Les trois premiers fusillés de la France Libre
Les trois premiers fusillés de la France Libre
L'Histoire sous un autre Angle
L'Histoire sous un autre Angle

Prologue

 

 

 

Un article, paru dans le Figaro Littéraire du 1er mars 2001, rappelle le rôle, aujourd'hui méconnu, des catholiques français dans la lutte contre le nazisme. Beaucoup moururent martyrisés, laissant derrière eux leurs hautes valeurs spirituelles.

Après la libération, le parti communiste, qui n'est pas à une imposture près, déclare qu'il est, avec ses 75 000 fusillés, le parti des fusillés. Or si nous consultons le Journal Officiel du 6 mai 1948, le nombre des fusillés s'élève à 30 687 et se répartit en trois groupes :

 

Ø9 806 civils, raflés dans les villages ou dans les villes, notamment en juin, juillet, août 1944 ;

Ø10 500 civils, internés avant d'être fusillés ;

Ø5 381 FFI, capturés et exécutés ;

Ø5 000 dossiers à ouvrir.

 

Combien d'adhérents du parti communiste dans ces 30 687 fusillés ? Retenons le chiffre de 15 000, en nous référant aux mémoires du général de Gaulle :

 

« Et d’invoquer "leurs 75 000 fusillés", chiffre tout à fait arbitraire, d’ailleurs, car heureusement le total de leurs adhérents, tombés sous les balles des pelotons d’exécution n’en atteignait pas le cinquième et, d’autre part, ceux des Français qui avaient sacrifiés leur vie l’avaient fait – communistes compris – pour la France, non pour le parti. »

 

Durant la dernière guerre, l'attitude du parti communiste n'a pas toujours été à la hauteur de ses adhérents fusillés. Le 26 septembre 1939, soit quelque trois semaines après la déclaration de guerre, le parti défend le pacte germano-soviétique et condamne l'agression impérialiste de la France et de l'Angleterre.

 

Daladier dissout le parti communiste. Le 1er octobre, après le partage de la Pologne entre les régimes hitlérien et soviétique, les députés communistes, dans une lettre au Président de la Chambre, édouard Herriot, lui demandent d'intervenir pour l'ouverture de négociations de paix avec l'Allemagne hitlérienne. Le 04 octobre, Maurice Thorez, secrétaire général du parti communiste, mobilisé au 3ème Régiment du Génie à Chauny (Aisne), déserte et se rend en U.R.S.S., via l'Allemagne.

 

Peu de temps auparavant, Molotov et von Ribbentrop, respectivement ministres des affaires étrangères de l'URSS et de l'Allemagne, signent, après s'être partagés la malheureuse Pologne, une déclaration commune et proposent une conférence de paix. Le 20 juin 1940, deux jours avant la signature de l'armistice, Denise Ginollin et deux camarades du parti, madame Schrodt et Maurice Tréand, se rendent à la Kommandantur, 12 boulevard de la Madeleine à Paris, et demande la parution de l'Humanité. Emprisonnés pour ce motif par la police française, la police allemande les libère quelques jours plus tard.

 

Comme le parti communiste prend ses ordres au bord de la Moskova, et non au bord de la Seine, il ne combattra l'Allemagne hitlérienne qu'après l'opération "Barbarossa" : en clair, lors de l'invasion de la Russie par les troupes hitlériennes, le 22 juin 1941,. Soit 21 mois après la déclaration de la guerre, soir un an, jour pour jour, après la signature de l'armistice Mais, pendant cette année, des êtres d'exception poursuivent, dans l'ombre, le

combat.

 

Après le Figaro Littéraire, le Club Histoire offre à ses abonnés, en avril 2001, le dernier livre paru sur Honoré d'Estienne d'Orves que nous devons à Etienne de Montety. Sa rubrique XXème Siècle, intitulée "La France en Guerre", débute ainsi :

 

« Ils furent parmi les premiers à donner leur vie pour la France et pour la liberté. C’est à juste titre qu’on les considère comme d’authentiques héros »

 

   C’est de ces trois héros, les premiers fusillés de la France Libre, dont je veux vous parler, dans ce document, et j’en ajouterai un quatrième, l’abbé Franz Stock, l’"Aumônier de l’Enfer"…

 

 

Frères d'Armes

 

 

Dans le propre des Saints - l'ensemble des offices liturgiques en l'honneur des saints -, le 29 août correspond à la Décollation de Saint Jean-Baptiste. Pour l'Eglise catholique, le Précurseur complète sa mission en ajoutant au témoignage qu'il rend au Christ, lors de son baptême, celui de son martyre.

 

Le vendredi 29 août 1941, trois précurseurs de l'Europe réconciliée tombent, à huit heures trente, sous les balles allemandes, et les fossés du Mont Valérien absorbent le sang des premiers fusillés de la France libre : Maurice Barlier, Yan Doornik et Honoré d'Estienne d'Orves.

 

Si, sur ce haut lieu de la Résistance parisienne, le souvenir de sainte Geneviève y est attaché, les nazis, ne l'oublions pas, y fusillèrent de 1941 à 1944, de nombreux résistants. Mais revenons à nos trois premiers fusillés de la France libre.

 

La veille au soir, le recteur de la Mission allemande de Paris, l'abbé‚ Franz Stock, surnommé "l'Aumônier de l'Enfer", leur apprend que le chancelier allemand, de triste mémoire, a refusé leur recours en grâce, et ce malgré de nombreuses interventions. Le 26 mai 1941, le Tribunal militaire allemand avait, en effet, prononcé neuf condamnations à mort pour espionnage ; ce qui explique les nombreuses interventions.

 

Parmi ces intervenants, nous trouvons l'ensemble du Tribunal qui signe le recours en grâce des condamnés et l'adresse au chancelier. En juillet et en août 1941, l'oberleutnant Moerner, le défenseur du comte Honoré d'Estienne d'Orves, se rend à Berlin, pour appuyer le recours en grâce. L'amiral François Darlan intervient, à Paris, auprès du gouverneur allemand. La délégation française près la commission d'armistice de Wiesbaden, présidée par le général Paul André Dozen, intervient à Berlin. Le colonel Dernbach de l'Abwehr qui procéda à l'arrestation de tous les membres du réseau Nemrod - celui du comte Honoré d'Estienne d'Orves - intervient auprès du chef suprême de l'Abwehr, l'amiral Wilhelm Canaris. En vain...

 

Pour comprendre la décision du chancelier allemand, je me référerai au témoignage de l'un des "six graciés", Monsieur Le Gigou, chef du service commercial aux ateliers de constructions navales Dubigeon … Nantes et chef du sous-réseau "Nemrod" :

 

« Deux officiers et une femme se trouvant dans le nombre des condamnés à mort, la décision exécutive devait, d'après les règlements du code militaire allemand, être prise par Hitler lui-même. Nous nous trouvions dans ce cas et Hitler décida donc de faire exécuter le comte d'Estienne d'Orves, Monsieur Barlier et Jean Doornik. Pour les autres, dans le dessein de pacification des esprits français et ayant en vue la collaboration à laquelle il croyait encore, heureusement pour nous, il commua les diverses peines de morts, en celles des travaux forcés pour une durée de quinze ans. »

 

Abandonnons les "graciés" dont l'un mourra en déportation, ainsi qu'un second, des suites de déportation, le 06 juin 1944. Intéressons-nous, à présent, à nos "Trois Frères d'Armes" ainsi qu'à leur "Frère d'Âme", le Westphalien Franz Stock, aumônier des prisons du Cherche-Midi, de Fresnes et de la Santé. Ces "Quatre Frères d'Âme" ont su dépasser les contingences d'un nationalisme exaspéré, qui ne peut que réduire l'homme, et nous donnent ainsi, pour reprendre la pensée de "l'Aumônier de l'Enfer", l'image de

 

« la grandeur de l'homme, en un temps d'inhumanité »

 

et nous révèlent

 

« la puissance de Dieu en un temps où Dieu semblait absent. »

 

 Commençons donc par ce dernier qui assiste à plus d'un millier d'exécutions.

 

 

Franz Stock

 

 

 

F

 

ranz Stock naît à Neheim en Westphalie, le 21 septembre 1904, dans une famille ouvrière. Retardé dans ses études secondaires, il entre, en 1926, au séminaire de Paderborn. Charlemagne, ne l'oublions pas, séjournait dans son palais de Paderborn, à la veille de ses expéditions en Saxe. Comme plusieurs séminaires allemands, dont celui du diocèse de Paderborn, accordent à leurs étudiants la faculté de parfaire leur formation à l'étranger, il choisit la France et poursuit ses études de théologie, pendant deux semestres, à l'Institut catholique de Paris, communément appelé‚ Séminaire des Carmes. Ami et condisciple de Joseph Folliet, cofondateur des Compagnons de Saint-François, ce dernier l'enrôle dans son mouvement ; ce qui lui permet de faire la "Route" pendant les vacances scolaires, et de visiter plusieurs régions françaises dont la Bretagne, si chère à son cœur. Ses études durent six ans et s'achèvent par l'ordination sacerdotale, le 12 mars 1932. Pendant deux ans, il exerce son ministère sacerdotal dans une paroisse ouvrière.

 

En 1934, l'ancien supérieur des Carmes, Jean Verdier, à présent archevêque de Paris, le pressent comment recteur de la Mission allemande de Paris et obtient l'aval de l'épiscopat allemand. Dans sa nouvelle fonction, il s'occupe, en priorité de ses "nouveaux paroissiens" : des compatriotes fuyant l'Allemagne nazie et se trouvant sans ressources, dans un pays étranger et, parmi ces "clandestins", beaucoup de juifs vivant dans le dénuement. Quelques jours avant la déclaration de la seconde guerre mondiale, l'ambassade allemande le somme à quitter la France. Moins d'un an après son départ, il retrouve, dès le mois d'août 1940, sa fonction de recteur de la Mission allemande de Paris et devient, en outre, aumônier des prisons du Cherche-Midi, de Fresnes et de la Santé.

 

Sa charge d'aumônier des prisons le met en relation avec des hommes de culture différente, voire opposée : des croyants, tels Maurice Barlier, Yan Doornik, Honoré d'Estienne d'Orves, Edmond Michelet, et des non-croyants, tel Gabriel Péri. Il veille avec sollicitude sur tous le prisonniers sans jamais forcer la conscience des incroyants. Quant à ces derniers, s'ils refusent son assistance, certains d'entre eux exigeront sa présence derrière le peloton d'exécution afin qu'ils voient, avant de mourir, le visage d'un être humain.

 

   Mais revenons à Gabriel Péri qui, la veille de son exécution, charge l'abbé Stock de remettre son alliance à son épouse. Cette sollicitude de l'aumônier à l'égard du condamné le désigne à la vindicte du parti communiste, après la libération. Je laisse la parole au colonel Gourut, commandant du centre des prisonniers de guerre dans lequel se trouvait Franz Stock :

 

 

« J'accueillis un jour deux messieurs désirant voir l'abbé Stock. Je les reçus dans mon bureau avec lui. Ces messieurs appartenaient au Parti communiste et enquêtaient sur la mort de Gabriel Péri. Ce dernier avait été exécuté et l'abbé Stock l'avait accompagné au poteau. Ces hommes prétendaient trouver en l'abbé un complice de l'exécution. Pendant tout l'entretien l'abbé semblait absent. Finalement il dit simplement :

 

 

"Si j'avais été à la place de Gabriel Péri, je ne suis pas sûr que je serais mort comme lui." »

 

 

   Cette démarche vindicative du parti communiste ne l'honore aucunement quand on sait que la charge d'aumônier des prisons altérait sa santé, comme nous l'apprend l'écrivain allemand Reinhold Schneider :

 

 

 

« Par une sombre soirée d'hiver, l'abbé Stock me parla des prisons de Paris ; nous avions fait connaissance avant la guerre ; à présent s'était abattue sur lui une souffrance comparable à celle que Spee eut à endurer sous le coup du "marteau des sorcières"... Jour après jour, heure après heure, nuit après nuit, il se trouvait aux prises avec une souffrance qui ne pouvait se supporter que par la force des sacrements. Mais il était inévitable que la force de son cœur de chair défaille un jour... »

 

 

 

Intéressons-nous à la "souffrance comparable à celle que Spee eut à endurer sous le coup du marteau des sorcières". Il ne s'agit pas de l'amiral allemand, Maximilian graf von Spee, qui meurt près des îles Falkland, le 8 décembre 1914, ni du cuirassé de poche du même nom qui, traqué par une escadre britannique, se saborde , en décembre 1939, dans les eaux du Rio de la Plata, mais du jésuite Friedrich von Spee von Langenfeld (1591-1635).

 

En 1629, professeur de morale à Paderborn et confesseur des malheureuses, condamnées pour sorcellerie, il s’insurge contre les excès des procès de sorcellerie et publie, sous un nom d’emprunt, au cours de l'année 1631, sa "Cautio criminalis". L'année suivante, chassé de la Compagnie de Jésus, il réintègre cette dernière, en 1634, et retrouve une chaire de professeur d'exégèse et de casuistique, à Trèves. Nous sommes en pleine guerre de Trente Ans. Cet homme de cœur soigne les soldats impériaux, atteints de la peste, et meurt de cette maladie, le 7 octobre 1635.

 

Ces procès iniques que Friedrich von Spee condamnait dans sa "Cautio criminalis" se poursuivaient depuis la bulle d'Innocent VIII du 5 décembre 1484 ; la fameuse bulle "Summis desiderantes affectibus" qui légitimait l'intervention de l'Inquisition dans la répression de la sorcellerie. Se référant à cette bulle, le Dictionnaire Historique de la Papauté nous apprend que :

 

 

 

« Ce document autorisait deux inquisiteurs dominicains, Henri Krämer et Jacques Sprenger, à se rendre en Allemagne et à instruire des procès à l’encontre de sorcières présumées qui, une fois jugées coupables, devaient être durement condamnées. Au retour de cette mission, les deux inquisiteurs publièrent le fameux livre Malleus maleficarum (Cologne 1486), où sont énoncés des principes et présentés des exemples pour éclairer et réprimer l’hérésie de sorcellerie. »

 

 

 

"Malleus maleficarum" correspond donc bien à "Hexenhammer" ou "Marteau des Sorcières" que certains traduisent "Marteau des maléfices". Et Friedrich von Spee von Langenfeld assistait des innocentes que l'Inquisition condamnait au bûcher ; Franz Stock, des patriotes que le Tribunal militaire allemand condamnait au peloton d'exécution.

 

Ce dernier assiste, il est bon de le rappeler, à quelque deux mille exécutions, et son calvaire prend fin le 19 août 1944. Ce jour-là, un commerçant allemand ainsi qu'un adolescent de 18 ans tombent sous les balles du peloton d'exécution. Quelques jours auparavant, il obtenait un laissez-passer pour sa sœur Franziska et pour sa secrétaire, Mademoiselle Berlinghof. Le lendemain 14 août, les deux jeunes femmes quittaient Paris.... Le 25 du même mois, le commandant du Grand-Paris, le général Dietrich von Choltitz, signe la capitulation de Paris. Le père René Closset nous rappelle ce moment dans son œuvre L'Aumônier de l'Enfer :

 

 

«… L'abbé Stock, malgré tout ce qu'il savait, malgré tout ce qu'il avait vu, ne s'était jamais imaginé cette généralisation de l'horreur et de la bestialité. Pendant les années de guerre, en plus des prisonniers français, il s'était occupé, en sa qualité de Recteur, des ressortissants allemands installés à Paris. Il avait vu de près des centaines et des centaines de soldats et d'officiers de la Wehrmacht, qui, presque tous, souffraient profondément en leur âme et en leur chair ; des soldats de plus en plus jeunes, presque des enfants, qui n'avaient rien de commun avec des assassins, mais qui, eux aussi, pliaient l'échine sous un régime de fer... Combien n'en avait-il pas accompagnés au poteau d'exécution alors que souvent ils n'étaient coupables que d'une peccadille !

 

  Aussi, lorsque la Libération vint, Stock ne comprit pas le déferlement de haine contre les prisonniers allemands, humiliés, désemparés et malheureux. La population française semblait, à ses yeux, manquer de dignité et de grandeur d'âme, elle lui paraissait tellement différente de ces héros qu'il avait vus mourir au Mont Valérien, donnant leur vie pour leur patrie et pardonnant à la sienne... :

 

 

"N'était-ce pas à désespérer de l'homme ? Pouvait-il y avoir tant de haine et de bassesse dans nos cœurs ? Combien l'on était loin de l'Évangile et de la loi d'amour ! La paix reviendrait-elle un jour ? Était-ce possible ? Le Christ pourrait-il, dans cet enfer et ce chaos, faire entendre à nouveau sa voix et inviter les hommes à redevenir des hommes les uns pour les autres, à cesser d'être des bêtes qui s'entre-déchirent et s'entre-dévorent ?"

 

 

  L'abbé Stock en était là de ces questions, lorsque la réponse lui vint par un prêtre de ses amis, l'abbé Huet, son complice des années 1940-1944, et qui, à la Libération, avait repris son poste d'aumônier de la Santé. L'abbé Huet apportait à Franz Stock une lettre de l'abbé Le Meur ainsi conçue :

 

 

"Je viens aujourd'hui vous demander officiellement si vous consentiriez, en des conditions matérielles plus difficiles que celles où vous vivez présentement, à entreprendre la formation spirituelle des séminaristes allemands prisonniers. Nous voulons leur accorder cette faveur pour leur permettre de s'acheminer vers le sacerdoce et leur donner, après tant d'années d'interruption, la possibilité de devenir, sans tarder, un élément de rénovation du catholicisme dans leur pays. Nous souhaitons que des prêtres allemands prennent en main leur formation, puisque aussi bien il s'agit d'un clergé pour l'Allemagne..." »

 

 

Franz Stock prend en main la formation des futurs prêtres allemands et crée, au dépôt 501, le "Séminaire des Barbelés"de Chartres. Unique dans l'histoire de l'Église, nous pouvons considérer cette institution comme le "grand œuvre" de l'aumônier de l'enfer. Elle reçut le soutien et plusieurs fois la visite du Nonce apostolique à Paris, Monseigneur Angelo Giuseppe Roncalli, le futur pape Jean XXIII. Après deux ans d'existence, le dépôt 501 est dissous et, avec lui, le Séminaire des Barbelés de Chartres qui avait permis à 949 "théologiens" allemands de reprendre leurs études. Epuisé par tant d'épreuves, le recteur de la Mission allemande de Paris meurt, le 24 février 1948, à l'hôpital Cochin.

 

Ce personnage, hors du commun connu, passons à l'un des "Trois Premiers Fusillés de la France Libre" et commençons par Yan Doornik.

 

Yan Doornik

 

D

e père hollandais et de mère allemande, » - selon Etienne de Montety – « ancien élève de Franklin (comme d’Estienne), Doornik a mené avant la guerre une vie agitée, entre un ménage bancal et de nombreuses beuveries. Le conflit et la défaite agissent sur lui comme un électrochoc. En 1940, il a trente-cinq ans et exerce la profession de représentant dans une affaire industrielle que dirige son frère Yves… A sa demande, il est intégré aux Forces françaises libres avec le grade de lieutenant et versé au 2eme Bureau. Grâce à son métier et aux relations de son frère, il est aisé à Doornik de voyager en zone libre…

  A Vichy, son frère lui a établi une situation en règle, la charge d’une filiale installée dans la nouvelle capitale de l’Etat français. Cette position lui permet de nouer des relations jusque dans l’hôtel Majestic et d’y glaner des renseignements sur la vie quotidienne des membres du nouveau gouvernement et de récolter des rumeurs circulant dans les allées du pouvoir… Il se rend en Suisse, où il communique une foule de renseignements au vice-consul britannique à Genève. »

 

Passons, à présent, à son frère Yves, en compagnie du même auteur :

 

« C’est un personnage incernable - douteux pour certains -, ayant des relations dans tous les milieux grâce à sa maîtresse, Taura Fedor, et jusque dans l’entourage de Laval. »

 

   Après le démantèlement du réseau Nemrod, les soupçons se portent sur Yan Doornik. En prison, Honoré d’Estienne d’Orves s’interroge sur ce qui s’est passé :

 

« A-t-il était imprudent ? » - selon Etienne de Montety - « A quel moment ? Où était le maillon faible du réseau Nemrod ? Une supposition : c’était Doornik trop instable, noceur, ayant un besoin constant d’argent. Et puis ce frère dans les affaires, ayant des entrées partout jusque chez Laval…

  Il lui faudra retrouver ses amis bretons, Marie Jeannic et les Normand, puis constater l’attitude exemplaire de Doornik en prison pour se rendre à l’évidence : tout est arrivé par la faute d’Alfred Gaessler… »

 

Passons, à présent, à Honoré d'Estienne d'Orves.

 

Honoré d’Estienne d’Orves

 

 

P

our vous présenter cet homme hors du commun, je m'en tiendrai au résumé qu'en font les éditions France-Empire, en couverture de l'œuvre de Rose et Philippe Honoré d'Estienne d'Orves, "Honoré d'Estienne d'Orves, Pionnier de la Résistance" :

 

« Des rues, des places, un navire de guerre portent aujourd'hui le nom d'Honoré d'Estienne d'Orves. Ils éveillent, ou réveillent, dans la mémoire des Français, le souvenir de cette aube du 29 août 1941 où, au mont Valérien, il tombait sous les balles allemandes avec deux compagnons d'armes, Maurice Barlier et Yan Doornik, premiers fusillés de la France Libre.

 Rien, pourtant, dans l'éducation d'Honoré d'Estienne d'Orves, ne le prédestinait à cette décision de rupture avec l'ordre établi qu'il prend le 9 juillet 1940, en quittant son navire de l'escadre française basée à Alexandrie. Rien, hormis cette volonté farouche de poursuivre le combat partout où cela est possible. Avec un petit groupe de marins et d'officiers, il rejoint les camps d'entraînement de l'armée britannique à Ismaïlia, puis Aden. Il rallie ensuite l'Angleterre et le noyau qui se constitue autour du général de Gaulle.

 Affecté au 2e Bureau des Forces Navales Françaises Libres, il met sur pied des réseaux de renseignements en France occupée et établit des liaisons radio clandestines avec Londres.

  Dans la nuit du 22 au 23 décembre 1940, il débarque à la Pointe du Raz. Il se rend à Nantes et à Paris, où il multiplie les contacts, et organise des sous-réseaux. Mais un mois plus tard, le radio venu avec lui d'Angleterre le trahit et dit tout ce qu'il sait aux hommes de l'Abwehr. Alors commence le calvaire... » 

 

Mais revenons à Londres, en compagnie des deux auteurs précités :

 

« En décembre 1940, le commandant d'Estienne d'Orves est chef du Service de Renseignements de la France Libre, tandis que Passy remplit momentanément les fonctions de chef d'état-major. Organiser le service de renseignements, échafauder des plans de résistance, en prévoir les moyens de liaison avec les Anglais, "téléguider" les opérations, recueillir et exploiter les résultats, telles sont les tâches auxquelles le commandant doit se consacrer. Mais son caractère le porte à ne pouvoir s'en contenter. Il est parti d'Alexandrie pour se battre, pour agir sur le terrain, non pour se contenter de travaux d'état-major. Il sait que la Résistance, c'est surtout la résistance à l'ennemi, là où il se trouve et, d'abord, en France.

  En France, en cette fin d'automne 1940, tout reste à faire. Les bonnes volontés ne manquent pas - quelques hommes déjà se sont rassemblés, ont refusé l'ennemi - mais à Londres, il n'existe encore aucun moyen de liaison avec eux. L'efficacité réclame l'ordre, exige l'information, l'organisation et la coordination.  

  D'Estienne d'Orves décide que son devoir est de se rendre sur place afin de développer, renforcer et pourvoir en moyens de liaisons, par radio en particulier, l'embryon du réseau qui a pour nom de code "Nemrod". Pour lancer ce réseau, deux hommes ont été envoyés en France, dès septembre 1940. »

 

Ces deux hommes sont Yan Doornik, que nous avons présenté, et Maurice Barlier, cet habitant du Ban-Saint-Martin.



 

Maurice Barlier

 

 

 

M

 

aurice Barlier naît, le 9 septembre 1905, à Saint-Dié (Vosges). Elève de l'école paroissiale Saint-Michel à Paris, il poursuit ses études secondaires à l'école du Sacré-Cœur de Conflans à Charenton.

 

 

 

« Comme Doornik » - selon Etienne de Montety – « rien ne pédisposait Barlier à ce genre d’aventures. Représentant en alimentation, grand lecteur de Psichari et de Saint-Exupéry, il est proche du P.S.F., le parti du colonel de La Roque. »

 

 

 

   Selon un habitant du Ban Saint-Martin qui me le confirme, Maurice Barlier n’est pas un proche du P.S.F., mais un membre de ce parti. Poursuivons son curriculum vitae avec les éléments recueillis auprès de sa veuve.

 

En 1929, il épouse, à Colmar, Léontine Herzog, puis s'installe à Metz. Neuf ans plus tard, c'est une famille de six personnes - Maurice et Léontine, les parents, ainsi que Madeleine, Denise, Jacques et Geneviève, les enfants - qui s'installe au 16 de la rue Saint-Sigisbert au Ban Saint-Martin.

 

Mobilisé comme sous-officier, lors de la déclaration de guerre, il retrouve son foyer, quelques semaines plus tard, puisque démobilisé en tant que père de famille nombreuse. Après l'offensive allemande du 10 mai 1940, il éprouve une certaine honte d'être absent du théâtre des opérations, aussi s'engage-t-il dans une unité combattante. Son état d'esprit, il le décrit dans une lettre, datée du 5 juin 1940, qu'il adresse à sa sœur :

 

 

« Metz, le 5 juin 1940

 

  Chère petite sœur,

 

 Je ne peux plus me voir en civil. Je pars demain au recrutement de Chartres pour m'engager dans une unité‚ combattante. La pensée de mes enfants m'a retenu longtemps ; mais il me semble que, plus on a à défendre, plus il faut y aller totalement, et puis je me dis que le Bon Dieu sait bien que je les ai, et j'ai la plus entière confiance en Lui. Il me tarde beaucoup "d'en être". Je te tiendrai au courant, et je t'embrasse tendrement en attendant. »

 

 

 

   Fait prisonnier le 17 juin, il s'évade, trois jours plus tard, et retrouve sa famille, réfugiée à Mayenne. L'armistice signé, Maurice, Léontine et leurs enfants retrouvent le Ban Saint-Martin. Cet être d'exception n'accepte pas la défaite de son pays, aussi décide-t-il de rejoindre la France combattante, comme il l'écrit, dans une lettre, datée du 30 août, qu'il adresse à ses parents :

 

 

« Bien chers parents,

 

 Par une lettre de Léontine, j'apprends que vous êtes à Nayemont. J'ai bien pensé à vous depuis les tristes journées de juin, et je craignais que vous n'ayez émigré dans le Midi.

 

  Cette défaite est invraisemblable, c'est une honte pour la France et une bien dure leçon pour tous ; nous ne devrions pas oser nous présenter devant nos femmes, et encore bien moins regarder "ceux de 14" si nous avions un peu de sang dans les veines ; malheureusement on trouve encore de jeunes hommes tout heureux de "s'en être tirés" et contents d'eux-mêmes.

 

  Je ne perds aucunement confiance cependant, et j'espère fermement que nous aurons bientôt la possibilité de laver notre honte.

 

  Je pense avec douleur et angoisse aux terribles épreuves morales et matérielles que vous traversez en ce moment. Si dures soient-elles cependant, je sais qu'elles ne vous abattront pas et je prends exemple sur vous ; il n'est pas de souffrance qui ne porte ses fruits, je ne doute pas que la Providence ne vous réserve une magnifique compensation dans les mois qui vont venir.

 

  Pour moi, je rentrerai quand je voudrai, quelles que soient les circonstances, mais je crois que mon devoir est d'être ailleurs que chez moi en ce moment... Courage, confiance, on les aura.

 

  Je vous embrasse affectueusement »

 

 

 

Il nous faut, à présent, parler de l'arrivée de Maurice Barlier en Angleterre et d'en déterminer la date exacte ; chose assez difficile, comme vous le constaterez.

 

   Rose et Philippe Honoré d'Estienne d'Orves prétendent, dans leur livre déjà cité, que :

 

 

 

« ... le 1er septembre, Arsène Celton, patron d'un petit chalutier à moteur d'une dizaine de mètres, le "Louis-Jules", rebaptisé pour les besoins de la cause la "Marie-Louise", le fait passer en Angleterre en même temps que M. Mansion, représentant en vins de Brest, lequel revient de mission après avoir eu l'honneur d'être choisi par Passy comme premier agent de la France Libre. Mais, nommé à un poste qu'il estime trop sédentaire, Maurice Barlier préfère se porter volontaire pour les missions en France.

 

  Il repart donc le 6 septembre vers Nantes où il va faire appel à ses relations pour cimenter les fondations d'un réseau. Il met André Clément au courant de ses intentions et lui demande de l'aider à recruter des agents sûrs.

 

  Clément prend aussitôt contact avec quelques personnes et, en particulier, avec M. Le Gigan, chef du service commercial aux ateliers de constructions navales Dubigeon, dont les relations dans le monde maritime et industriel seront précieuses.

 

 Après avoir scellé ce premier maillon dans la roche bretonne et avoir accompli diverses missions d'information, Barlier regagne l'Angleterre début novembre. »

 

 

 

Dans une lettre, datée du 5 septembre, qu'il adresse à sa sœur, Maurice Barlier attend une solution qui lui procurera la situation qu'il souhaite :

 

 

« Chère petite sœur,

 

Ta lettre du 30, reçue aujourd'hui, m'apporte une grande joie. Je vous suis attaché par des liens spirituels profonds, et il m'aurait été extrêmement pénible d'être séparé de vous sur la façon de juger les événements.

 

  Merci à tous de ce que vous faites pour ma femme et mes petits. Brave petit Jacques qui se souvient tous les soirs dans sa prière que "je suis loin". Je les embrasse tous les soirs moi aussi, avec plus de ferveur que jamais, et je ne suis pas loin, certes, de leurs petits cœurs d'enfants. C'est pour eux, pour ma femme, pour vous, pour tous les petits enfants de France, que ma volonté restera farouchement tendue vers son but.

 

  Papa et maman auront, je l'espère, reçu les nouvelles que je leur ai envoyées voici une huitaine de jours. Pas de changement depuis. J'attends incessamment une solution qui me procurera la situation que je souhaite, c'est l'affaire de quatre, cinq jours au plus.

 

  Je t'embrasse de tout cœur. »

 

 

 

Cette affaire se conclura dans les cinq jours, puisqu'il écrit à son épouse, le 10 septembre :

 

 

 

« Ma chérie,

 

  Si tu reçois ce petit mot je serai bien » - ce dernier mot il le souligne d'un double trait – «  arrivé chez nos amis.

 

  Bon courage et foi dans l'avenir. J'espère en Dieu pour être digne de la tâche à remplir. Toi aussi participe à l'œuvre commune en restant toujours courageuse et fière.

 

  Kenavo.                                                                                                

 

Maurice »

 

                                                   

 

Nous pouvons donc retenir la date du 10 septembre 1940, comme celle de son arrivée en Angleterre.

 

En me référant à l'œuvre d'Henri Amouroux - tome 4, page 21 - je lis :

 

 

« Le 22 septembre, Daniel Lomenech, Jean Palabre, Joseph Burel et Maurice Barlier arrivent en Angleterre pour rejoindre de Gaulle. Ils ont été embarqués à Concarneau par le thonier "Lusitania" qui les a laissés à trente milles au large de la côte anglaise dans une petite embarcation. Prix du voyage : 2 000 francs, versés à chacun des membres de l'équipage. »

 

 

Dans une note en bas de page, l'auteur précité convertit les 16 000 francs versés en francs 1979 : soit 39 000 francs.

 

Nous voilà en présence de trois dates d'arrivée en Angleterre. Pour augmenter cette confusion, Maurice Barlier en ajoute un quatrième, celle de 21 septembre, que je relève dans une lettre qu'il adresse à ses "bien aimés", le 15 août 1941, de la prison allemande de Paris-Fresnes, lettre transmise par voie secrète. Je vous en cite un extrait :

 

 



 

« Je suis arrivé à Londres le 21 septembre 1940, et j'ai été affecté à la 3e compagnie de chars d'assaut dans l'armée de Gaulle. Fin octobre, j'étais moniteur sur chars légers Renault et Lorraine, sur side-cars, et sur camions autos. Le 15 novembre, j'ai été rappelé à Londres, à l'état-major, et chargé de mission en France occupée et non occupée. J'ai débarqué à la pointe du Raz, vers le 3-4 décembre, ai rempli ma tâche à Nantes, Paris, Bordeaux et Vichy. Je m'apprêtais à rembarquer, quand j'ai été arrêté à Nantes, le 24 janvier, à la suite d'imprudences commises par un jeune opérateur de radio. Je crois que j'ai fait, pendant ces deux mois, du bon travail pour mon pays ; d'autres continuent ; je ne regrette rien ; si j'avais pleinement réussi, sans doute en aurais-je eu de l'orgueil, et c'était la volonté de Dieu que j'en sois empêché. »

 

 

Dans cette lettre, Maurice Barlier ne parle que d'un seul voyage, le dernier. Il prend, à mon avis, la précaution de ne pas dévoiler, en cas d'interception de la lettre par l'occupant, l'existence d'un premier réseau qu'il avait créé. D'ailleurs, selon les enfants d'Honoré d'Estienne d'Orves, Mansion et Maurice Barlier étaient des habitués de la ligne. Ce dernier, rappelons-nous, débarque "à la pointe du Raz vers le 3-4 décembre". Jean-François Follic avance la date du 1er décembre.

 

Mais laissons lui la parole :

 

 

« Le voyage suivant, nous sommes partis de Newlyn, le 1er décembre. Nous avions pris du courrier et nous avions à bord deux passagers : Maurice Barlier et un nommé Mansion.

 

Mais, arrivés du côté de l'île de Sein, nous eûmes une mer très grosse. Il y avait des brisants partout sur les rochers. Près de la pointe du Raz, j'ai dit aux passagers et à l'équipage :

 

- Il n'y a rien à faire, jamais nous ne pourrons accoster !

 

Les passagers étaient ennuyés, naturellement.

 

- Que va-t-on faire alors. Nous ne pouvons débarquer ?

 

- Ecoutez, dis-je, je connais un lieu où il serait peut-être possible de débarquer, mais c'est du côté de la baie de Douarnenez, à Brezellec.

 

  Nous y sommes allés.

 

  Là-bas, tout s'est bien passé. Seulement, nous ignorions qu'il y avait un poste allemand sur la pointe. Nous avons débarqué et, avec Pierre Cornec, j'ai conduit les passagers à terre. Nous avons escaladé la falaise qui est assez à pic à cet endroit. Une fois en haut, je n'avais plus qu'à leur indiquer la marche à suivre pour atteindre la maison des Normand.

 

  Et voilà que, à peine avions-nous fait deux ou trois cents mètres, une patrouille allemande se dirige vers nous : sept ou huit hommes environ. J'ai demandé :

 

- Avez-vous les papiers nécessaires pour vous tirer d'affaire ?

 

- Mais naturellement, me répondirent-ils, nous avons tous les papiers qu'il faut !

 

  Quant à moi, je n'avais rien. Le règlement, pour nous, l'exigeait : nous n'emportions rien, ni papiers d'identité, ni souvenirs d'aucune sorte. La police anglaise nous fouillait avant le départ. J'ai dû leur dire

 

- Ecoutez-moi, je me trouve dans une sale histoire. Je n'ai aucun papier et je ne peux pas continuer avec vous.    

 

  Ils me conseillèrent de faire demi-tour immédiatement, m'affirmant qu'ils se débrouilleraient très bien. Lorsqu'ils ont été interpellés par les Allemands, j'étais à peine à cent mètres derrière et j'assistai à la scène. Ils montraient leurs papiers, discutaient avec les soldats... »

 

 

Poursuivons nos investigations avec les enfants du comte Honoré d'Estienne d'Orves qui nous renseignent sur les activités de Maurice Barlier, avant l'arrivée de son chef de réseau :

 

 

« Après l'alerte de la pointe du Raz, les passagers de la "Marie-Louise" arrivent à destination sans autre difficulté. Mansion part de son côté. Barlier se rend à Nantes où André Clément lui confirme que les agents recrutés sont toujours prêts à agir et qu'ils ont déjà recueilli des renseignements.

 

   Le 9 décembre, il est à Paris, voit Yves Doornik, puis accompagne ce dernier à Vichy, où Yan Doornik s'est établi.

 

  Barlier sera de retour le 12 à Nantes et, à partir du 15 décembre, il attend son
chef, le commandant d'Estienne d'Orves, alias "Chateauvieux" ; alias "Jean-Pierre", à l'Hôtel de "La Ville d'Ys", dans la baie des Trépassés. »

 

  

Le 22 décembre, Honoré d'Estienne d'Orves débarque à la pointe du Raz, en compagnie de son opérateur radio, "Georges Marty". Ce dernier, d'origine alsacienne, puisque né à Schiltigheim, s'appelle en réalité Alfred Gaessler et va livrer l'ensemble du réseau "Nemrod" à Dernbach, colonel de l'Abwehr. La mission du responsable du réseau n'aura duré, du fait de cette trahison, qu'un seul mois, du 22 décembre 1940 au 22 janvier 1941. Elle aura causé, cette trahison d'un ressortissant français, l'arrestation de vingt-six personnes. Quant au traître Alfred Gaessler, alias Georges Marty, il continuera d'émettre pour le compte de l'Abwehr jusqu'en novembre 1941. Était-il un membre du service de renseignements de l'état-major allemand ?

  

 

« Semblerait le prouver aussi » - selon Rose et Philippe Honoré d'Estienne d'Orves - « le fait qu'il ait réussi par la suite à disparaître, après un séjour en Autriche et sans être incorporé dans l'armée allemande comme ses camarades alsaciens, au point que sa trace n'a pu être retrouvée après la guerre. »

 

 

Personnellement je ne pense pas qu’il soit un agent de l’Abwehr mais une sorte de Juda qui trahit pour l’argent. Venant d’Angleterre où règne une certaine confusion, il arrive en France, y voit une population plutôt résignée à la défaite ainsi qu’une armée allemande, organisée et sûre d’elle. Pour lui il ne fait aucun doute que l’Allemagne hitlérienne sortira vainqueur de ce conflit, décide de prendre le train en marche et se rachète une conduite, moyennant finance, en révélant l’exeistence du réseau Nemrod.

 

   L’Abwehr, comme tout service de contre-espionnage, se sert des traîtres, les paie tant qu’ils lui sont utiles mais ne les apprécie pas. Et lorsque l’ami Alfred cessera d’émettre vers l’Angleterre, elle s’en débarrassera :

 

 

« Bientôt les Allemands l’exfiltrent vers l’Autriche, «  - selon Etienne de Montety - « le remettent entre les mains du comte Marronia, chef de l’AST de Vienne. Celui-ci l’installe comme cuisinier dans une brasserie appartenant à un homme de l’AST de la Baule, un dénommé Fuchs, dit le Renard . »

 

 

« Il s’engage dans la Wehrmacht, le 25 février 1943, » - selon une note de l’auteur précité - « puis dans la Kiegsmarine, le 17 octobre de la même année. Il aurait servi sur un dragueur de mine au large de la Norvège. Si les services secrets alliés perdent sa trace après la guerre, la mairie de Schiltigheim, sa ville natale, enregistre, en 1959, son décès survenu, selon les autorités allemandes, en février 1945. »

 

 

La Trahison

 

 

 

L

 

ors du démantèlement du réseau, nous ne voyons aucune intervention de la sinistre Gestapo. C'est une affaire menée par l'Abwehr, comme nous le confirment Rose et Philippe Honoré d'Estienne d'Orves :

 

 

 

« Comme nous l'avons appris depuis, le 19 janvier 1941, veille du retour du commandant d'Estienne d'Orves, Alfred Gaessler, alias "Georges Marty", s'est présenté à la "Nebenstelle" de Nantes, antenne des services de contre- espionnage allemands, l'Abwehr, basée à Angers.

 

Il déclare au Kapitän Korvetten Pussbach :

 

 

 

"J'appartiens à un réseau de renseignements au profit des Anglais, dont je suis le radio. En tant qu'Alsacien et germanophile, j'estime de mon devoir de dénoncer cette organisation d'espionnage."

 

 

 

Pussbach fait immédiatement transférer Gaessler à Angers, section III / F dirigée par le colonel Dernbach, officier de l'Abwehr depuis 1925, qui recueille la confession du traître.

 

L'affaire est d'importance. Gaessler donne les noms et les adresses des trente-quatre membres du réseau. Il livre le poste de radio ainsi que les codes employés. Il révèle tous les détails de l'organisation : la "Marie-Louise" et son équipage, la maison des Normand à Plogoff, même l'heure d'arrivée d'Estienne d'Orves à Nantes le lendemain, et le lieu où il doit passer la nuit.

 

Nul chef de contre-espionnage au monde ne pourrait rêver informateur plus complet et plus efficace : "Marty" se met à la disposition du service allemand et va servir de guide pour les opérations de démantèlement du réseau. Il jouera même le rôle d'agent double, continuant à émettre en direction de Londres comme si rien ne s'était passé. »

 

 

 

Au fur et à mesure de l'arrestation des membres du réseau "Nemrod", l'Abwehr les évacue, dans un premier temps, à la prison d'Angers. Puis, elle transfère directement les seconds couteaux à la prison militaire de Paris, le Cherche-Midi ; les responsables du réseau, dont Maurice Barlier, à Berlin. Je conjecture que le service de contre-espionnage allemand tente, sans succès d'ailleurs, de les retourner. Après un séjour d'un mois dans une prison de la capitale du Reich, l'ensemble des membres du réseau se trouve, à la fin du mois de février 1941, incarcéré à la prison du Cherche-Midi, dans un isolement total, pour les empêcher de communiquer les uns avec les autres, en attente du procès.

 

   Le Procès

 

E

n compagnie des enfants d'Honoré d'Estienne d'Orves, et de Jean-François Follic, assistons au procès des membres du réseau "Nemrod" :

 

« Le procès de membres du réseau commence le 13 mai 1941, à l"hôtel particulier où s'est installée la cour martiale du "Gross Paris", 23, rue Saint-Dominique. Il va durer quatorze jours sans interruption, matin et soir, jusqu'au 26 mai, date du terrible verdict.

De sa cellule, avant la première audience, le commandant d'Estienne d'Orves a donné ses ordres à ses compagnons :

 

"- Vous avez tous fait votre devoir. Il vous en reste deux à remplir : sauver les camarades qui ne sont pas arrêtés et sauver vos têtes à cause de vos familles. Ne faites pas de patriotisme cocardier ; cherchez et trouvez des alibis, faites-les moi connaître, je les confirmerai et je vous couvre tous. Mettez tout sur mon compte, autant que possible." »

 

     Ecoutons, à présent, l'un des survivants du réseau, Jean-François Follic :

                                                                    

« En arrivant rue Saint-Dominique, on nous retirait les menottes et nous envoyait nous asseoir sur nos bancs, comme à l'école. Nous en profitions pour échanger quelques mots.

 Et alors, là, tant que durèrent les audiences, le commandant fut admirable de dévouement et de sacrifice pour tout le monde. Il voulait endosser toutes les responsabilités et nous faisait passer pour des ignorants, des gens arriérés qui n'étaient au courant de rien, qui ne se doutaient même pas de ce qu'ils avaient fait ; ensuite, il arrangeait cela au mieux afin de duper les Allemands. Parfois, lorsque nous étions embarrassés pour répondre, car on nous posait tant de questions ! il levait son doigt pour réclamer la parole, et c'était toujours pour s'accuser, pour souligner sa responsabilité :

 

"- Laissez ces hommes en liberté, renvoyez-les chez eux ! Ils sont innocents. C'est moi le coupable. Seul, je savais de quoi il s'agissait : je les ai trompés et ils n'ont pas soupçonné un instant pour qui ils travaillaient exactement. Laissez donc ces gens-là"

 

  Il insistait tellement qu'une fois le président du tribunal s'est levé, hors de lui. Il parlait français, mais avec un accent très prononcé :

 

"- Fous, commandant d'Estienne d'Orves, fous foulez toujours défendre les autres ! Mais fous avez plus qu'assez de fous défendre fous-même ! Je fous dis de fous asseoir ! Nous avons lu tous fos télégrammes. Nous en savons plus qu'il ne faut en ce qui fous concerne, alors, assez ! Fous dites que c'est fous le coupable, mais fous êtes tous coupables...!" »

 

   Revenons aux premiers nommés qui nous parlent de la sentence :

 

« ... Cependant, le réquisitoire de l'accusateur nazi Gottloeb est implacable. Dans ce procès de cour martiale, l'avocat Moerner ne pourra guère influer sur la sentence.

  Le 26 mai, très impressionné, le président Roskoten fait précéder l'annonce des peines d'une déclaration liminaire qui rend ce bel hommage aux accusés :

 

"Le tribunal se trouvait en face d'une tâche lourde : il fallait juger des hommes et des femmes qui s'étaient manifestés comme des personnes de mérite et d'une grande fermeté de caractère et qui n'ont agi que par amour de leur patrie. Mais de même que ceux-là ont cru être obligés à remplir leur devoir envers leur patrie, nous les juges étions tenus à remplir notre devoir envers notre patrie et à juger les accusés selon les lois de la cause. Les lois de la guerre sont dures et inexorables. Celui qui les viole doit se rendre compte qu’il encourt les punitions les plus sévères que la législation comporte."

  Suivit le long exposé oral énumérant les peines et leurs attendus...

  En conclusion, neuf personnes furent condamnées à mort : le commandant d'Estienne d'Orves, Maurice Barlier, Yan Doornik ; M. Le Gigan, André Clément et sa femme, Jean-Jacques Leprince, Jean-François Follic et Pierre Cornec.

  Les autres accusés furent condamnés moins lourdement : Pennec et Bizien aux travaux forcés à perptuité, Daniel Dohet à quinze ans de travaux forcés, Ansquer et Guilcher à dix ans de travaux forcés, Léon Sétout à quatre ans de travaux forcés, Yves Normand à trois ans de travaux forcés, les époux Normand à six mois de prison.

  Mme Lacasse et Marie Jeannic furent acquittées. Mme Le Gigan mère, le Dr. Tual, André Chauvet, Eugénie Le Barze, ayant bénéficié d'un non-lieu, n'ont pas paru au jugement, mais seront néanmoins retenus en prison quelque temps. »

 



 

L’Exécution

 

 

L'

 

ensemble du Tribunal allemand, comme précédemment dit, signe le recours en grâce des condamnés à mort et l'adresse au chef de l'Etat allemand. Aussi, dans l'attente de la confirmation ou de l'infirmation du jugement, les autorités militaires allemandes transfèrent-elles les prisonniers, vers la mi-juin, à la prison de Fresnes. Leurs conditions de détention sont, à présent, meilleures, comme le confirme Honoré d'Estienne d'Orves :

 

 

« Ma cellule est très claire, ressemblant, avec sa grande fenêtre en verre dépoli et ses murs peints, à un cabinet de dentiste... »

 

 

    Léontine Barlier rend, à Fresnes, une première visite à Maurice Barlier qui se plaint, dans une lettre du 25 août 1941, du temps imparti à cette entrevue :

 

 

« Ta lettre du 2 m'est arrivée hier, elle m'a causé un grand bonheur. J'ai tant de choses à te dire et ce pauvre quart d'heure passe si vite, encore est-il infiniment précieux. »

 

 

   Si, à Berlin, le président Keyser obtient la grâce de six condamnés, les recours en grâce de Maurice Barlier, de Yan Doornik et d'Honoré d'Estienne d'Orves sont rejetés. De retour à Paris, le 28 août, il ne se sent pas le courage de leur annoncer cette mauvaise nouvelle. Ce même jour, les autorités allemandes convoquent d'urgence Léontine Barlier qui se rend, vers 19 heures, à Fresnes. Les deux époux ignorent, au cours de l'entrevue, la décision du Führer, se doutent qu'il s'agit de leur dernière rencontre avant le départ de Maurice et son internement dans une prison allemande.

 

Après le départ de Léontine, l'abbé Franz Stock se rend à Fresnes et informe Maurice Barlier, Yan Doornik et Honoré d'Estienne d'Orves du rejet de leur recours en grâce et de leur exécution, fixée au lendemain. Ils demandent l'autorisation, qui leur est accordée, de passer leur dernière nuit ensemble. Ils la passent vaillamment à écrire à leurs proches, à plaisanter comme nous le précise Honoré d'Estienne d'Orves dans une lettre adressée à sa sœur :

 

 

« ... Mes deux camarades et moi passons la soirée à parler tranquillement, à blaguer même, et j'ai du mal à obtenir le silence pour pouvoir t'écrire... »

 

 

La nuit passée, nous sommes à l'aube de la journée du 29 août 1941, qui fut le soir de la vie de nos trois héros... Mais laissons la parole à René Closset, l'auteur de "L'Aumônier de l'Enfer" :

 

 

« À l'aube du 29, a raconté l'abbé Stock, je retournai à Fresnes et pus célébrer la Sainte Messe dans la cellule de Doornik ; les deux autres vinrent aussi.

 

  Doornik m'aida à élever l'autel et servit la Messe en répondant en latin comme le meilleur servant.

 

  Puis ils communièrent tous trois et dirent les prières des agonisants avec ferveur.

 

  C'était ce jour-là la fête de la Décollation de saint Jean-Baptiste. D'Estienne d'Orves, en feuilletant le Missel, fit joyeusement remarquer que c'était une grâce pour eux que la Messe fut en rouge : la couleur des martyrs.

 

  Leur déjeuner terminé, ils furent emmenés dans la cour de la prison où déjà les attendait le car qui devait les conduire au lieu de leur exécution. »

 

   Avant de monter dans le car qui doit les mener au mont Valérien, les trois condamnés à mort saluent leurs camarades graciés et les embrassent - le comte Honoré d'Estienne d'Orves avait obtenu le privilège de leur annoncer lui-même leur grâce. 

 

   Poursuivons le récit de leur exécution, en compagnie du même auteur :

 

 

« Le Gigan, Clément, le Follic, Leprince, Dohet et les autres sont retournés dans leurs cellules, bouleversés. Les condamnés, eux, montent dans le fourgon de la Wehrmacht qui va les emmener au Mont Valérien. Pour parer à toute tentative de fuite, un phare éclaire l’intérieur de la voiture ; sur les banquettes disposées tout autour se trouve le peloton d'exécution, Keyser et l'abbé Stock. Ceux qui vous mourir sont assis au milieu de ce cercle sur leurs propres cercueils. Chacun avait emporté un petit Missel et un recueil de cantiques français, manuel de 1870 réédité par l'abbé Stock et un peu rajeuni par lui. Ils commencèrent le voyage par la récitation, ensemble, des prières des agonisants. Mais le voyage était long et en cours de route d'Estienne d'Orves expliqua à ses compagnons les monuments de la capitale devant lesquels passait le convoi. Le voyage se prolongeant, ils se mirent à chanter et chantèrent jusqu'au bout.

 

  Enfin, ils arrivèrent au lieu de l'exécution, ce Mont Valérien que l'abbé Stock devait gravir si souvent par la suite. Ils obtinrent la faveur de n'avoir pas les yeux bandés. L'un après l'autre, ils demandèrent à leur aumônier une dernière bénédiction, l'un après l'autre ils l'embrassèrent. Puis d'Estienne d'Orves, se tournant vers le Président Keyser, lui déclara :

 

 

"Monsieur, vous êtes officier allemand. Je suis officier français.

 

  Nous avons tous les deux fait notre devoir ; permettez-moi de vous embrasser".

 

 

  Devant les soldats frappés de stupeur, le Français et L'Allemand s'étreignirent. D'Estienne d'Orves fit alors face au peloton et cria d'une voix forte : "Vive la France !"

 

 

  Et Barlier, avant de s'écrouler près du cadavre de son chef, répéta comme en écho son dernier cri : "Vive la France !"

 


Yan Doornik, sans rien dire, traça dans le ciel le signe de la croix puis, ayant pardonné, mourut à son tour. »

 



 

Avant de conclure avec la lecture des lettres que Maurice Barlier écrit à sa "Petite femme chérie" ainsi qu'à ses "Chers petits enfants", retournons, en ce jour de la Décollation de Saint Jean-Baptiste de l'année 1941, dans la cellule de Yan Doornik. Il nous faut considérer ce Hollandais, cet Allemand, ces deux Français - quatre hommes du Nouveau Testament - comme les précurseurs de l'Europe réconciliée que nous connaissons de nos jours. Ces quatre hommes, d'une grandeur d'âme et d'une intelligence exceptionnelles n'ont eu qu'un seul tort - dont trois l’ont payé de leur vie -, celui d'avoir eu raison avant les autres, en ces temps de haine et de violence.

 

Conclusion

 

C

oncluons, à présent, avec les deux dernières lettres de Maurice Barlier. Son testament spirituel, en somme. Mais reconnaissons qu'il s'agit, en réalité, de deux morceaux d'anthologie d'humanisme chrétien :

 

« Petite femme chérie,

  À la pensée de la peine que tu auras demain, mon âme est profondément triste. Ma petite fille chérie, je te supplie de ne pas t'abandonner au désespoir. Le Bon Dieu nous a permis des heures très douces, ces dernières semaines. Pour toi et pour moi, je te supplie d'offrir ton immense souffrance à Celui qui a souffert plus que nous tous ensemble. Je te supplie, quels que soient tes sentiments à ce terrible moment, d'aller te confesser et de communier et je crois, de toute ma foi, que Dieu te comblera de consolations et de bienfaits.

  Vois-tu, Il nous aime bien mieux que nous ne pouvons nous aimer nous-mêmes. Il sait bien mieux que nous ce qui nous est bon. Ses bras te soutiendront, son cœur te consolera, si tu t'abandonnes à Lui. Il est notre Père et tout ce qu'Il fait est bon et utile aux seules fins qui comptent pour nous tous.

  Mon petit, dis-toi bien que je ne vous quitte pas. Je resterai près de vous jusqu'au moment, si proche, où vous me rejoindrez, et je vous entourerai d'un amour bien plus pur, plus fort, plus efficace, certes, et je veillerai bien mieux sur vous tous auprès de Lui. Il connaît nos besoins, je vous redonne à Lui, je sais bien qu'Il ne vous laissera manquer ni de lumière, ni de force, ni du matériel utile, c'est pourquoi je ne te dis rien au sujet de l'éducation de nos enfants, j'ai confiance.

  Pardonne-moi, ma chérie, pour tout le mal que j'ai pu te faire et aussi pour tout le bonheur que je n'ai pas su te donner.

  Je vais au Bon Dieu avec confiance, comme vers un Père, mais Il est infiniment saint et je suis si misérable, alors prie pour moi, autant que ton cœur te le dictera. J'espère fermement qu'Il me continuera sa grâce surabondante et si douce et que je mourrai tout à l'heure en chrétien et en soldat.

  J'offre ma vie au Bon Dieu pour tous les besoins de ton âme, pour les petits, pour Jean, Addy, pour ton père. Je t'embrasse de tout mon cœur.

  Au revoir !

  Maurice

  S'il te plaît, ne change pas les habits des petits. »

 

Et poursuivons avec la lettre qu’il adresse à ses enfants

 

« Mes chers petits enfants,

  Le bon et très doux Jésus, dont nous sommes tous les petits enfants, a dit aux apôtres avant de retourner au ciel :

 

"Je ne vous laisserai pas orphelins"

 

   Aussi, bien qu'Il me rappelle à Lui maintenant, je sais et je vous dis qu'Il ne vous laissera pas orphelins ; d'abord parce qu'Il est votre père, plus encore que moi, et aussi parce qu'auprès de Lui, il me sera permis de vous voir, d'intercéder pour vous et de vous aimer beaucoup plus encore que je n'aurais pu le faire en restant avec vous.

  Car vous savez, on n'est pas présent à ceux que l’on aime par les bras, les jambes et la tête, mais par l'âme et par l'amour et mon âme sera toujours à côté de vous.

Aimez beaucoup votre maman, grand-père, grand'mère, qui vont avoir beaucoup de chagrin, c'est sur vous aussi que je compte pour les consoler.

  Travaillez bien.

  Priez toujours le Bon Dieu de vous guider en toutes choses, car la bonne volonté ne sert à rien sans son secours.

  Quand vous serez grands, ne gardez de rancune envers personne - n'oubliez jamais que tous les hommes sont des frères et qu'il faut répondre aux offenses et même au mal par le pardon et l'amour.

  Priez pour moi ; bientôt, car vous verrez comme la vie passe vite, nous serons tous réunis auprès du Bon Dieu, notre seule raison d'être et notre fin ; alors il ne faut pas être triste.

  Je vous embrasse bien tendrement. Au revoir.

                                                                                                                                                 Papa »

 

  

Annexe