamie, etc. Nous ne nous arrêterons pas à la compaternité, sujet traité dans un chapitre précédent, mais nous retiendrons le dixième :

 

"On ne peut se marier avec le père ou la mère, les frères ou les sœurs, les fils ou les filles de celui ou celle qu'on a fiancé".

 

Après ces différentes mises au point qui conditionnaient la naissance et la vie d'un couple, revenons à Moulins et consultons les actes de mariage. Avec votre consentement, nous choisirons  celui d'une personne  qui ne nous est pas étrangère et dont nous connaissons la vie professionnelle : Dominique Bouchy (A VI 1). Occasion unique pour nous permettre de mieux cerner sa personnalité; étudions ensemble cet acte de mariage.

 

A VI 1 L'an mil sept cent soixante dix huit, le sept janvier après les trois publications de bans faites en cette Eglise sans opposition et après les !fiançailles célébrées, ce jourd'huy, ont été par nous mariés et ont reçu la benediction nuptiale apres avoir reçu Leur Consentement mutuel :

Dominique Bouchy, âgé de quarante ans regent decole, chantre et marguillier de Cette paroisse, veuf d'anne hernier,

d'une part, et

Catherine Sicq, âgée de vingt- neuf ans, fille de Jean Sicq, manœuvre et de défunte Jeanne Clement sa femme, de cette paroisse,

d'autre part,

en présence de

Joseph --- Bouchy frere de l'époux et de Jacques hernier son beau pere et de pierre roscop parain de Lepouse et de Dominique Guichard de Cette paroisse qui ont signé.

Signatures de : Dominique Bouchy

Catherine Sicq                     Jacques Hernier

Joseph Bouchy                    Pierre Roscop

Louis Guichard                   Lhuillier Curé de Moulin et Ste Rufine

 

"L'an mil sept cent soixante dix huit le sept janvier...".

 

Pourquoi nous arrêter à cette date ? Deux raisons nous y invitent : la licéité et la situation de l'époux. Dans le langage canonique, la conformité aux prescriptions, imposées aux prêtres pour procéder valablement à une cérémonie, se nomme la licéité. Il en résulte qu'il existe, en plus des empêchements dirimants dus à la personne, des empêchements imputables aux Temps liturgiques ; et les mariages célébrés, durant ces périodes, sont illicites par nature.

Deux grandes périodes entrent dans cette catégorie et correspondent à la préparation (Avent, Carême et Passion) et à la célébration (Noël, Épiphanie, Pâques et son Octave privilégiée) des deux grandes fêtes du cycle temporal. Ce qui nous donne, en définitive :

 

  1.  "du premier dimanche de l'Avent jusqu'après la fête de l'Épiphanie."
  2.  "depuis le jour des Cendres jusqu'après l'Octave de Pâques."

 

Dominique Bouchy se marie le 7 janvier, soit le lendemain de l'Épiphanie. Avant cette date, et ce, depuis le début du mois de décembre, il ne pouvait convoler en justes noces. L'acte nous informe sur sa situation matrimoniale : "veuf d'Anne Hernier". Anne meurt, le 4 novembre 1777, à l'âge de trente-trois ans. Soixante-quatre jours - deux mois - séparent la disparition d'un conjoint et son remplacement par un autre. Nous vous invitons à réduire ce délai du retard dû à la licéité, du temps nécessaire aux trois publications, de celui indispensable à la recherche d'une candidate, N'oublions pas le consentement, et nous arrivons... à la mise en terre.

Eh oui ! pour ne pas tomber dans la luxure, pour ne pas perdre son âme, le conjoint survivant se hâtait de trouver  une âme sœur. Quant aux disparus, on leur rendait visite le dimanche,  au cimetière,  à la sortie de la messe paroissiale.  Ce délai,   très  court,   choque   nos   mentalités  d'hommes  de  cette  fin  du XXème  siècle;  mais  nous  devons  considérer  ce phénomène  comme banal  et  non l'attribuer à la personnalité de Dominique Bouchy. Pour nous en convaincre, prenons le cas de Marie Anne Lallemand. Son premier mari,  François Abraham, exerçait,  dans notre paroisse,  les fonctions  de cabaretier  et de maire  de la  Haute Justice. Nous devons le classer  parmi les notables. Il meurt,  le 5 septembre 1749, à l'âge de cinquante-trois ans  (A VI 2). Le 27 janvier 1750,  cinq mois plus tard,  Marie Anne épouse,  en secondes noces,  Nicolas Florimont,  marchand de bois de marnage. (A VI 3).

En juxtaposant les deux dates, nous nous apercevons que la femme de notre maire ne respecte pas le délai de viduité. En vieux français, vidue signifiait veuve. Et le mot savant viduité exprimait son état : le veuvage. De nos jours, ce mot ne s'emploie plus qu'en terme de droit et dans l'expression : délai de viduité, délai que doit respecter une veuve avant de se remarier et qui représente trois cents jours, avec comme point de départ, la dissolution de la communauté.  À l'époque qui nous intéresse, les femmes devaient-elles observer ce délai de viduité ? Nous pensons que oui !  Alors  pourquoi  Marie Anne  ne se conforme-t-elle pas  aux normes ?  Le moment venu, nous essaierons  de soulever un coin du voile. En attendant, attardons-nous, avec votre permission, aux fonctions des deux époux, A la suite des deux annexes

 

A VI 2 L'an mil sept cent quarante neuf, le sisieme septembre  est mort en la paroisse de Moulin, françois Abraham, maire de la Haute Justice de Monsieur de Fabert Seigneur dudit lieu âgé de cinquante trois ans ou environ, marié à marie anne Lallement, son épouse, après avoir reçu les Sacrements de pénitence, d'Eucharistie et d'Extrême-onction, il a été enterré le même jour dans l'église au milieu de la marche de droite de l'autel de la Ste Vierge de ladite paroisse avec les ceremonies ordinaires de l'Eglise.

Signatures de :         Abraham                                Lallemand

Marie anne Lallement                     Joseph François

M. Mangenot                                  Jean Roscop

Pierre Roscop                                  Anthoine, curé

 

A VI 3 L'an mil Sept cent cinquante le vingt Septieme janvier apres la publication dun ban faite sans opposition en cette paroisse et en celle de Briey a la dispense des deux autres, ont été par nous mariés après avoir pris leur mutuel consentement de Mr. nicolas florimont fils majeur de feu antoine florimont marchand et de deffunte barbe poinsignon ses pere et mere de la paroisse de Briey d'une part,

et marie anne Lallemand, veuve du Sr. françois abraham cabaretier de cette paroisse d'autre (part) en présence des témoins sousignés.

Signatures de ::        M. Florimont                                      Marie Anne Lallemant

Lallemand                                                                          Nicolas Lallemand

F. Florimont                                                                       F  Florimont

Anthoine curé de moulin et de ste rufine

 

Cabaretier

 

Au XVIIIe siècle,  nous dénombrons,  dans notre paroisse,  trois auberges : une à l'enseigne du "Cheval Blanc", une autre à l'enseigne "A Saint-Nicolas" enfin, la troisième, celle de "Tournebride" sise à l'entrée du château de Frescaty. Dans laquelle des trois, François Abraham  exerçait-il son art ?  Nous l'ignorons.  À  quelle catégorie de cabarets  appartenaient  nos auberges ?  En effet, nous devons distinguer trois sortes de cabarets :

 

  • ceux "à pot et à pinte", les cafés de l'époque;
  • ceux "à pot et assiette", nos restaurants actuels;
  • ceux "qui logeaient", comparables à nos hôtels.

 

Nous opinons pour la troisième et dernière catégorie.

Effectivement, au cours des plaids annaux (A VI 4) qui se tenaient dans la cour du château, le seigneur et les porteriens (A VI 4) réglementaient l'installation, la tenue, l'ouverture et la fermeture des cabarets, ainsi que le logement des "allant et venant". Les gens de la justice veillaient à l'application de cette réglementation dont nous vous donnons, ci-après, un extrait tiré des archives de notre justice seigneuriale :

 

  • "pour prendre enseigne et tenir bouchon, obtenir la permission du seigneur ;
  • défense des jeux de hasard ;
  • fermeture pendant les offices divins ;
  • défense de donner à boire après dix heures du soir ;
  • ne jamais donner de gîte aux filles de joye ou femmes de mauvaise vie en compagnie d'hommes ou seules ;
  • défense de donner (le gîte) à soldats, cavaliers, dragons qui ne soient munis de cartouches (A VI 4) bonnes et valables ou d'un congé ;
  • chaque hôtelier, cabaretier et aubergiste doit porter tous les soirs au maire de justice les (listes des) personnes qui doivent coucher chez eux avec nom, prénom, surnom, qualité, domicile et quelles routes ils tiennent"

 

A VI 4 Cartouche

 

Dans l'administration militaire, la cartouche correspondait à un congé. Ce terme recouvrait plusieurs acceptions :

- permission de plus de trente jours,

- congé illimité (de nos jours, disponibilité),

- congé de réforme,

- libération du service militaire.

 

Plaids annaux

 

Assemblée annuelle qui se tenait dans la cour du château et que présidait le seigneur monsieur de Fabert. Tous les porteriens (voir ci-dessous) y assistaient. Elle établissait la réglementation et le tarif des amendes, en cas d'inobservation des prescriptions. Les gens de justice veillaient à l'application de la police.

Au cours de ces assises, le seigneur recevait les plaintes de ses sujets. Il s'assurait ainsi que ses officiers de justice n'abusaient pas de leur autorité.

 

Porterien

 

Tenancier, fermier. En règle générale, nous pouvons admettre qu'il s'agissait des sujets d'un seigneur, au XVIIIème siècle.

 

 

Ce dernier paragraphe concernait également les particuliers qui logeaient des étrangers à notre paroisse et nous lisons dans les archives de notre justice seigneuriale :

 

  • "défense de tenir chez soi des étrangers plus de trois jours, sans la permission du seigneur et responsable à leur nom d'action qu'ils pourraient commettre".

 

Après ces interdits et ces recommandations, passons aux boissons que servaient nos aubergistes. Du vin, des liqueurs, des eaux-de-vie. Dans un procès-verbal de justice, le greffier relate  qu'un client de l'auberge tenue par Jeanne Vignon, veuve de Jean Thomin, se retire après avoir bu "une dernière potée d'eau-de-vie".

François Abraham, cabaretier et maire de la justice, ne pouvait se permettre d'enfreindre la réglementation sans s'attirer les foudres de ses concurrents et de ses administrés. Et, sans plus tarder, passons à sa fonction de maire.

 

Maire de la Haute Justice

 

À côté des Parlements, cours souveraines de justice, il existait des justices seigneuriales. Leur compétence territoriale se limitait à l'étendue de la seigneurie qui pouvait comprendre une ou plusieurs paroisses. Leur compétence d'attribution variait selon qu'elles étaient de basse, de moyenne ou de haute justice.

La basse justice connaissait des affaires (connaître de : voir paragraphe suivant) entre sujets d'une même seigneurie, jusqu'à concurrence de trois livres cinq sols, et des délits dont l'amende n'excédait pas sept sols six deniers. Elle exerçait la police, s'occupait des dégâts causés par les animaux domestiques,  et veillait aux droits du seigneur.

 

Connaître de : avoir caractère pour juger ou faire des actes d'instruction en certaines causes.

 

La moyenne justice connaissait des délits dont l'amende n'excédait pas trois livres quinze sols et des actions en tutelle. De ce fait, elle apposait les scellés, inventoriait les biens des mineurs et nommait les tuteurs ainsi que les curateurs.

La haute justice connaissait de toutes les matières civiles et criminelles, excepté les cas royaux (lèse-majesté et fausse monnaie), avec appel à la justice royale de son ressort. Jusqu'à mille livres d'amende, l'exécution provisoire du jugement s'appliquait. Elle pouvait prononcer des peines exécutives après confirmation des juges royaux.

Maintenant que nous connaissons les attributions de cette juridiction seigneuriale, intéressons-nous à son personnel, communément appelés gens de justice et commençons par le premier.

 

Maire de justice

 

Oublions l'acception qui nous vient à l'esprit : celle de premier magistrat de la municipalité. Magistrat, oui ! mais de judicature. Préposé par l'autorité du seigneur pour rendre la justice, par délégation, à ses sujets, il faisait fonction de juge. Juge du seigneur, nous pouvons le comparer - toutes proportions gardées - aux juges royaux de robe longue : prévôts, baillis, certains membres du parlement. Alors que ces derniers magistrats de métier devaient leurs offices à l'hérédité, à leurs diplômes de droit ainsi qu'à la vénalité, les maires de justice seigneuriale, magistrats occasionnels, ne devaient leurs charges qu'à la vénalité.

Dans certains cas, le seigneur désignait soit un magistrat de métier, soit un gradué d'université de droit pour connaître des faits délictueux entre membres de sa seigneurie. Rappelons-nous le différend qui opposait, en juin 1741, les époux Boutier-Renaudin à Barbe Hocquard, femme de notre forgeron. À la requête du demandeur,  Monsieur de Fabert nomme Maître Louis Lambert, avocat au Parlement de Metz, juge le commissaire. Mais dans quelles circonstances, le seigneur du lieu substituait-il une personne, étrangère à la paroisse, au titulaire du siège ? La réponse tient en un seul mot : le verbe récuser. Cette récusation pouvait être le fait du seigneur, du demandeur ou du défendeur et du maire lui-même.

Dans une affaire sortant du cadre juridique habituel et nécessitant une connaissance assez approfondie du droit, le seigneur pouvait récuser la compétence de son juge.

Si l'une des parties soupçonnait le juge de partialité - relation d'intérêt, de famille avec l'autre partie - elle demandait sa récusation.

De son côté,  le juge se récusait  par manque de compétence,  pour ne pas se mettre à dos  une partie de la paroisse,  pour ne pas prononcer  une peine capitale, etc.

Ce rapide survol des mœurs judiciaires de l'époque nous démontre que la justice, sous l'Ancien Régime, n'avait rien à envier à la justice de notre siècle. Préoccupons-nous, à présent, des autres officiers de judicature qui assistaient le maire dans ses fonctions. Et, pour se faire, comme à notre habitude, consultons les registres paroissiaux

Le 28 août 1750, Jean Roscop, époux de Jeanne Boutier, se noie dans un bras de la Moselle. Les gens de justice dressent un procès-verbal et l'abbé Besson, vicaire de Sainte-Ruffine, inhume le corps dans le cimetière de notre église paroissiale, "en conséquence de la permission de mre (messire) Lambert, procureur fiscal" (A VI 5).

 

A VI 5 L'an mil Sept Cent cinquante Le vingt huitième d'aout Jean Roscop en son vivant époux de Jeanne Boutier de cette paroisse a été trouvé noyé dans un Bras de la Moselle situé sur le Ban de moulin ainsi qu'il nous a paru par le proces verbal dressé par Les maire et gens de justice dudit Lieu a été inhumé dans le cimetiere de cette église le vingt neufieme dudit mois, en consequence de la permission de M. Loubet procureur fiscal; en présence des temoins soubsignés. Ledit Roscop agé d'environ quarante ans.

signatures de : N. Florimont                                               Pierre Roscop

Toussaint Roscop                                                   François Roscop

F. Besson vic. à Ste Ruffine                                              N. Mangenot

 

 

Arrêtons-nous à ce procureur fiscal qui donne la permission pour enterrer la dépouille de ce malheureux. Cet officier de justice que l'on nommait également procureur d'office remplissait, dans les juridictions seigneuriales, les fonctions de procureur du roi, dans les juridictions royales. Personnage important de ces petits tribunaux, il représentait le seigneur du lieu, défendait ses intérêts, s'occupait, en outre, de la rentrée des droits seigneuriaux.

Quelques années plus tard, le 27 août 1774, les Moulinois retirent, de la Moselle, le corps de François Gainier, "blanchisseur en chaux", de la paroisse Saint-Simplice de Metz. Les gens de justice procèdent à "la levée, visite et reconnaissance du corps". Ces formalités accomplies, l'abbé Lhuillier, le lendemain, inhume François Gainier dans notre cimetière, en présence de plusieurs témoins dont "Joseph Thomin lieutenant (de) Maire de la justice de Moulins" (A VI 6). Pour mieux comprendre cette nouvelle fonction, empruntons sa définition au Dictionnaire des Institutions de la France aux XVIIe et XVIIIe siècles, de Marcel Marion :

 

"En général,  officier  chargé  de tenir lieu  d'un  autre, empêché, ou  ayant besoin de se faire seconder. En particulier, officier de judicature  remplaçant le premier officier du siège. C'est dans l'ordre judiciaire que les lieutenants étaient les plus nombreux et avaient le plus d'importance sous l'Ancien Régime."

 

A VI 6 L'an mil Sept cent Soixante quatorze Le vingt huit août, a été inhumé dans le Cimetiere de Cette Eglise a La réquisition des gens de la Justice de Moulin qui ont procédé de faire procéder à la Levée visite et reconnaissance du corps, François gainier, Blanchisseur En Chaux, âgé denviron soixante dix ans, de la Paroisse St. Simplice de Metz, noyé hier dans la riviere de Moselle sur Cette paroisse; Témoins de L'inhumation, Joseph Thomin, Lieutenant-maire de la Justice de Moulin, et Louis St. (sergent) fiscal et Nicolas Thuillier gendre et beau-fils du défunt.

signatures de : Joseph Thomin, Lieutenant maire

Louis, St. fiscal

Nicolas Thuillier

Lhuillier curé de Moulin et Ste Rufine

 

 

Avec votre permission, attardons-nous à cet acte de décès  qui nous apprend que la victime habitait Metz, paroisse Saint-Simplice. Dans aucun document de l'époque, relatant la mort d'un Messin, ne figure le nom de la rue, mais toujours celui de la paroisse.  L'église paroissiale de Saint-Simplice,  démolie au début du XIXe siècle, se situait à l'angle de la place du même nom et de la rue du Change (Pharmacie Masius). Le portail donnait sur la place Saint-Louis, vis-à-vis la rue de la Tête d'Or. À l'époque qui nous intéresse, le tronçon de cette rue, situé entre la rue de la Chèvre et la place, s'appelait rue Neuve. Jusqu'en 1749, la rue de la Tête d'Or n'aboutissait pas à la place Saint-Louis.

Abandonnons la paroisse de François Gainier, le "blanchisseur de chaux" et reprenons son acte de décès. Plusieurs témoins, comme l'abbé Lhuillier, assistent à l'inhumation :

 

en plus de Joseph Thomin, déjà cité, "Paul Louis st (sergent) fiscal et Nicolas Thuilier gendre et beau-fils du défunt." (Voir A V /6).

 

Si la relation de la mort par noyade de Jean Roscop nous permet de faire connaissance avec le procureur fiscal, celle de François Gainier nous fait découvrir l'existence d'un lieutenant de maire et d'un sergent fiscal. Pour bien définir cette dernière fonction, consultons différents dictionnaires :

 

"Le mot sergent  vient  du latin servitus  et désigne, en tout ordre  de chose un officier chargé des fonctions de caractère inférieur.

Dans la vie civile, on appelait sergents  des officiers de justice, chargés de faire des arrestations, des ajournements, des significations, etc."

"Huissier, le plus bas officier de justice, qui sert à exécuter des ordres".  "Serviteur du juge".

 

En résumé, nous pouvons considérer cet officier de judicature comme un huissier de justice, avec un pouvoir d'infliger des amendes et de procéder aux arrestations. Cette fonction subalterne n'était pas incompatible avec une autre fonction. Nous relevons, en effet, dans les archives de notre justice seigneuriale, que Jean-Baptiste Royer, maître-boulanger, cumulait les charges "de sergent de la justice et de fermier des amendes". Au cours des relevailles, nous accompagnons Marie Bourguignon, épouse de J.B. Royer, à l'église paroissiale. Mais, pour bien comprendre cet office de fermier, oublions l'acception première qui nous vient à l'esprit :celle de cultivateur. Sous l'Ancien Régime, le pouvoir royal qui ne procédait pas au recouvrement de l'impôt l'affermait. De leur côté, les justices seigneuriales sous-traitaient de même la rentrée des amendes, moyennant une rétribution proportionnelle au montant des sommes encaissées. Puisque nous parlons de la rémunération du fermier des amendes et
avant d'aborder ce chapitre, n'omettons pas une fonction essentielle qu'occupait Dominique Bouchy : celle de greffier de la justice seigneuriale. Ne nous attardons pas à cet emploi qui correspond à celui, exercé de nos jours, par les greffiers.

Les gens de justice, à quelque échelon qu'ils fussent, percevaient des émoluments, sous forme de taxes, exigibles des justiciables et dénommées épices. À  première vue  bizarre, ce terme tirait son nom des avantages en nature - dragées et confitures - que les plaideurs remettaient à leurs juges, soit pour obtenir leurs faveurs, soit pour les remercier. De simples dons, à l'origine, elles se transformèrent en redevances obligatoires, payées entre les mains du greffier qui les répartissait entre les différentes charges. La Révolution française ordonna la suppression des épices, et l'État fixa directement des frais de justice. Il existait des abus, reconnaissons-le, mais, dans l'ensemble, ce nouveau mode de taxation ne favorisa guère les plaideurs. À ce sujet, rappelons-nous certaine question posée par les confesseurs aux procureurs des justices seigneuriales et retenons celle-ci :

 

"N'avez-vous point fait quelque acte inutile simplement pour augmenter vos salaires ?

 

L'Église, par le biais de la confession, tentait de réprimer certains excès, parce que quelques magistrats, avides et peu scrupuleux, se montraient - empruntons l'expression de l'époque - "grands épiciers".

En plus des épices, les justiciables acquittaient, le cas échéant, les frais d'incarcération. Le juge, quant à lui, n'appliquait jamais une peine d'emprisonnement. Lieu de sûreté, la prison permettait de détenir un inculpé jusqu'à son jugement ou servait de contrainte pour forcer un débiteur à payer ses dettes. En cas d'ivresse sur la voie publique, le sergent de la justice mettait le délinquant en prison. Il y séjournait pendant vingt-quatre heures, jeûnait "au pain et à l'eau" et réglait sa pension à la sortie.

Existait-il une prison dans notre seigneurie ? Et, dans l'affirmative, où se situait-elle ? Une seule fois, en deux siècles, les archives judiciaires nous révèlent le lieu d'incarcération.  Nous devons cette révélation à la procédure criminelle contre Simon Rozet, en 1622. Ce dernier, dans l'attente de son procès, séjourna dans la "prison du château de Monsieur de Fabert".

Maintenant que nous connaissons le rôle de la justice seigneuriale en matière de procédures civile et criminelle, intéressons-nous à un autre aspect de ses devoirs et de ses charges que nous révèle la lecture des plaids annaux. Elle intervenait, en effet, dans tout ce qui regardait la sûreté et la commodité des paroissiens.

 

Incendie

 

La justice seigneuriale défendait aux propriétaires de grange d'y pénétrer avec une chandelle et leur imposait l'achat d'une lanterne.

Au milieu du XVIIIe siècle, elle ordonne la "démolition de toutes les cheminées à manteau de bois".

Elle obligeait les habitants à ramoner les cheminées, tous les six mois.

En 1768, elle s'intéresse à l'achat "de deux pompes à incendie déposées au dépôt des armes".

Il existait, dans notre village, des consignes en cas d'incendie, établies par les gens de justice. Au son de la cloche, chaque Moulinois, muni d'un outil approprié, se rendait sur le lieu du sinistre.

 

Agriculture

 

  • La justice ordonnait le taillage des haies, le "débranchage des arbres depuis la Saint-Georges jusqu'à l'automne" ainsi que "l'expulsation des bourses à chenilles";
  • elle interdisait aux paroissiens de "semer des haricots, fèves et autres légumes dans les vignes du domaine".
  • la fenaison, la moisson et les vendanges ne débutaient qu'"après la visite des gens de justice"
  • les cultivateurs ne pouvaient pas "charroyer du grain avant et après le lever et le coucher du soleil sans la permission de la justice".

 

Divers

 

  • Elle imposait le récurage des fossés.
  • Elle défendait "à toute personne de jurer et de blasphémer le saint nom de Dieu"
  • Elle réglementait la pêche et la chasse.

 

Entraînés dans une digression assez longue, par les fonctions du premier époux de Marie Anne Lallemand, nous continuerons cette parenthèse par la profession qu'exerçait Nicolas Florimont, successeur de François Abraham à la mairie (A VI 7) et dans le lit conjugal (Voir A VI /3). Nicolas s'adonnait, comme le précise l'abbé Anthoine dans l'acte de baptême de Marguerite Catherine, au commerce de bois de marnage (A VI 8). Ce marnage  n'a rien de commun avec l'amendement d'un sol par incorporation de marne. Pour bien comprendre cette dénomination, aujourd'hui disparue, recourons à l'ancien français :

 

Mairien ou merrain : bois de construction ; bois de charpente (12e siècle).

Mairenier : marchand de bois de construction ; charpentier (12e siècle).

Mairenage : bois de charpente ; droit de prendre ce bois (13e siècle).       

 

En définitive, nous pouvons conclure que Nicolas Florimont se livrait au commerce de bois de construction.

Notre paroisse jouissait, au XVIIIe siècle d'une certaine réputation commerciale. Deux facteurs essentiels contribuèrent à cet essor commercial : la maltôte et sa situation géographique.

 

A VI 7 Jeanne marie fille legitime de nicolas florimont maire de la haute justice de ce lieu et de marie anne Lallemand son épouse, née le Second de novembre mil Sept cent cinquante deux, a été baptisée le meme jour, elle a a eut  pour parain nicolas Roscop fils et pour mareine Jeanne catherine noirez fille de cette paroisse qui ont signé, le père absent.

signatures de :          Jeanne Catherine Noiré

Nicolas Roscop

Anthoine curé

 

A VI 8 Marie fille legitime du Sieur Nicolas florimont maire en la justice de ce lieu et marchand de bois de marnage,  et de marie anne Lallemand Son  épouse née le ving cinq de fevrier mil Sept cent cinquante six a été baptisée le meme jour, elle a eut pour parain le Sieur jacque Bancet Marchand forain et pour maraine Demoiselle Marie Medard paroisse St. Simplice de Metz qui ont signé et marqué.

Signatures :

+ marque de la marraine

 

 

La Maltôte

 

L'étymologie du mot nous en donne sa signification :

  • mal : mauvais, à tort ;
  • tolte : enlèvement, imposition.

 

Au début de son règne, Philippe le Bel prépare la grande guerre contre l'Angleterre. "Pour la défense du royaume", il recourut à différents procédés fiscaux, dont "le denier de la livre", imposition sur les transactions commerciales. La perception de cette taxe, détestée et surnommée maltôte, donna lieu, très souvent, à des rixes.

À Metz, toute marchandise qui entrait dans la ville subissait une imposition. Étaient exemptes de cette dernière les marchandises et les denrées que les bourgeois de la ville destinaient à leur consommation et qui provenaient des produits de leurs propriétés foncières situées hors les murs. Un arrêt de la ville de Metz, en date du 6 avril 1732, ordonna le doublement de la maltôte. La réaction ne se fit pas attendre et l'annaliste Baltus nous révèle :

"... ayant reconnu que ce doublement causoit un tort infiny au commerce, que ce doublement étoit d'un très petit objet, et meme qu'il en résultoit une diminution sur le produit des anciens droits de la ville; ayant même occasionné l'etablissement d'un magasin de touttes sortes de marchandises au village de Moulin, à une lieüe de la ville, lequel facilitoit la fraude, et avoit neantmoins été autorisé en faveur des marchands forains par arrest du Parlement du 27 Mars 1733, a supprimé ce doublement à commencer du premier Janvier 1739...

 

"... et enfin fait deffenses a tous bourgeois, marchands, juifs et habitants, ainsy qu'à tous forains, d'etablir des entrepots et magasins de marchandises dans les fauxbourgs et banlieüe, qui a été fixée, pour cet égard à deux lieües à la ronde sur les terres de France, meme en payant les droits de la ville, à peine de confiscation et autres y portées."

 

Retenons, dans ce texte, deux éléments : l'interdiction des entrepôts et la fraude. Comme le négoce du bois préexistait, dans notre village, à cet arrêt, il ne tomba pas sous le coup de l'interdiction. Le commerce moulinois favorisait les villageois des environs qui préféraient acheter du bois, non grevé de la maltôte messine. Quant au bourgeois messin, propriétaire d'un bosquet, sa conscience élastique lui permettait de déclarer le bois de chauffage ou de construction, acheté à Moulins, comme revenu de son bien foncier.

 

Situation géographique

 

Le bois, coupé et débité dans les Vosges, arrivait dans la val de Metz par voie d'eau. Des trains de bois que l'on désignait sous le nom de flottes ou de voiles, descendaient les cours de la Meurthe et de la Moselle, dirigés par les flotteurs ou voileurs, à la vitesse de vingt kilomètres par jour. Jusqu'en 1738, le bois se déchargeait, à Metz, sur les quais de l'actuelle place de la Comédie et y restait entreposé.

À partir de cette date, les Messins transférèrent le port du bois à l'île du Saulcy. Suivant Baltus, une rampe permettait de hisser le bois sur les berges de la rivière. Les plaids annaux confirment cette arrivée des voiles dans notre paroisse. Effectivement, nous y lisons cette recommandation :

 

"Défense de déposer des bois le long de la rivière plus de vingt-quatre heures. Pour les marchands de bois, plutot les laisser dans l'eau."

 

L'entrepôt de Nicolas Florimont devait se trouver en retrait de la rivière, légèrement surélevé pour éviter, lors des inondations, que les matériaux entreposés ne s'en allassent à vau l'eau.

Abandonnons les oualous (voileurs, en patois vosgien) qui, leur cargaison livrée, s'en retournaient chez eux, à pied, en empruntant les chemins de halage de la Moselle et de la Meurthe, et revenons à l'acte de mariage de Dominique Bouchy :

 

"... après les trois publications de bans faites en cette église sans opposition...".

 

Procédure normale. Avec une seule publication, l'abbé Lhuillier aurait dû demander une dispense à l'évêché. Au XVIIIe siècle, sept cas prévoyaient une demande de dérogation à cet usage. Nous vous les citons in extenso :

 

  1. "Si l'on cause à l'une ou l'autre (ou aux deux) parties un grand préjudice, en sorte  qu'elles en souffriraient une perte considérable;       
  2. Crainte que l'un ou l'autre ne change de sentiment et que l'autre ne perde pas là l'occasion d'un mariage avantageux.
  3. Lorsqu'il s'agit de faire casser promptement un scandale, ce qui ne peut se faire qu'en avançant le mariage.
  4. Lorsque les deux fiancés, par leur demeure trop voisine, leur trop grand attachement l'un pour l'autre, sont exposés au danger de tomber dans l'incontinence ou de causer du scandale.
  5. Lorsqu'un mariage se fait,  pour faire entre deux familles une réconciliation ou un accommodement de procès qui pourrait manquer si on ne le concluait promptement.
  6.  Lorsque, à cause de l'âge ou de la viduité des fiancés ou de la différence de condition, comme lorsqu'un maître épouse sa servante, on ne peut publier leurs bans sans les exposer aux railleries des jeunes gens ou de leurs voisins et à souffrir beaucoup de confusion.
  7. lorsque le Carême et l'Avent sont si près qu'il ne reste pas assez de temps pour publier les trois bans et qu'il y aurait de l'inconvénient ou du danger à remettre le mariage après le temps défendu."

 

Cette énumération des cas de dispense nous éclaire sur la hantise que l'Église avait du péché et sur les moyens qu'Elle préconisait pour abréger certaines situations "scandaleuses".

Dans cet ordre d'idées, reprenons l'acte de mariage de Nicolas Florimont et de Marie Anne Lallemand (Voir A VI 3). L'abbé Anthoine précise :

 

 "... après la publication d'un ban faite sans opposition..."

 

Grâce à cette minute, nous découvrons un cas de dispense.  À l'époque, aucun prêtre de paroisse ne publiait un seul ban sans l'obtention de cette dernière. Sur quel cas notre curé s'appuie-t-il pour l'obtenir ? Nous l'ignorons; mais nous éliminons d'office le septième et dernier : la licéité. Nous approchons - et nous ne pouvons pas le nier - d'un Temps d'interdiction, le Temps de Carême.

Dans le cas le plus défavorable - Pâques, le 22 mars - l'abbé Anthoine avait le temps de faire deux publications. Or, il se limite à une seule. Aussi ne retiendrons-nous qu les troisième et sixième cas.

Vivaient-ils ensemble ? Difficile, à cette époque, dans un village de la taille de Moulins, à moins que Nicolas ne logeât chez Marie Anne, cabaretière de son état.

Les rencontrait-on trop souvent ensemble ? Le village, curé en tête, les surveillait.

Se trouvait-elle enceinte des œuvres de son fiancé ? La première naissance, issue du couple, intervient le 6 juin de l'année suivante, à moins qu'elle ne perdît le fruit de sa coupable relation ou qu'elle n'accouchât dans une autre paroisse.

Autant de questions, autant de réponses évasives. Abandonnons, en conséquence, le scandale et considérons son état : la viduité.

L'Église, pour ne pas exposer les fiancés âgés, veufs ou de conditions différentes, aux quolibets des autres paroissiens, leur accordait une dispense. Mais que se passait-il en pareille circonstance ? Le docteur Raphaël de Westphalen, dans son Petit Dictionnaire des Traditions populaires messines, nous en donne la réponse :

 

"Bassiner" - Cette sérénade charivarique est donnée à deux fiancés d'âge disproportionné, à des veufs ou veuves qui ont officiellement annoncé leur mariage par l'affichage à la mairie et la publication des bans. Le bassinage a lieu chaque soir, devant la demeure du fiancé et celle de la fiancée, à l'aide d'arrosoirs, de chaudrons, de couvercles de marmites, etc. Les enfants qui ne sont pas munis d'instruments s'amusent à crier : cha-ri-ba-va !

 

Les Affiches des Evêchés et Lorraine du 6 février 1787 signalent un jugement du 18 janvier 1787, ordonnant que l'arrêt de la Cour du 26 juillet 1724 et les jugements de ce siège, des
5 février 1752, 25 novembre 1757 et 8 juin 1779, seront exécutés

 

"selon leur forme et teneur ; en conséquence fait défense de bassiner (...) soit dans les rues, soit par les fenêtres et sur les toits à l'occasion des mariages en secondes noces".

 

Le bassnège s'est perpétué dans maints villages jusqu'à nos jours. Anciennement on criait aussi : charibare  ou charivari.

Les Moulinois suivaient-ils la tradition ? Se soumettaient-ils aux arrêts du Parlement de
Metz ? Un fait divers, dans une circonstance analogue et que nous relatent les archives judiciaires, nous révèle la mentalité de la jeunesse de l'époque. :

En cette année 1773, sous le règne de Louis XV le Bien-Aimé, le premier jour du mois de mars tombait un dimanche et correspondait au dernier dimanche de Carême, jour des Bures, ou des Brandons. Tous les jeunes du village s'assemblèrent devant l'auberge à l'enseigne
"A Saint-Nicolas", et publièrent les "vausenottes".

 

"Les papas et les mamans apprenaient souvent aux vausenottes les frasques de leurs enfants. Et ceux que ces juvéniles amours n'intéressaient plus,attendaient une allusion à un scandale récent, à une infortune conjugale. La vindicte populaire prenait, ce jour-là, sa revanche d'un long asservissement". (Petit Dictionnaire des Traditions populaires messines).

 

Or, cette année-là, nos jeunes gens exagérèrent. En effet, au lieu de "marier" les nouveaux couples ou les couples illégaux par l'énoncé de leurs seuls prénoms, il les gratifièrent d'un sobriquet religieux suivi du prénom. Ainsi le coryphée de cette bande, devant tout le village réuni, donna-t-il "Sœur Jeanne à Frère Pierre ; Sœur Marguerite à Frère Jean" etc. Dès le lendemain, un paroissien, ayant appris son infortune au cours de ces "vausenottes" déposa plainte, auprès du greffe de notre justice seigneuriale, pour outrage à la religion... L'affaire resta sans suite...

Le basnège, ce fait divers le confirme, continuait à se pratiquer malgré l'interdiction du Parlement et les recommandations de la hiérarchie catholique. Il avait lieu chaque soir, depuis la première publication des bans jusqu'à la veille du mariage. Dans un village privé de distractions, quelle aubaine de pouvoir se défouler, à bon compte, sur le dos d'une veuve qui occupait une position sociale en vue, telle Marie Anne Lallemand.

Tous les "torés" du village, poussés par leurs aînés, devaient s'en donner à cœur joie. Revanche des petits sur les grands, des célibataires sur les gens à marier. Et l'abbé Anthoine, pour ne pas troubler l'ordre public pendant une trop longue période, dispense les futurs époux des trois publications. Simple conjecture : au bénéfice du doute, nous accordons notre préférence à ce dernier cas de dispense.

Connaissant les cas de dispense des publications, posons-nous deux questions  

 

  • Quand avaient-elles lieu ?
  • Où se faisaient-elles ?

 

Et commençons par la première : Les bans se publiaient au milieu de la messe dominicale, au moment du prône. S'il y avait une fête en la semaine, le prêtre annonçait le futur mariage, lors de la célébration du saint sacrifice. Mais une condition s'imposait : qu'il y eût un jour d'intervalle entre la fête et le dimanche. Ce qui nous donne, en conséquence, tous les jours de la semaine, sauf les lundis et samedi.

À  présent, passons au lieu : À  la question où ? nous répondons : dans l'église paroissiale de chacun des contractants. Mais il fallait résider dans la paroisse depuis six mois, si cette dernière se trouvait dans le même diocèse; depuis un an, dans un autre. Dans la négative, le curé de l'ancienne paroisse publiait les bans. Certaines situations des futurs époux exigeaient que les publications eussent lieu dans trois, voire quatre paroisses différentes.

Imaginons un valet de monsieur de Fabert, originaire de Metz, en service dans notre paroisse, depuis plus de six mois, et une servante, originaire de la région de Thionville (diocèse de Trèves à l'époque) aux gages d'un bourgeois de Lessy, depuis plus d'un an. L'un et l'autre, d'âge mineur, se trouvent encore "sous la puissance et l'autorité de leurs parents". La publication des bans se faisait à Lessy, domicile de la fiancée, à Thionville, domicile de ses parents, ainsi qu'à Moulins, résidence du fiancé et enfin à Metz, résidence des parents de ce dernier. L'Église, prudente, s'entourait de toutes les garanties possibles pour éviter la bigamie et les mariages illicites. Tombaient sous cette disposition "les écoliers, les valets, les servantes, et les compagnons de boutique". Quant aux soldats, des modalités particulières leur incombaient. En effet, l'Église faisait publier les bans dans la paroisse de la jeune fille et dans celle des parents du militaire. En outre, Elle demandait au chef de corps de certifier que son subordonné était libre de tout engagement (A VI 9).

 

A VI 9 Marie fille legitime du Sieur Nicolas florimont maire en la justice de ce lieu et marchand de bois de marnage,  et de marie anne Lallemand Son  épouse née le ving cinq de fevrier mil Sept cent cinquante six a été baptisée le meme jour, elle a eut pour parain le Sieur jacque Bancet Marchand forain et pour maraine Demoiselle Marie Medard paroisse St. Simplice de Metz qui ont signé et marqué.

Signatures :

+ marque de la marraine

 

L'annexe VI 10, que nous vous invitons à parcourir, relate le mariage du sieur Nicolas Colin, capitaine au régiment de Ficher, et de demoiselle Christine Dorothée de Ficher, de la paroisse d'Aix, dans le diocèse de Verdun. Le curé de la paroisse de Saint-Eucaire, où résidait le père de l'époux, publie l'unique ban ainsi que le curé d'Aix, domicile de l'épouse. En plus de la dispense des deux publications, cet acte contient une

 

" permission de mr. de ficher colonel dudit régiment en datte du vingdeuxieme may de la presente année donnée au sr (sieur) colin pour se marier", ainsi qu'une

"commission de mr noguet vicaire general en l'eveche de Verdun par laquelle il nous permet de faire le mariage aussy bien que le curé d'Aix à cause du domicile de la ditte demoiselle Christine dorothee de ficher..."

 

A VI 10 L'an mil Sept cent quarante neuf, le vingtroisieme de may ont été par nous mariés apres avoir pris leur mutuel consentement le Sr. Nicolas Colin capitaine au regiment de ficher fils de Sr nicolas Colin et de Defunte demoiselle elisabeth lejeune Ses pere et mere de la paroisse St. Euchere de Metz, et demoiselle Christine dorothee de ficher fille de deffunt le Sr George albert de ficher et de demoiselle Christine Madelaine de ficher de Stoucht dans le vitemberg ses pere et mere, reçu prealablement la publication d'un ban faite tant en la paroisse de St. Euchere de Metz avec dispense des deux autres qu'en celle d'Aix diocese de Verdun avec pareille dispense Sans opposition, ensemble la permission de Mr. de ficher Colonel dudit regiment en datte du vingdeuxieme may d la presente année donnée au Sr. Colin pour Se marier, et la Commission de Mr. Noguet vicaire general en leveche de verdun par laquelle il nous permet de faire le present mariage aussy bien que le Sr. curé d'aix a cause du domicile de laditte demoiselle christine dorothée de ficher. le tout en presence des tesmoins soussignés.

signatures de :          Christina Dorothéa Fischer                            Nicolas collin fils

Nicolas collin pere                                                              Pilliot

Jean husson                                                                        Catherine lemoine

marguerite Colin                                                                 françois boulier

Anthoine curé de moulin

 

Les curés de Saint-Eucaire et d'Aix ne célébrèrent pas le mariage, mais publièrent les bans. Aussi, expédièrent-ils à l'abbé Anthoine une attestation qui notifiait que les publications n'avaient fait l'objet d'aucune opposition. Ils attendirent vingt-quatre heures, après la dernière publication, avant d'envoyer cette attestation à leur confrère. Ainsi le demandait l'Église. 

Les bans publiés, les futurs époux devaient se marier dans un délai de deux mois. Passé ce délai, la hiérarchie catholique exigeait une nouvelle publication "parce qu'ils pouvaient, de part et d'autre, avoir contracté, pendant ce temps, quelque empêchement."

  Et pour terminer, voyons sous quelle forme le curé d'une paroisse publiait les bans :

 

"Nous publions le premier (deuxième ou troisième) ban  de mariage promis entre..... fils de ..... et de ..... ses père et mère de cette paroisse (ou de la paroisse de ...) d'une part et ..... fille de ..... et de ..... ses père et mère, aussi de cette paroisse (ou de la paroisse de ...) d'autre part. S'il y a quelqu'un qui ait intérêt ou qui sache qu'il y ait quelqu'autre empêchement légitime à la célébration de leur mariage, qu'il ait à nous le déclarer, sous peine d'excommunication.'

 

En cas de dispense, le curé ajoutait :

 

"Les parties espèrent obtenir dispense de la publication du second et du troisième bans (ou du troisième ban) : ainsi celle-ci pourra être la première et la dernière (ou la seconde  et la dernière)."

 

Pour les personnes âgées, le curé n'annonçait jamais les nom et prénom des parents. L'opposition, comme vous pouvez le constater, portait sur les empêchements dirimants.

 

"et après les fiançailles célébrées ce jourd'huy....."

 

À partir du début du XVIIIe siècle, les fiançailles se célébraient systématiquement le jour du mariage. Avant cette époque, le prêtre recevait, au cours d'une cérémonie, la promesse du mariage des futurs époux. Cet engagement ne pouvait être rompu "sans raison valable". L'Église considérait la rupture des fiançailles comme un péché mortel et interdisait au coupable de se marier avant la réparation qu'Elle lui infligeait. "Car ce sont les promesses qu'on ne peut violer." Pourquoi cette sévérité de la hiérarchie ecclésiastique ?

Reportons-nous au 7 septembre 1700. Ce jour-là, l'abbé Lajeunessse reçoit

 

"la promesse de mariage d'entre Jean Willaume de la paroisse de Moulin d'une part
et de Jeanne Curie Vve de Nicolas Estienne de la paroisse de Saint-Livier d'autre part..."
(A VI 11)

 

A VI 11 Ce jourdhuy 7 septembre 1700, en vertus de la permission de Mr. le Curé de St. Livier a nous avenüe Jay Curé de moulin reçü la promesse de mariage d'entre Jean Willaume de la paroisse de moulin d'une part et de Jeanne Curie Vve de nicolas Estienne de Laparoisse St. Livier d'autre (part) apres neanmoins  Le Certificat quils mont donné portant quils sestoient approché des Sacrements Selon les statust et ay fait les ceremonies accoutume en presence de leurs parents qui ont signé et marqué.

Suivent deux marques : + +

et les signatures de :            E. Moyeuvre

J. Cerderam

La Jeunesse curé de moulin

 

 

Notre curé précise dans cet acte, qu'il reçoit la permission de son collègue de Saint-Livier et que les fiancés lui remettent un certificat qui stipule qu'ils se sont "approchés des sacrements" (de pénitence et d'eucharistie). Si nous approfondissons ce texte, nous nous apercevons que cet engagement s'accomplit en état de grâce et devant Dieu. Or,

 

"violer une promesse faite dans un lieu saint et entre les mains d'un ministre du Seigneur, c'est un scandale et un mauvais exemple qui doit être réparé par quelque action de piété, comme une aumône, modérée sagement par le pasteur et appliquée aux œuvres et à la fabrique de la paroisse."          

 

Le scandale public exigeait une réparation publique.

Devant le nombre d'engagements non tenus et d'acomptes que  prenaient les futurs époux, l'Église supprima cette cérémonie et la transféra le jour de la célébration du mariage. Pour mieux comprendre ce rite, aujourd'hui disparu, rendons-nous à l'église paroissiale et assistons aux fiançailles de Jean Willaume et de Jeanne Curie.

L'abbé Lajeunesse, revêtu de son aube et d'une étole blanche croisée sur l'estomac, sort de la sacristie, précédé du régent en soutane et en surplis. Le régent porte le bénitier, l'aspersoir et le rituel. Ils se dirigent vers l'autel et s'agenouillent devant le Saint-Sacrement. Le prêtre se recueille et recommande à Dieu ce qu'il va faire. La prière terminée, ils se rendent vers le balustre. L'assistance se lève, en silence, et les futurs fiancés se rendent à l'entrée du chœur.

Le curé demeure couvert, s'assure que personne ne parle ni ne bouge et prend la parole :

 

"Cette cérémonie, mes chers frères, n'a lieu que pour vous disposer à mieux recevoir le sacrement de mariage. La bénédiction que l'Église donne à vos promesses les rend plus solennelles. Si elles ne sont pas indispensables, vous ne pouvez les rompre sans motif; encore faut-il qu'il soit approuvé par notre Sainte Mère l'Église. Mais les rompre sans raison valable constitue un péché mortel. Et si vous recevez dignement cette bénédiction, Dieu, dans son infinie bonté, vous comblera de grâces particulières. Ainsi-soit-il."

 

Le régent tend à l'abbé Lajeunesse le rituel, invite Jean et Jeanne à s'agenouiller,  puis il commence le dialogue,  sous forme de questions et de réponses :

 

  • "Êtes-vous de cette paroisse ?
  • Oui, Monsieur, répond Jean.
  • Non, Monsieur. De Saint-Livier, rétorque Jeanne.
  • N'avez-vous point contracté mariage avec une autre personne ou l'avez-vous promis ?
  • Non, Monsieur.
  • N'avez-vous point fait vœu de religion, de chasteté, continence, ou de ne point vous marier ?
  • Non, Monsieur.
  • N'êtes-vous point parents ou alliés ?                               
  • Non, Monsieur.
  • L'un de vous n'a-t-il point baptisé ou tenu l'autre sur les fonts baptismaux ou quelque enfant l'un de l'autre ?
  • Non, Monsieur.            
  • Vous présentez-vous avec une entière liberté, sans y être contrainte par menaces, violences, ou autorité ?
  • Oui, Monsieur."

 

L'abbé Lajeunesse dépose le rituel sur le balustre, s'avance vers Jean et Jeanne, leur prend la main droite et leur joint les mains. Les promis, dans cette attitude, il reprend le rituel, puis s'adresse à Jean :

 

  • "Jean Willaume, promettez-vous et jurez-vous devant  Dieu et en présence de la Sainte Église que vous prendrez pour votre femme et légitime épouse Jeanne Curie qui est ici présente, lorsque vous serez requis par elle,  s'il ne se trouve  aucun empêchement légitime ?
  • Oui, Monsieur."                 

 

Puis, se tournant vers Jeanne :

 

  • "Et vous aussi, Jeanne Curie, Promettez-vous et jurez-vous devant Dieu et en présence de la Sainte Église que vous prendrez pour votre mari et légitime époux, Jean Willaume qui est ici présent, lorsque vous y serez requise pr lui, s'il ne se trouve aucun empêchement légitime ?
  • Oui, Monsieur."

 

Ils retirent leurs mains tandis que le curé se découvre. L'abbé Lajeunesse bénit leurs promesses en faisant sur eux le signe de la croix et prononce les paroles rituelles :

 

  • "Et ego haec sponsalia et henc vestram mutuem promissionem, authoritate qua fungor, confirmo : et affido vos, in nomine Patris, et Filii, et Spiritus Sancti
  • Amen."  

 

La bénédiction terminée, le prêtre se recouvre et, le rituel en main, exhorte les fiancés :

"Vous ne pouvez pas prendre ensemble la moindre liberté, sous peine de péché  mortel, ni habiter sous le même toit avant la célébration du mariage. Le cas échéant, nous suspendrions la publication de vos bans et vous interdirions l'entrée de l'église jusqu'à  ce que vous fussiez séparés. Si l'un de vous ne voulait plus, par légèreté ou par inconstance, exécuter les promesses qu'il a faites, en présence du Seigneur, il commettrait un péché mortel. Et maintenant, préparez-vous saintement au mariage par quelque action de piété . Ne vous voyez

qu'avec beaucoup de sagesse et de retenue pour que Dieu bénisse votre entrée dans le mariage."

 

La dernière parole prononcée, le curé et le régent se retirent dans la sacristie, suivis des parents qui marquent mais ne signent pas l'acte, tandis que l'assistance, en silence, attend la fin des formalités administratives.

Une remarque s'impose. Nous venons, en fait, d'assister aux fiançailles de deux personnes majeures. Dans le cas contraire, l'abbé Lajeunesse leur posait une question supplémentaire :

 

"Vos père, mère, tuteur ou autres en la puissance desquels vous êtes, consentent-ils que vous vous fianciez ensemble ?

 

Et, avant de poursuivre notre analyse, rappelons que les prêtres de paroisse, jusqu'au début du XVIIIe siècle, ne publiaient les bans qu'après la cérémonie que nous venons de suivre.

 

"... ont été par nous mariés et ont reçu la bénédiction nuptiale après avoir reçu leur consentement mutuel..."

 

Pour bien comprendre ce sacrement, il nous faudra, suivant notre habitude, pénétrer à nouveau dans notre église paroissiale et nous mêler à l'assistance. En attendant le déroulement de la cérémonie, intéressons-nous à sa préparation. Pour Dominique Bouchy, elle nous semble inutile : sa fonction en faisait un instructeur de catéchisme. Mais il n'en allait pas de même pour son épouse, Catherine Sicq, ni pour le commun des mortels.

 

"... veuf d'Anne  Hernier, d'autre part...".  À sa mort, l'abbé Lhuillier précise qu'elle était âgée de trente-trois ans, soit de sept ans la cadette de son mari.

 

Elle met au monde, de 1770 à 1777, trois enfants : Nicolas Paschal, Jacques Victor, et Pierre qui meurt le lendemain de sa naissance, le 12 mars 1777, et précède sa maman de quelque huit mois. Cinq enfants naquirent du second mariage de Dominique Bouchy, mais seuls, les deux derniers survécurent.

"... et Catherine Sicq, âgée de vingt-neuf ans..." soit onze ans plus jeune que son époux. À  l'époque, beaucoup de  filles restaient célibataires ou se mariaient sur le tard, faisant les beaux jours d'un veuf. 

"...fille de Jean Sicq, manœuvre et de deffunte Jeanne Clément sa femme...". De condition modeste, Catherine unit sa destinée au deuxième personnage de la paroisse. Cette union lui permet ainsi de gravir quelques échelons de la hiérarchie sociale.

"...de cette paroisse...". En règle générale, la célébration du mariage avait toujours lieu dans la paroisse de la mariée. L'Église, en effet, considérait comme une louable coutume de célébrer le mariage dans la paroisse et devant le curé de l'épouse; cela étant "plus convenable à la pudeur des filles et des femmes."

 

Dans le cas contraire, le curé de la paroisse de l'épouse délivrait une autorisation qu'approuvait l'un des vicaires généraux du diocèse. Celui-ci transmettait l'autorisation ainsi que l'approbation au prêtre de la paroisse où se déroulait la cérémonie. Puis ce dernier dressait l'acte de mariage et en expédiait une copie à son confrère. L'annexe VI/12 nous fournit un exemple de ce que nous avançons et d'une publication dans trois églises paroissiales.

 

A VI/12 Ce jourdhuy vingtneufe octobre mil sept cent vingt deux, Pierre Scharf maitre boulanger de cette ville fils des deffunts Nicolas Scharf et Anne Choufert a Epousé en face de Notre Mère la Ste Eglise Catholique apostolique et romaine dans Leglise Collegialle de notre Dame La ronde Catherine Couturier fille de Deffunt Jen Couturier et de Sebastienne Maugé après la publication des trois bans faites sans opposition dans Les Eglises paroissialles de Moulin ou Demeurait Lépouse et D'ay ou reside Son tuteur, auxquels Pierre Scharf et Catherine Couturier, Je Soussigné de Lautorité par ecrit de Messieurs Les Curés des d. Paroisses et en vertu du pouvoir a moy donné par Monsieur Brayer Vicaire genal. du Diocèse, ay donné La benediction nuptiale Du Consentement Des tuteur et Curateur Du d. Epoux et en Leur presence Comme aussie En Celle de Sebastienne Maugé mere de Lepouse, de Didier Henrion Son mari, De Jcques Marchal, de Pïerre Choufert Ses oncles maternels, De M. françois Hugo, Sergent Royal au Parlemt. de Metz; du Sr. françois Petit, Chanoine de Notre Dame La ronde qui ont signé excepté Les d. Didier Henrion et Sa femme qui apres lecture faite Du present acte ont fait leurs marques ordinaires.

a Metz lesdits jour et an 29e oct. 1722.

Suivent les signatures de :

Pierre Charf                                                Catherine couturier

george Chardin                                           J. Chouffeurt

Pierre Chouffert                                          Jacque Marchal

F. Hugo                                                       F. Petit Chanoine de Notre Dame la ronde

et les mentions :      

la marque + de Didier hanrion                    la marque + de Sebastienne Maugé

 

 

Trois paroisses différentes publient, en effet, les bans de mariage de Pierre Scharf et de Catherine Couturier. Celle de Moulins : Catherine y habite. Celle de Saint-Livier : Pierre y réside. Enfin, celle d'Ay : le tuteur de Pierre y demeure. Par ces trois publications, nous déterminons que Pierre se trouve encore  "sous la puissance et l'autorité de son tuteur". Un édit d'Henri II, en 1556, puis un autre de Louis XIII, en 1639, fixaient la majorité à trente ans pour les hommes et à vingt-cinq ans pour les femmes. Cette minorité oblige Pierre à faire publier les bans dans la paroisse de sa résidence ainsi que dans celle de son tuteur légal. Le chanoine qui rédige la copie de l'acte précise également que pour marier les jeunes gens, il dispose de "l'autorisation par écrit de Messieurs les curés des dites paroisses" et "du pouvoir à moy donné par Monsieur Brayer vicaire général du Diocèse"  (l'auteur du rituel diocésain).

À titre d'information : la collégiale de Notre-Dame La Ronde, dans laquelle se déroula cette cérémonie, fait partie du groupe cathédral de Metz et son chevet donne sur l'actuelle place d'Armes.

 Pourquoi cette collégiale et non l'église paroissiale de Catherine ? L'un des signataires, le
"Sr (sieur) François Petit, chanoine de Notre Dame Laronde", témoin de ce mariage, devait être un parent ou un ami du couple ; ce qui expliquerait cette entorse au règlement.

 

"... en présence de Joseph Bouchy, frère de l'époux, et de Jacques Hernier, son beau-pere, et de Pierre Roscop,  parrain de l'épouse, et de Louis Guichard de cette paroisse qui ont signé".

 

Chaque époux dispose de deux témoins. Règle conforme à l'ordonnance de Blois, qui exigeait quatre témoins.

Maintenant que nous connaissons l'endroit où se déroulait cette cérémonie et que nous avons terminé l'analyse de l'acte, posons-nous, avant d'assister à l'union de Dominique et de Catherine, deux questions :

 

         - Quand avait lieu cette cérémonie ?

         - Comment les futurs époux s'y préparaient-ils ?

 

Tous les jours "ouvriers" (ouvrables), donc jamais le dimanche, et le matin. Il ne fallait jamais  proposer aux prêtres un jour plutôt qu'un autre. Pour eux, tous les jours étaient de Dieu, en conséquence, bénis.

À  la question : comment ? Nous répondrons : par la pénitence et par l'eucharistie. Et ce dernier sacrement, "la veille ou la surveille", mais jamais le jour de la bénédiction nuptiale. Le curé, au cours de la dernière instruction prénuptiale, avertissait le couple, en ces termes :

 

"Vous devez vous disposer à recevoir saintement le sacrement de mariage par une vie pure et chaste. Vous ne vous approcherez de l'eucharistie que la veille ou la surveille de votre mariage. Dans les premiers siècles de l'Église, les chrétiens communiaient le jour même de la bénédiction nuptiale. Mais comme l'ordonnait le quatrième Concile de Carthage, ils passaient la première nuit en prières et dans la continence. Ils ne consommaient le mariage que la nuit suivante. À notre époque, l'Église n'exige plus cette discipline et vous demande de communier la veille ou la surveille."

 

Par cette obligation de ne pas communier le jour de la célébration du sacrement et de ne consommer le mariage que la "nuit suivante" et non le jour suivant, nous nous apercevons que la hiérarchie catholique considérait l'acte sexuel, entre époux, non comme un acte franchement prohibé, mais toléré dans le seul but de la procréation. Les chrétiens s'unissaient pour procréer et pour se sauver ensemble, jamais pour satisfaire à leur concupiscence.

Le futur époux se confessait et communiait dans la paroisse. Aussi devait-il présenter au curé de la paroisse de se future compagne un témoignage écrit précisant qu'il "avait reçu les sacrements".

 Si le prêtre, pour une raison quelconque, se trouvait dans l'obligation de différer la communion, il ne remettait pas la célébration du sacrement. Et s'il différait l'absolution ? Prenons un exemple. Au cours de la confession, il apprend que l'un ou l'autre a eu un commerce charnel avec une sœur ou un frère, avec une cousine ou un cousin de l'autre partie. Dans un premier temps, il refuse l'absolution : ils se trouve, en effet, devant un empêchement dirimant... mais secret.            

Pas de scandale. Il recourt à l'official du diocèse pour obtenir une dispense. Cette dispense obtenue, il donne l'absolution et célèbre le mariage, avec un peu de retard.

Et nous finirons par la position de l'Église en matière de relations conflictuelles entre les deux générations. Elle se devait de concilier l'activité parentale, confiée par Dieu aux parents, et la liberté naturelle, accordée par Lui-même aux enfants.

Quand un curé apprenait que des jeunes gens voulaient se marier, malgré l'avis contraire de leurs parents, il les rencontrait et les exhortait à ne rien entreprendre avant le consentement des pères et mères. Il se chargeait ensuite de convaincre ceux-ci d'accepter l'inclination naturelle de leurs enfants.

Si, par intérêt, les parents refusaient leur consentement, le curé les avertissait qu'ils exposaient leurs enfants à tomber dans "l'incontinence et le libertinage" et qu'ils devenaient responsables, devant Dieu, des péchés que pourraient commettre leurs enfants.

C'est pour ne pas tomber dans "l'incontinence et le libertinage" que Dominique, notre régent d'école, et Catherine se rendent à l'église, en ce jour du 7 janvier 1778, lendemain de l'Épiphanie,  en compagnie de leurs parents et amis. Le cortège, sans chansons ni violons,  pénètre,  avec gravité et componction,  dans le lieu saint. Laissons-le entrer et attendons que le rite des fiançailles se termine pour assister à la célébration du mariage et pour nous mêler aux paroissiens, venus en nombre prier avec les époux.

Les fiançailles terminées, l'abbé Lhuillier, toujours revêtu de son aube et de l'étole blanche, croisée sur l'estomac,  accompagné d'un régent d'école d'une autre paroisse,  s'adresse aux fiancés, assis dans le chœur, ainsi qu'aux fidèles :

 

 "Nous sommes ici assemblés, au nom du Père, du Fils et du Saint-Esprit, pour donner la bénédiction nuptiale à Dominique et à Catherine ici présents, et nous vous déclarons et certifions que l'on a ci-devant, fait les publications, les promesses de leur mariage, par trois différents jours de fête et de dimanche, en cette église, auxquelles publications nul ne s'est opposé. Les parties étant prêtes de passer outre, nous les faisons pour la dernière fois et, de l'autorité de l'Église, nous vous demandons à tous, sous peine d'excommunication, de déclarer immédiatement, si vous avez quelque empêchement, pour lequel ce mariage ne se puisse légitimement accomplir et nous vous défendons pareillement, sous peine d'excommunication, d'y apporter empêchement, par malice et sans cause."

 

        

Après ces paroles terribles, et foudroyant l'assemblée de son regard, l'abbé Lhuillier se tait, attend... Un silence pesant tombe sur l'assistance, qui semble perdre la notion du temps. Puis le prêtre reprend :

 

"De la part de Dieu-Tout-Puissant et de l'autorité de l'Église, nous déclarons excommuniés tous ceux et celles qui présentement tâcheraient de se servir de sortilèges, superstitions et maléfices, pour empêcher l'usage du mariage que les parties présentes vont contracter."

 

Arrêtons-nous à ce dernier passage. En plein siècle des Lumières, entendre de telles paroles nous renverse. L'Église et le commun des mortels attribuaient l'impuissance du mari à une intervention démoniaque, suscitée par les incantations d'une ou de plusieurs personnes qui voulaient nuire au couple.

Ce phénomène, assez fréquent pour que l'Église y fasse allusion, se nommait le "nouement de l'aiguillette". Et, pour dénouer l'aiguillette, l'autorité ecclésiastique préconisait le recours à la prière. Attribuons cet accident à la notion de péché que le clergé attachait à la relation entre un homme et une femme.

Pour les jeunes gens, habitués à l'onanisme solitaire depuis leur adolescence, cette brutale découverte du corps de l'autre provoquait une sorte de blocage qui leur "nouait l'aiguillette". Ce terme aiguillette peut prêter à confusion. Il s'agissait, en effet, du cordon, ferré par les deux bouts, qui servait à attacher le haut-de-chausses (culotte) au pourpoint (blouson).

Après cette digression, revenons à l'abbé Lhuillier qui rappelle aux futurs époux l'histoire de Tobie :

 

"Tobie disait à Sarah :

  • Nous sommes les enfants des saints et nous ne devons pas nous unir ensemble comme les Gentils qui ne connaissent point Dieu".

Dans sa prière, il dit :

  • Vous savez, Seigneur, que ce n'est point dans la vue du plaisir que je m'unis par le mariage, à une femme, mais uniquement pour avoir des enfants qui bénissent votre saint nom pendant des siècles et des siècles."

L'ange Gabriel lui avait appris que le démon n'a de pouvoir que sur ceux qui n'ont point Dieu dans leur esprit et qui ne pensent uniquement qu'à satisfaire leurs passions comme des animaux sans raison. Le mariage des chrétiens est infiniment au-dessus de celui des Israélites et il a été élevé par Notre-Seigneur Jésus-Christ à la dignité de sacrement. On ne peut le recevoir en état de péché mortel sans commettre un sacrilège. Aussi vous y êtes-vous disposés par les sacrements de Pénitence et d'Eucharistie, vous devez avoir des vues beaucoup plus pures que n'avaient les Juifs."                                  

 

Le sermon terminé, le prêtre récite le psaume 122 : Ad te levavi oculos meos, puis il se rend à la sacristie, précédé  du régent.

La célébration de la cérémonie se poursuit par une messe chantée, selon le rite de saint
Pie V. À l'offertoire,  Dominique et Catherine s'avancent vers l'autel,  puis s'agenouillent devant l'abé Lhuillier qui bénit l'alliance et s'adresse au futur époux :

        

  • Dominique, voulez-vous prendre Catherine Sicq, ici présente, pour votre femme et  légitime épouse ?
  • Oui, Monsieur.
  • Et vous, Catherine, voulez-vous prendre Dominique Bouchy, ici présent, pour votre mari et légitime époux ?
  • Oui, Monsieur.
  • Prenez-vous mutuellement la main droite et dites après moi, Dominique : Catherine, je vous prends pour ma femme et légitime épouse et je vous jure et vous promets que je vous serai fidèle mari et que je vous assisterai, en toutes vos nécessités, tant qu'il plaira à Dieu de nous laisser ensemble ainsi que Lui-même le commande et que notre Sainte Mère l'Église l'ordonne."

 

Et se tournant vers la fiancée :

 

  • Catherine, dites après moi :

 

- Dominique, je vous prends pour mon mari et légitime époux et je vous jure et vous promets que je vous serai fidèle épouse et que je vous assisterai en toutes vos nécessités, tant qu'il plaira à Dieu de nous laisser ensemble ainsi que Lui-même le commande et que notre Sainte Mère  l'Église l'ordonne."          

 

L'abbé Lhuillier prend l'anneau, le présente à Dominique et lui demande de le mettre au quatrième doigt de la main  gauche de Catherine :

 

"Mon épouse", prononce l'époux après le curé,

"je vous  donne cet anneau, en signe du mariage que nous contractons."

 

Le prêtre fait le signe de la croix au-dessus de la main de la mariée. Pendant qu'il étend la main, au-dessus du couple à genoux, et qu'il prononce les paroles sacramentelles, retirons-nous avant la fin de la cérémonie.

Non, vous ne vous êtes pas trompés. L'abbé Lhuillier n'a béni qu'une seule alliance. En ce XVIIIe siècle, seule l'épouse portait le signe de l'alliance.

Quant à Dominique et Catherine, vécurent-ils heureux jusqu'à la dissolution de leur communauté, consécutive à la mort du mari, le 11 nivôse de l'an II (22 décembre 1794) ? Les documents ne nous le disent pas, mais ils nous informent qu'ils eurent beaucoup d'enfants, en seize ans : cinq, dont seuls Marguerite Catherine et Pierre Dominique, soit, deux, survécurent.

Cependant, les histoires d'amour ne finissent pas toujours de cette façon. Avant d'avoir beaucoup d'enfants, les époux, parfois,  se séparent, comme Élisabeth et Nicolas.  En effet,  le premier divorce  que nous rencontrons  dans les registres d'état civil   concerne la dissolution de leur mariage,  prononcée par Michel Giry, notre maire, le 29 prairial de l'an II - 17 juin 1794 (A VI 13).

 

A VI 13 Ce jourdhui Vingt Neuf Prairial au 2e de la République une et indivisible, Dix heures de midi.

L'an 2e de la République, le Vingt Six prairial a la Requete d'Elizabeth Barthelemy, résidant a Moulin lez Metz, qui fit Election de domicile en Celui de Huissier Soussigné, Je Paul Morhain huissier a Metz, demeurant Rue Saulnerie, N° 8 46 Seconde Section, Soussigné; Signifié donné Copie du présent Exploit à Jean Nicolas Guelte, Résident en cette Commune, en Son domicile parlant à Sa personne, avec Sommation afin de Se trouver le vingt neuf du Courant dix heures du matin dans la Maison Commune de Moulin lez Metz, pardevant l'officier public de ladite Commune, pour voir prononcer le divorce que la Requerante a Sollicitée contre lui, relativement aux lois qu'il lui autorize. Sinon et a faute de ce faire, je lui ai declarée qu'il sera passé outre a la dissolution de Son mariage avec la Requerante tant en son absence que presence, Sans qu'il puisse en aucun cas rien imputer en façon quelconque Sans préjudice à tous les droits de la Requerante, a faire valoir en tems et lieu, a ce que le dit Citoyen Guelte n'en ignore. Fait à Metz ledit jour mois et an et en avant dit   Signé : Morhain

.Enregistré à Metz  le Vingt Sept prairial  l'an 2e de la République.

Reçu quinze Sols.   Signé : Morhain.

Ce jour Vingt neuf Prairial an 2e democratique, onze heures du matin Pardevant moi Michel Giry maire de la Municipalité de Moulin lez Metz, faisant la fonction d'offieier public pour l'abscence de Celui ordinaire membre du Conseil général de Cette Commune pour constater les Actes de Naissance, Mariage et décés des Citoyens, Est comparue en personne, en la Maison Commune dudit Moulin, la Citoyenne Elizabeth Barthelemy, âgée de Vingt cinq ans, domiciliée chez Antoine Barthelemy, Aubergiste en ce lieu, Son pere, assistée des Citoyens Antoine Barthelemy pere âgé de Cinquante-trois ans, Joseph Barthelemy Son frère âgé de Vingt-sept ans Voiturier, de Benoît Thomas, âgé de vingt-cinq ans, Chartier aux Charois des armées et de Nicolas Dompierre, âgé de quarante-huit ans, boucher tous quatre domiciliés audit Moulin, les deux derniers en qualité d'amis.

Laquelle m'a requise de prononcer la dissolution de Son Mariage avec le Citoyen Nicolas Guelte Résident en la Commune de Metz, contractée le Seize Aoust 1791, vieux Stile en ce lieu de Moulin; sur l'absence de ce dernier depuis plus de Six mois et a Signée :

Elisatbeth Barthelemy

Vu par moi l'acte de Notoriété donné par la Commune dudit Moulin (*), qui Justifie que ledit guelte, l'une des parties S'est Séparé depuis plus de Six mois, Vu aussi la Signification a lui donnée en son domicile parlant a sa personne de Se trouver le jour  et heure qu'il lui sera indiqué a l'effet de voir prononcer la dissolution de leur mariage Sans aucun délai de preuve conformement a larticle premier du décret additionnel a Celui du divorce du 6 floréal dernier.

Vu enfin l'article 17 du Paragraphe 2e de la loi du 20 7bre 1792, qui determine la Cause, le mode et les effets du Divorce, en vertu des pouvoirs qui me sont donnés par la loi, j'approuve que le Mariage entre ledit Citoyen Nicolas guelte et la Dite Citoyenne Elizabeth Barthelemy est dissous et qu'ils sont libres de leur personne, comme ils étaient avant de l'avoir contracté, dequoi Jai redigé le present acte que la Comparente et les parties depresent ont Signée avec moi, Excepté Antoine Barthelemy qui a fait Sa marque pour Ne Svoir Ecrire.

Fait à la maison Commune de Moulin lez Metz le jour et an avant dit.

Signatures de :        

Elisabeth barthelemy

Barthelelmy                                    

Thomas

N. Dompierre

Michel Giry maire et faisant fonction publique

Marque d'Antoine Barthelemy : +

 

Élisabeth et Nicolas se marient le 16 août 1791. Le 14 juin 1794, la jeune femme se rend chez Me Paul Morhain, huissier à Metz, rue Saulnerie, et lui demande d'assigner son mari à comparaître devant l'officier municipal de Moulins, le 17 courant. Que reproche-t-elle à son mari ? De vivre séparé d'elle depuis plus de six mois. Maître Morhain lui réclame quinze sols, coût de cet exploit. En francs 1986, elle aurait payé cette assignation par huissier : cinquante francs.

Le jour dit, Élisabeth, accompagnée de son père, Antoine Barthélemy, aubergiste de notre commune, âgé de cinquante-trois ans, de son frère Antoine, vingt-sept ans, voiturier de son état, de Benoît Thomas, vingt-cinq ans, charretier aux charrois des armées, et de Nicolas Dompierre, boucher, âgé de quarante-huit ans, se rend à la maison commune. Nicolas, le mari, ne s'y présente pas. Le maire, Michel Giry, en l'absence de l'officier public, chargé de la rédaction des actes de l'état civil, prononce la "dissolution de son mariage avec le citoyen Nicolas Guelte résidant en la commune de Metz" et déclare " qu'ils sont libres de leur personne comme ils étaient avant de l'avoir contracté."

La dissolution du mariage impliquait, comme le précise le registre :

 

  1. l'acte de notoriété donné par la commune dudit Moulins, visé par le District de Metz, Département de la Moselle, qui justifie que le dit Guelte, d'une des parties, s'est séparé  depuis plus de six mois.
  2. la signification à lui donnée en son domicile parlant à sa personne."

 

Avec ces deux actes dont l'un revenait à quinze sols, le maire prononçait le divorce :

 

"sans aucun délai de preuve conformément à l'article premier du décret additionnel à celui du divorce du 6 floréal dernier (24 avril 1794, soit deux mois avant cette dissolution), vu enfin l'article 17 du Paragraphe 2 de la loi du 20 septembre 1792 qui détermine la cause, le mode et les  effets du divorce, en vertu des pouvoirs qui me sont donnés par la loi."

 

Reconnaissons la simplification, à l'extrême, de cette procédure et la rapidité avec laquelle les gens de la campagne faisaient fi de l'indissolubilité des liens du mariage.

Quant à nos témoins, deux ne nous sont pas inconnus, mais avant de vous les rappeler, que signifie le terme : "charrois des armées" ? Le Littré consulté nous apprend :

 

"Terme de guerre. Corps de troupes chargé des transports des bagages ou de l'artillerie d'une armée. On dit aujourd'hui train."

 

Et revenons à nos témoins. Le 6 février 1793, nous suivions un groupe de cinq personnes qui se rendaient à la salle publique de la maison commune. Parmi celles-ci se trouvait déjà Nicolas Dompierre, le boucher; la sage-femme qui présenta l'enfant à Jean-François Jenot, s'appelait Barbe Brunet, épouse de l'aubergiste Antoine Barthélemy.

Nous pouvons, en conséquence, affirmer que la fille de l'aubergiste et de la sage-femme de Moulins, Élisabeth, fut la première femme de notre commune qui se sépara, officiellement, de son mari, à l'âge de vingt-cinq ans.

 

 

.

4e Partie

LA MORT

Chapitre VII

Le  TESTAMENT,  les  FUNÉRAILLES  et  l'INHUMATION

LA MORT

 

Notre pérégrination à travers le dix-huitième siècle touche à sa fin. Elle nous a permis de rencontrer Jeanne Brussaut, matrone jurée de la paroisse, Jean-François Jenot, député du clergé du Bailliage de Metz à l'Assemblée Constituante et curé de Moulins, Marie Bourguignon, la boulangère, Dominique Bouchy, dernier régent d'école sous l'Ancien Régime et nombre de personnes attachantes et bien de chez nous. Il nous faut présentement nous séparer de nos chers disparus. Nous le ferons avec un certain regret, et leur façon de mourir ainsi que le sens qu'ils donnaient à l'acte suprême nous aideront à conclure. Pour ce faire, reprenons l'acte de décès de François Abraham, cabaretier et maire de la justice (A VII/1).

 

A VII/1 L'an mil sept cent quarante neuf, le sisième septembre est mort en la paroisse de Moulin, François Abraham, maire de la haute Justice de Monsieur de Fabert Seigneur dudit lieu âgé de cinquante trois ans environ, marié à Marie anne Lallement, son épouse, après avoir reçu les sacrements de penitence, d'Eucharistie et d'Extrême-onction, il a été enterré le même jour dans l'église au milieu de la marche de droite de l'autel de la Ste Vierge de ladite paroisse avec les ceremonies ordinaires de l'Eglise, en presence des temoins soussignés.

Signatures de :                       Abraham

Lallemand

Marie anne Lallement                                            

Joseph François

M. Mangenot

Pierre Roscop                                            

Anthoine, curé

 

 

Il meurt le 6 septembre 1749 "en la paroisse de Moulin", comme le précise l'abbé Antoine. En règle générale, l'inhumation se faisait dans le cimetière de la paroisse où résidait la personne. Les prescriptions d'hygiène interdisaient le transfert des corps, par crainte des épidémies. Tous les passagers, morts à Moulins, reposaient dans notre cimetière et les deux actes suivants le confirment.

Que Marie Anne Vinchon, âgée de sept ans, reposât parmi nos morts, nous le comprenons aisément (A VII/2). Son père, pauvre colporteur originaire de "Ville sur Saux en Lorraine", ne pouvait pas se permettre de transférer le corps de sa fillette. Nous voyons par cet acte que ces marchands-roulants ou "chamagnons" traînaient derrière eux, par monts et par vaux, leur famille. Au hasard de la route, ils abandonnaient les dépouilles mortelles de leur progéniture.

 

A VII/2 L'an mil sept cent soixante Sept le vingt deux de Septembre a été inhumé dans le Cimetière de cette Eglise, Marie Anne décédée le vingt Et un de ce mois âgée denviron sept ans, fille procréée du légitime mariâge d'entre Thiry Vinchon Colporteur, et de Catherine morelle son Epouse de Laparoisse deville Sur Saux En Lorraine. En passant en Celle-ci. En présence dudit Son pere et de Nicolas Botte qui ont signés.

Signatures de :        

Botte

Thiry Vinchon

Lhuillier curé de moulin et Ste. Rufine

 

Mais que François Janin demeurât parmi nous, nous le concevons moins facilement. François, âgé de neuf ans, orphelin de père et de mère, se noie dans la Moselle. "Retiré des eaux, suivant le proces-verbal des maire et gens de justice", ses oncles maternels, "Jacques et Nicolas les Richard"  assistent à son inhumation dans notre cimetière (A VII/3). Le malheureux  enfant habitait Vaux. La faible distance entre nos deux villages illustre bien cette interdiction de transférer les corps.

 

A VII/3 Lan Mil Sept Cent Soixante deux Le dix neuf Juillet  été inhumé françois Jamin, noyé dans la rivière de Moselle et retiré des Eaux Suivant le procès verbal des maire et gens de justice de moulin en date de ce jour agé denviron neuf ans, fils du défunt François Jamin vivant vigneron à Vaux et de defunte Louise richard, Son Epouse; En presence de Jacque et nicolas les richard Ses oncles qui ont signés avec nous.

Signatures de :        

Jacques Richard

Nicolas Richard

Jacque jamin

Lhuillier curé de moulin et ste rufine

 

Les seigneurs de Moulins dérogeaient à cette prescription. La règle se trouve ainsi confirmée par une exception que nous relevons dans les registres paroissiaux. François de Fabert - celui qui naît à Moulins, que l'on baptise six mois plus tard, dans l'église de Scy, et que sa mère reconnaît à l'âge de vingt-trois ans - décède à Metz, paroisse Saint-Gengoulf, le 15 janvier 1763, dans sa soixante-sixième année. Quarante-huit heures plus tard, l'abbé Lhuillier l'inhume dans le chœur de l'église (A VII/4) et précise, dans l'acte, que "le transport du corps de Monseigneur de Fabert de Metz à Moulins fait sous le bon plaisir de monsieur le curé de St. Gengoulf la paroisse au dit mort qui a signé."

 

A VII/4

Ce jourdhuy dix sept Janvier Mil Sept Cent Soixante Trois, a été inhumé dans la Cour de Cette Eglise du Coté de Levangile, Messire françois de faber Chevalier Seigneur de moulin, decedé a Metz Le quinze de ce mois Environ neuf heures du soir agé denvairon soixante Cinq ans, apres avoir recu les Sacremens de Leglise, En presence de Monsieur abraham alexandre françois maximin de fabert son fils, Capitaine de Cavalerie au regiment du Colonel general et de plusieurs autres personnes qui ont Signés.

Le transport  du Corps  de Monseigneur  françois de faber  de metz a moulin  fait sous le bon plaisir  de  monsieur le Curé de St Gengoulf Sa paroisse au dit Metz qui a signé.

 

Signatures de :         Fabert

Despremont

Deladonchamps

Davancy

Furdin, Curé de Rozérieulles

Bellaire, curé de Coincy

Bresson, curé de Cüvry

Jenot, curé de Jussy et Devaux

Vignon, Curé de S. Gengoulf

Jenot, vic. de Longeville

Jamette, vic. à St. Victor

                          Lhuillier, curé de moulin et Ste rufine

 

Le transfert du corps supposait une étanchéité des cercueils à toute épreuve; valable également pour les inhumations dans l'église. Dans le cas contraire, les miasmes dégagés, lors de la putréfaction des corps, auraient incommodé les paroissiens. Mais revenons à la famille de Fabert. Elle résidait à Metz et non à Moulins.

Comme les autres grands propriétaires de la paroisse, elle ne s'y rendait que l'été. Seul, Abraham, Alexandre, François, Maximin de Fabert, chevalier, capitaine de Cazvalerie, dernier seigneur de Moulins et fils de François, passait la plus grande partie de l'année dans son château de Moulins. Avant lui, la famille seigneuriale demeurait à Metz, paroisse Saint-Gengoulf. L'église du même nom, aujourd'hui disparue, se trouvait rue Châtillon. Le mur du collatéral droit s'appuyait, en partie, sur les bâtiments de l'abbaye Sainte-Glossinde (évêché). Quant au mur du collatéral gauche,  il longeait la rue Châtillon.  Le portail était sur la ligne de la rue Saint-Gengoulff  et donnait sur la place Sainte-Glossinde.  Le chevet arrivait à hauteur de la rue des Prisons Militaires (rue Maurice Barrès). L'hôtel particulier de nos seigneurs  se situait,  en conséquence,  dans ce secteur de la ville.

Avant que nous retournions à Moulins et que nous poursuivions l'analyse de l'acte de décès de François Abraham, attardons-nous quelque peu dans la paroisse de notre famille seigneuriale.  Son dernier curé,  l'abbé Antoine Thiriet, prête, le 27 janvier 1791, dans son église, le serment à la constitution civile du clergé. Après une messe haute du Saint-Esprit, à laquelle assistait le conseil général de la municipalité messine, il prononça un discours en faveur de la constitution que la Commune s'empressa d'imprimer, le 30 janvier. Desservant de la paroisse depuis 1787, il possédait la chapelle Saint-Étienne dans l'abbatiale Sainte-Glossinde ainsi qu'une prébende, en tant que chanoine du chapitre Saint-Pierre-le-Grand dont, au moment de la Révolution, il était le boursier-receveur.

Cette fonction consistait à percevoir les revenue du chapitre. Après la suppression de sa paroisse, il termina sa carrière ecclésiastique comme curé de la paroisse de Moselle (Sainte-Ségolène), puis se maria.

Au cours de nos différentes incursions dans notre bonne ville de Metz, nous citons des églises paroissiales, disparues de nos jours. Touchons-en un mot. La réorganisation des circonscriptions territoriales des paroisses messines entraîne la suppression de neuf d'entre elles, parmi les quatorze que comptait notre cité. Le clergé, avant de livrer ces lieux sacrés à des usages profanes, procédait à une cérémonie religieuse, prescrite par le rituel, en pareil cas. Nous ne vous donnons ci-après, que les noms des églises paroissiales, négligeant à
dessein, les collégiales et les abbatiales, ayant subi le même sort, ainsi que leur situation géographique :

 

- Sainte-Croix, rue Taison;

- Saint-Étienne-le-Dépenné, rue Gaudrée;

- Saint-Gengoulf, rue Châtillon;

  •   Saint-Georges, rue Chambière;
    • Saint-Jean-à-la-Citadelle, dans le prolongement du magasin aux vivres de la       Citadelle, côté  Caserne Ney;

- Saint-Livier, résidence "Le Blason";

- Saint-Marcel, rue St.-Marcel;

- Saint-Simplice, place St. Simplice;

- Saint-Victor, rue au Blé.

 

Quittons les paroisses de Metz et revenons à celle de Moulins pour la suite de l'étude de notre document :

 

"...maire de la haute justice de Monseiur de fabert, seigneur dudit lieu..." Inutile de nous étendre sur cette fonction, puisque développée dans le chapitre précédent. Il existait, en parallèle, un maire de la communauté qui servait  de porte-parole à cette dernière. Si le maire de la justice la rendait au nom du seigneur, si le procureur fiscal défendait les intérêts de celui-ci, le maire de la communauté, lui, sauvegardait les intérêts de la paroisse  devant le seigneur et devant tous les corps constitués de  l'époque. Ce personnage jouissait d'une certaine considération, et l'acte de décès du 29 septembre 1735 nous en apporte la confirmation". (A VII/5).

 

A VII/5 L'an 1735, le 28 9bre (septembre) a la requisition de Joseph Gerardin maire de la communauté de moulin et du Sr. (sieur) Bonnard maire de la Justice dudit moulin qui, m'ayant prié d'inhumer dans le Cimetier Dudit Lieu le Corps d'une femme ou fille dont le nom Est Incognut  qui estoit morte  Dans la grange du dit Sr. Bonnard. Suivant le procet verballe que la Justice en a dresse le dit Jour Signé par le Sr. Bonnard, Estienne Mangin et Louis Chardin greffier a Eux rendu pour Le faire controller a laquelle requisition jay accedé. Et sur la fosse ayant exorté que Si Quelqûun Scavoit son nom ou dou Elle estoit qu'il âye a le declarer - une fille a dit que Cestoit marianne quelle Se nommoit Luy ayant dit lorsqu'elle luy avoit porté un bouillon par charité en présence dudit Sr. Bonnard, domange michel, Joseph mulard Et autres.

signé : Lajeunesse, Curé de moulin et Ste. Rufine

 

Ce jourdhuy dix sept Janvier Mil Sept Cent Soixante Trois, a été inhumé dans la Cour de Cette Eglise du Coté de Levangile, Messire françois de faber Chevalier Seigneur de moulin, decedé a Metz Le quinze de ce mois Environ neuf heures du soir agé denvairon soixante Cinq ans, apres avoir recu les Sacremens de Leglise, En presence de Monsieur abraham alexandre françois maximin de fabert son fils, Capitaine de Cavalerie au regiment du Colonel general et de plusieurs autres personnes qui ont Signés.

Le transport  du Corps  de Monseigneur  françois de faber  de metz a moulin  fait sous le bon plaisir  de  monsieur le Curé de St Gengoulf Sa paroisse au dit Metz qui a signé.

 

Signatures de : Fabert

 Despremont

 Deladonchamps

 Davancy

 Furdin, Curé de Rozérieulles

 Bellaire, curé de Coincy

 Bresson, curé de Cüvry

 Jenot, curé de Jussy et Devaux

Vignon, Curé de S. Gengoulf

Jenot, vic. de Longeville

Jamette, vic. à St. Victor

                          Lhuillier, curé de moulin et Ste rufine

 

En cet an de grâce 1735, sous le règne de Louis le Bien-Aimé, Quinzième du nom, l'abbé Lajeunesse inhume "le corps d'une femme ou fille dont le nom estoit incognut." Cette vagabonde ne portait pas d'alliance, mais paraissait assez âgée pour être mariée; d'où cette expression "d'une femme ou fille", employée par notre curé "Sur la fosse", il s'adresse à l'assemblée paroissiale et l'exhorte à lui faire connaître, le cas échéant, le nom de cette personne, son âge et son lieu d'origine. Seule une fille répond au curé que l'inconnue se nommait "Marianne". Marie-Anne lui avait révélé son prénom, la veille, "lorsqu'elle lui avait porté un bouillon par charité".  L'abbé Lajeunesse  nous apprend  que le sieur Bonnard offre  l'hospitalité à Marie-Anne. En reconnaissance de quoi, la malheureuse, malade, lui abandonne sa dépouille mortelle dans la grange. Que faire en pareille circonstance ? ... Mais appeler les gens de justice qui dresseront un procès-verbal et délivreront le permis d'inhumer ! Oui, mais... le sieur Bonnard, comme François Abraham,  exerçait la  fonction de... maire de la haute justice de monsieur de Fabert. Impliqué, bien malgré lui, dans cette mort accidentelle, il fait appel à son collègue de la communauté pour le tirer de ce mauvais pas. Et c'est "à la réquisition de Joseph Gérardin maire de la communauté de Moulin et du Sr. Bonnard maire de la justice dudit moulin" que notre curé inhumera cette inconnue dans le cimetière paroissial. Dans aucun des cas de mort accidentelle consignés dans nos registres, nous ne relevons l'intervention du maire de la communauté. Aussi, cet acte illustre-t-il à merveille le recours que représentait ce personnage dans une communauté paroissiale comme la nôtre. Joseph Gérardin, rappelons-le, était l'époux, en secondes noces, de Jeanne Brussaut, notre sage-femme.

 

"... âgé de cinquante-trois ans environ..."

 

Cette mention de l'âge, banale en soi, nous permet d'établir quelques statistiques ; Ensemble, jetons un coup d'œil sur certaines années.

Entre 1742 et 1755, soit en quatorze années consécutives, nous découvrons 132 décès, ce qui nous donne une moyenne de dix décès par an. Dans ce chiffre, les adultes représentent 47 disparus,

les adolescents                    4,

et les enfants                      81.

 

Le pourcentage des enfants et des adolescents s'élève à plus de 64 %. En gros, la proportion nous donne un tiers d'adultes pour deux tiers d'enfants. Nous pouvons marquer certaines années d'une pierre noire :

1746,             : avec 17 enfants ;

                                           

                                            1714 et 1724 : avec chacune 20 enfants.

 

Le taux de natalité se montait, entre 1742 et 1791, à treize; comme nous le précisions dans le chapitre du baptême. Nous pouvons donc avancer qu'il fallait, pour chacune de ces deux années, deux ans de procréation - sans perte,  il va de soi - pour rétablir le niveau de la population, si nous y ajoutons les adultes à remplacer.

Pour compléter nos statistiques, dénombrons les enfants "en nourrice", morts dans notre paroisse. Sur les quatre-vingt-un décès, entre 1742 et 1755, leur nombre se limite à cinq. Certaines années, ils sont plus nombreux : deux en 1774 et quatre en 1775.

Mais revenons aux trois années à marquer d'une pierre noire. Nous trouvons-nous en présence d'une endémie ou d'une épidémie ? Seule, une étude des registres de toutes les paroisses environnantes ainsi que des rapports médicaux pourraient nous éclairer. Or, tel n'est pas notre objet  ni notre objectif.  Tenons-nous en à Moulins et laissons à d'autres le soin de mener à bien une telle étude.

À quel âge mouraient ces enfants ? Ä question simple, réponse simple : à tous les âges. Prenons, au hasard, l'exemple de l'année 1759, où nous recensons neuf décès : un adulte, soixante-dix ans, un adolescent, seize ans, et sept enfants. Parmi ceux-ci  éliminons  un "nourrisson"  de quatre mois.  La famille Buisson perd,  le 30 avril, Jeanne-Catherine, âgée de trois ans et quatre mois et, le 31 décembre, Catherine, à l'âge de quatre mois. Pour les quatre autres, les âges se situent à trois ans; treize mois; deux mois et demi; deux mois.  Au vu de tous les âges,  autres que ceux des enfants décédés en l'année 1759,  nous ne pouvons pas,  en notre âme et conscience, accuser les matrones de cette hécatombe.  Et les accusations,  portées contre elles, émanent des hommes..... Souvenons-nous, messieurs, des années 1714, 1724 et 1746... ! Ä qui devons-nous imputer ces pertes en vies humaines ?  Que fait le corps médical  pour enrayer cette épidémie ou cette endémie ? Mais arrêtons-nous là et continuons, avec sérénité, notre analyse.

 

"... marié à Marie-Anne Lallement son épouse..."

 

Cette indication nous a permis de voir la veuve du maire convoler en secondes noces, au mois de janvier 1750, sans respecter le délai de viduité.

 

"... après avoir reçu les sacrements de pénitence, d'eucharistie et d'extrême onction..."

 

Rappelons-nous la mort de Catherine Michel : "... subitement sans s'être munie d'aucun sacrement quoique malade depuis plusieurs jours..." La hantise, pour un catholique du XVIIIe siècle : mourir en état de péché mortel. L'administration du Saint Viatique lui conférait l'apothéose. Depuis sa naissance, en passant par l'école, par le Première Communion, par les instructions religieuses, toute son éducation concourait à faire de lui un bon chrétien. Toutes les dévotions qu'il pratiquait, toutes les prières qu'il récitait, bref ! toute cette religion rituelle qu'il observait se transformaient pour lui en autant de primes d'assurance sur la vie éternelle qu'il réglait les unes chaque jour, les autres, chaque semaine, certaines, chaque année, soit à Dieu, soit à Jésus-Christ, soit à la Sainte-Vierge, soit aux Saints. Le malheureux, se sachant pécheur - on le lui répétait continuellement - s'assurait "tous risques" pour mourir en état de grâces, entouré des siens.

Arrivé au terme de sa vie, il éprouvait un soulagement de pouvoir quitter cette terre avec l'assistance du curé de sa paroisse et, par un testament, il fixait ses dernières volontés. Les héritiers, sous peine de péché, se devaient de l'exécuter fidèlement. L'étude de ces testaments, archivés dans les papiers de notre justice seigneuriale, nous donne une idée de l'excès de religiosité de nos ancêtres. Prenons l'exemple de Jean Clément.

Ce dernier, âgé de quatre-vingts ans, "malade dans son lit dans une chambre prenant jour sur la cour du château laisse le soin à ses enfants de l'enterrer a la cimetier" , exige "cent messes basses pour le repos de son âme, pris sur les biens qu'il a laissés, toutes dites a la paroisse de Moulin."

Quant à  celui de  Louis Nicolas,  maître serrurier,  nous  vous  le  donnons  in extenso. Formulation type. Avant de disposer de ses biens terrestres, il invoque la miséricorde divine,  la Sainte Vierge,  son bon ange,  lègue son corps à la terre et son âme à Dieu. Un lecture attentive de ce document vaut tous les commentaires :

 

"Au nom de la très Sainte Trinité du père et du fils et du saint esprit Nous maire et gens de justice de la terre et Seigneurie de moulin estant requis de la part du sieur Louis Nicolas Maître Serrurier demeurant au dit lieu nous nous sommes transporté chez luy layant trouvé dans son lit malade quoyque sain d'esprit nous a dit que ne sachant l'heure que Dieu pourrait me retirer de ce monde, j'ay fait mon testament et ordonnance de mes dernières volontés comme s'ensuit.

Premièrement, je demande très humblement pardon à Dieu, mon créateur, de tous mes pechez que jay commis, le suppliant de me faire misericorde et de recevoir mon âme a la sortie de ce monde, je rend mon ame a Dieu mon corps a la terre j'invoque la sainte Vierge mon avocate aupres de Dieu, Saint Louis mon bon patron et mon bon ange et le glorieux saint pierre dinterceder pour moy aupres de Dieu

Je laisse a mon executrice apres nommée le soin de mes frais funeraux.

Je donne au pauvre de ma paroisse trente sols.

Je donne a mes enfans chacun une somme de cent livre une fois payé sans qu'il puisse jamais demander aucune autre chose a barbe gerardin leur mere que je nomme pour executrice testamentaire et pour mon heritiere universelle tant en meubles quen immeubles generalement tout ce que je laisse de quelle nature ce puisse estre sans que personnes puis linquieter pour en faire et disposer a sa volonte comme bon luy semblera a charge pour la ditte barbe gerardin ma femme de payer toutes les dettes que nous avons fait pendant notre communaute esperant quelle elevera ces enfans en bonne mere, declarant estre mes dernie volonte, revocant tout testament que jaurais pu faire cy devant, voulant que celuy cy subsiste en tout ces formes et teneur, fait et passé a moulin dans la chambre dudit malade prenant jour sur la cour, et apres lui en avoir fait lectur a declare estre content et a signe avec nous la justice et les quatre tem!oins cy apres denommé, premier jean blancé maître cordonnier audit moulin jean niclot maître serrurier, jean betincour aussy serrurier et antoine nicolas bourgois de moulin qui ont tous signé."

 

Suivent les signatures de :   Jean Blancé                                                    Jean Niclot

         Nicolas Bettaincour                                       Antoine Nicolas

         Bonnard, maire                                              L. Chardin.

 

La date n'y figurant pas, nous pouvons la situer dans les années trente, du temps du sieur Bonnard, maire de notre haute justice. Quant aux actes de décès, ils comportent tous, sans exception, la date de l'inhumation et, par un indice, celle du trépas ou l'inverse, comme le document que nous analysons.

"...il  été enterré le même jour...". Par cet indice, nous découvrons que notre curé inhume François Abraham le  jour de sa mort. Le fait que les funérailles se déroulent le jour du décès nous laisse-t-il entendre que nous rencontrons une mesure d'exception ? Absolument pas.

Cette indication démontre que le maire de la haute justice succombe à la suite d'une maladie. En effet, le délai imparti pour l'inhumation ne pouvait pas être inférieur à vingt quatre heures pour une mort subite ou quasi subite ; à douze heures, après une maladie. Et pour confirmer nos assertions, prenons l'exemple de Jean Boutier, maire de notre justice seigneuriale.

Ce successeur de François Abraham s'éteint le 30 septembre 1781, vers une heure du matin. L'abbé Lhuillier l'enterre "le soir du même jour pour raison de nécessité en présence des Srs louis guichard lieutenant de maire de la justice et nicolas gayon greffier de la commune" (Ann. VII/6).

Ann. VII/6 L'am mil sept Cent quatre vingt un, le Trente Septembre a été inhumé dans le Cimetiere de cette paroisse, le Sr. Jen Boutier maire de la Justice de moulin y demeurant decesde le même jour Environ une heure du matin.-

Cet Enterrement s'est fait le Soir du même jour pour raison de necessité En presence des Srs. Louis guichard Lieutenant maire de la Justice et Nicolas Gayon greffier de la Communauté de moulin qui ont Signé et Dit que le Dit Defunt Jean Boutier étoit agé d'environ soixante Sept ans.

Suivent les signatures de :.             

françois boutiez

Nicolas Gañyon

Louis guichard

Lhuillier Curé de moulin et Ste rufine.

 

Contrairement à son habitude, notre curé n'emploie pas la formule rituelle : "après s'être confessé et avoir reçu les sacrements d'eucharistie et d'extrême-onction". Nous en déduisons qu'il meurt subitement. Comme le décès remonte à la première heure du matin de la journée du 30 septembre, l'abbé Lhuillier ne pouvait l'inhumer que le 1er  octobre, au matin. Or, "l'enterrement s'est fait le soir du même jour pour raison de nécessité". Le corps de Jean Boutier présentait-il des taches suspectes ? Toujours est-il que, par crainte de la contagion, un membre de la justice ainsi qu'un membre de la communauté autorisent l'inhumation avant la fin du délai légal. Notre curé, pour se couvrir, vis-à-vis du bailliage de Metz, signale la présence de ces deux témoins qui contresignent l'acte de décès. Le délai d'inhumation connu, considérons à présent ce qui se passait pendant ce laps de temps.

Dès qu'un paroissien fermait les yeux, la famille ou le voisinage avertissait le marguillier. Celui-ci se rendait à l'église. Par deux sons de cloche - la plus grosse à la volée, la plus petite tintée - (1) il annonçait la mort à toute la paroisse. Avertis par cette sonnerie, les paroissiens devaient se recueillir  et prier  Dieu  pour  l'âme du défunt. Mais de jour, seulement. Après huit heures de relevée, l'hiver, et neuf heures, l'été, l'annonce du décès ne se faisait qu'après l'angélus du matin. Par ce cérémonial, toute la communauté paroissiale participait au départ de ceux qui se rendaient dans l'autre monde.

Et chaque chrétien savait qu'à l'article de la mort, toute la paroisse (parents, amis, antagonistes) s'unirait pour infléchir la colère divine à son égard par une prière commune. D'où l'importance des cloches dans la vie communautaire en ce XVIIIe siècle. Elles annonçaient l'arrivée du chrétien dans ce monde ainsi que son départ dans l'autre. Au moment de l'agonie - rappelons-le, puisque nous le précisions dans le chapitre du régent d'école - ce dernier avertissait les villageois par un tintement de cloche.

Pendant que l'âme du défunt pénétrait dans cet univers qui nous échappe, ses proches, avant de rendre les derniers devoirs à sa dépouille mortelle, l'ensevelissaient, c'est-à-dire l'enveloppaient dans un linceul, revêtue de sa seule chemise, la plus belle, il va de soi.

À la différence des laïcs, ceux qui servaient à l'église : prêtres, marguilliers, etc, portaient la soutane et le surplis par-dessus leur chemise. Ce rite terminé, immédiatement la mise en bière et la fermeture du cercueil.

_______

 

(1) Dans le branle d'une cloche, lorsque le battant frappe alternativement deux côtés opposés à la pince, nous entendons une sonnerie à la volée. Lorsqu'il ne frappe qu'un seul côté, la cloche tinte. suivaient

 

Fermé, ce dernier se couvrait d'un drap blanc et du drap mortuaire, étoffe  noire ornée  d'une croix de tissus blanc qui le partageait en quatre. Seuls, les prêtres faisaient exception à la règle : en effet, leurs cercueils restaient ouverts. Toutefois, l'Église recommandait la fermeture pour les clercs "dont la vue pouvait occasionner quelque répugnance."

En attendant les funérailles, une personne, voire plusieurs, récitaient en permanence des prières pour l'âme du défunt. Jamais celui-ci ne devait se trouver seul. L'exposition du cercueil, posé sur une table ou des tréteaux, se tenait dans le poêle : crucifix à la tête, aspersoir et bénitier au pied. Quatre cierges, deux par côté, servaient de luminaire. Drap mortuaire, crucifix, chandeliers, bénitier appartenaient à la fabrique de l'église paroissiale. Le marguillier les apportait dans la maison mortuaire et les disposait comme l'exigeait le rituel diocésain.

L'inhumation pouvait avoir lieu tous les jours, y compris les dimanches et les jours de fête; le matin, de préférence; jamais de nuit. Les jours de fête solennelle, elle se déroulait  l'après-midi, après le service divin. Les dimanches ordinaires, le  curé célébrait la grand'messe paroissiale, comme d'habitude, puis la messe des morts. Aux grandes solennités - Pâques, Ascension, Pentecôte, Corps du Christ, Assomption, Toussaint, Noël, Jeudi, Vendredi, Samedi-Saints ainsi que toutes les autres fêtes de 1ère classe - le curé différait la messe des défunts au lendemain. Il inhumait le commun des mortels dans le cimetière paroissial qui, à l'époque, entourait l'église et certains notables, comme François Abraham "dans l'église u milieu de la marche de droite de l'autel de la Sainte Vierge."

La hiérarchie ecclésiastique reconnaissait que les nantis se faisaient inhumer dans l'église paroissiale, par pure vanité, mais fermait les yeux. La fabrique y trouvait son compte, augmentant ainsi ses revenus. Le cimetière, par contre-coup, devenait le lieu de rendez-vous des pauvres. Occupons-nous présentement de ce lieu de repos et de ce qu'il représentait aux yeux des hommes du XVIIIe siècle. Et, pour ce faire, recourons à l'étymologie. Dormir, se traduit en grec par Koimân, le dortoir s'énonce Koimêterion, et ce dernier donne, en latin, Cœmeterium : lieu de repos. En conclusion, nous pouvons affirmer que le cimetière est un dortoir, un lieu de repos. Mais, voyons la doctrine de l'Église.

Elle exige que le corps, domicile de l'âme immortelle pendant notre séjour ici-bas, ne doit pas être traité comme celui des animaux. En eux, tout est mortel. Le corps  du chrétien, temple du Saint-Esprit, et membre de Jésus-Christ par le baptême, conserve le germe précieux de la résurrection; aussi devons-nous l'ensevelir avec respect et dans son intégrité. La mort ne s'entend pas comme une destruction mais comme un sommeil qui doit rétablir la vie dans un état bien plus parfait. L'Église considère le cimetière comme un lieu d'attente. Lieu saint par excellence, il tient cette qualité de sa consécration, avant sa mise en service, et du mélange des cendres des fidèles. Exempt de toute servitude (aucune plantation ne l'ornait), il ne pouvait que servir de passage pour se rendre à l'église ou pour en sortir.

De ce fait, nos ancêtres vouaient une dilection particulière au cimetière de  leur paroisse, destiné par l'Église à leur sépulture. On naissait à l'ombre du clocher, on y vivait, on y reposait, dans l'attente de la vie éternelle, et ce, jusqu'au jour du Jugement dernier. Point de ralliement de tous les habitants de la paroisse du temps passé et futur, il servira comme base de départ pour la Vallée de Josaphat, à la fin des temps. Ä chaque messe paroissiale, la communauté villageoise se souvenait de ses défunts et, pendant un court instant, les associait à ses prières.

Par ce biais, personne n'était oublié, et chaque mort bénéficiait des indulgences attachées à ces prières, lui procurant ainsi les secours que la religion chrétienne dispense pour le repos et le soulagement des âmes des défunts.

Le rappel de la finalité du cimetière nous aidera à mieux comprendre l'attitude intransigeante de nos aïeux qui consistait, au cours des siècles antérieurs, à défendre l'accès de leurs lieux de repos aux criminels, aux comédiens, aux enfants morts sans baptême. Ils se trouvaient en bonne compagnie, entourés de leurs parents et de leurs amis, et voulaient le rester.

Mais suivant l'emplacement de la sépulture, la compagnie s'avérait de plus ou moins bonne qualité. L'un des meilleurs, sinon le meilleur, se situait : "...au milieu de la marche de devant l'autel de la Ste. Vierge..."

Cette mention ainsi que d'autres qui figurent dans quelques actes nous renseigne sur les noms des autels.

Effectivement, notre église en possédait trois :

le maître-autel, celui de la Vierge et celui de saint Sébastien.

Les tarifs d'inhumation variaient en fonction de ces autels, et dans l'ordre de grandeur énuméré. Les gens devant la mort, comme au théâtre avec ses loges, avec ses baignoires, avec ses fauteuils d'orchestre, avec ses galeries,  respectaient la hiérarchie.

Avant que l'église n'autorisât la sépulture des  laïcs à l'intérieur des lieux de culte - réservés jusqu'alors aux seuls prêtres - les places les plus chères se situaient au pied de l'édifice religieux; les moins chères, près du mur de clôture. À  cette époque, le fin du fin consistait à se faire enterrer au pied du chevet, son nom gravé dans la pierre de celui-ci  Au XVIIIe siècle, l'endroit le plus retiré du cimetière servait de dernier asile aux enfants morts-nés ainsi qu'aux criminels. Dans ce lieu de repos, se termine notre analyse de l'acte de décès de François Abraham. Selon une règle désormais bien établie, nous vous invitons, une dernière fois, à suivre une cérémonie religieuse, celle des funérailles du maire de notre haute justice.

L'abbé Antoine, revêtu de son surplis et de l'étole noire, endosse la grande chape de même couleur que lui tend le régent. Les deux hommes, barrette sur la tête et rituel en main, quittent l'église, précédés de deux garçons, en soutanelle noire et en surplis blanc. Le petit groupe emprunte la ruelle de l'église pour se rendre dans la rue principale. Les deux enfants de chœur marchent en tête. Le premier tient le bénitier; le second porte le crucifix. Le curé, derrière le régent en soutane et en surplis, ferme la marche. Ils avancent, les yeux baissés, sans saluer les rares passants, qui se signent, avec dévotion, sur leur passage.

La paroisse, silencieuse, les attend devant la maison mortuaire. Le porteur du bénitier tend l'aspersoir au régent. Nos deux clercs se rendent dans la chapelle ardente et procèdent à la levée du corps.

Le prêtre asperge le cercueil d'eau bénite et entonne le Kyrie eleison. Il poursuit les chants funèbres avec l'antienne Exsultabunt et effectue une nouvelle aspersion d'eau bénite. Ce rite terminé, il quitte la maison mortuaire, suivi du régent, des quatre porteurs et de la famille.

Le cortège se forme et se dirige vers l'église. En tête, les enfants de chœur et les deux clercs, dans le même ordre qu'à l'aller. Derrière ce groupe, les porteurs du cercueil, encadrés par quatre connaissances du défunt. Ces quatre personnes tiennent un cierge de cire jaune. Seuls les enfants ont droit à la cire blanche.

Le fait de porter, aux enterrements, des cierges allumés, exprime le symbole de l'espérance de la résurrection et de l'attente d'une lumière éternelle dans l'autre vie.

Cette légère digression terminée, revenons derrière le cercueil que suivent la famille et l'assistance, en rang par deux. L'abbé Antoine et le régent chantent alternativement les sept psaumes, prévus par le rituel. Et ce chant continuera jusqu'au début de la messe.

Arrivés dans l'église, les porteurs déposent le cercueil sur des tréteaux, au milieu de la nef, près du balustre. Les quatre cierges prennent place dans les chandeliers; deux par côté, à hauteur de la tête et des pieds. Ce dernier mot entraîne une question : mais où se trouvent-ils, les pieds ? Avant d'y répondre, remémorons-nous l'expression : "s'en aller les pieds en avant". Si le laïc, au XVIIIe siècle, quittait son domicile "les pieds en avant", ou "devant", il pénétrait obligatoirement dans son église paroissiale les pieds tournés vers l'autel. Seule, la tête des prêtres était tournée vers l'autel, et leur dépouille mortelle prenait place, non dans la nef, mais dans le chœur. Cette parenthèse sur la position du corps nous fait perdre le cours de la cérémonie.

Pendant que le prêtre et le régent chantent le Dies irae, cette superbe séquence de la messe des funérailles, retirons-nous sur la pointe des pieds. Nous n'assisterons pas à l'inhumation de François Abraham "au milieu de la marche de droite de l'autel de la Sainte-Vierge". En tant que laïc, il reposera, les pieds tournés vers l'autel.

Enfin, sortis de l'église, sans nous faire remarquer, séparons-nous de l'abbé Antoine, du régent Mouza dont les voix parviennent jusqu'à nous, de la veuve Marie-Anne Lallement et de cette nombreuse assistance parmi laquelle se trouve Jeanne Brussaut, matrone-jurée de la paroisse.

Ne nous quittons pas, je voudrais vous remercier de m'avoir suivi dans cette rétrospection, et je vous invite à faire connaissance avec certains vestiges de notre village. Au cours de cet essai sur la vie quotidienne, dans une paroisse du val de Metz, l'histoire événementielle, je dois l'avouer ainsi que les monuments, tiennent très peu de place. Seules, les petites gens, celles qui font l'histoire et la vivent, nous intéressaient. Présentement intéresson-nous à notre histoire.

Histoire de Moulins Page 32